Jeunes en service civique à l’hôpital: déjà «au front» avant «la guerre»

Par Florence Ihaddadene (Université Paris Nanterre, IDHES), Francis Lebon (Université de Paris, CERLIS), Sophie Rétif (Université Paris Nanterre, IDHES), Maud Simonet (CNRS, IDHES)

Une photo circule sur Twitter depuis quelques semaines: on y voit quatre jeunes, âgés d’une vingtaine d’années, souriants, qui ferment et portent des cartons remplis de masques. Sur un autre fil, la directrice d’une maison de retraite remercie Morgane, qui aide à promener les personnes âgées dans le jardin de l’EHPAD et rend ainsi le confinement plus supportable. Morgane et les jeunes de la photo sont volontaires en service civique, un statut d’engagement ouvert aux personnes de 16 à 25 ans. En contrepartie de leur engagement, ces jeunes reçoivent une indemnité mensuelle d’environ 580 euros versée par l’Etat. Le statut de volontaire, qui ne relève pas du droit du travail, donne accès à la sécurité sociale mais pas à des indemnités chômage. Créé en 2010 et développé au départ essentiellement dans les associations, il a été déployé à partir de 2015 dans les services publics.

La mobilisation des volontaires pour faire face à la pandémie actuelle a été décrite comme un « torrent de bonnes volontés » par Gabriel Attal, le secrétaire d’Etat à la Jeunesse. Il souhaite que cette mobilisation gagne en intensité : « Nous allons recruter 500 volontaires pour faire du lien avec des malades du coronavirus qui sont chez eux. (…) Dès aujourd'hui, des jeunes vont venir en soutien aux établissements hospitaliers. Ils participeront, pour 13 hôpitaux des Hauts-de-France, à l'acheminement et à la gestion des stocks de masques » (Le Parisien - Aujourd'hui en France, 1 avril 2020). Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP, annonçait quant à lui mi avril vouloir « mobiliser plusieurs milliers de volontaires » dans les prochains mois, au cours de la phase de déconfinement. Ces volontaires se verront confier diverses missions : apporter de la nourriture aux personnes confinées, accompagner des équipes de prélèvement, mettre en œuvre des opérations de relogement. La pandémie actuelle, qui nous est présentée comme « une guerre », justifierait donc une exceptionnelle « conscription volontaire » qui ne dit pas tout à fait son nom.

Exceptionnelle, vraiment ? Les images qui circulent sur Twitter nous en rappellent pourtant d’autres. Par exemple celle d’un repas dans un EHPAD public d’Ile-de-France, en avril 2019 : une aide-soignante, seule pour servir les plateaux-repas à 60 résidents, criait « J’ai besoin d’aide ! ». Qui accourait pour l’aider ? Des jeunes femmes volontaires en service civique. L’image des urgences d’un hôpital parisien, où une volontaire établissait les constantes des patients pour soulager l’équipe soignante. En 2019, toujours. L’image de ces milliers de volontaires qui se succèdent depuis plusieurs années à l’hôpital et dans les EHPAD et qui sont à 75% des femmes, souvent issues des classes populaires. Elles sont présentes au moins 24 heures par semaine, pendant plusieurs mois, et apportent une aide essentielle à des équipes en sous-effectif structurel. Ces images, nous les avons observées en 2018 et 2019 lors d’une enquête consacrée au déploiement du service civique dans les services publics. « Deux volontaires ça me fait une aide soignante » nous avait alors dit une cadre de santé d’un service de gériatrie, résumant par là combien cette ressource humaine supplémentaire était nécessaire sans être suffisante.

Le « torrent de bonnes volontés » coulait donc bien avant la pandémie. Il était activé par un discours de promotion du volontariat qui répète aux jeunes que le service civique est un bon moyen d’insertion professionnelle, que « les recruteurs aiment bien ça » et que c’est « une bonne ligne sur un CV ». Car si les bonnes volontés sont nombreuses, elles sont aussi fortement encouragées par l’Etat pour qui elles sont précieuses, car peu coûteuses. La rhétorique guerrière actuelle, qui se présente comme un discours de rupture, masque donc que ce qui se joue en ce moment est au contraire de l’ordre de la continuité. Continuité avec ce qui était en place avant la pandémie : des jeunes appelés en tant que volontaires en renfort d’un hôpital public dramatiquement en manque de moyens. Continuité avec ce que l’on nous annonce pour « l’après » : toujours plus de volontaires pour sortir du confinement. Comme si les leçons n’avaient toujours pas été tirées : le jour d’après doit-il nécessairement ressembler au jour d’avant ?

 

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