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Billet de blog 22 juillet 2009

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Pérégrinations aux Rencontres photographiques d'Arles

Voici quarante ans, Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette et Michel Tournier, créaient les Rencontres photographiques d'Arles. Histoire mouvementée, tantôt désespérante et enthousiasmante, au cours de laquelle les Rencontres ont su s'imposer internationalement. La riche programmation de cette année était d'autant plus alléchante, que l'an passé on s'était un peu ennuyé. Une flanerie parmi les soixante-neuf expositions. 

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Voici quarante ans, Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette et Michel Tournier, créaient les Rencontres photographiques d'Arles. Histoire mouvementée, tantôt désespérante et enthousiasmante, au cours de laquelle les Rencontres ont su s'imposer internationalement. La riche programmation de cette année était d'autant plus alléchante, que l'an passé on s'était un peu ennuyé. Une flanerie parmi les soixante-neuf expositions.

Henri Cartier-Bresson, piquant, disait que les rencontres d’Arles tenaient du safari. Et, en effet, même s'il manque les animaux, on s'affaire à photographier avec une certaine frénésie. A quelle impérieuse nécéssité répond une telle ardeur ? On finit par se demander où vont toutes ces photographies et ce qu'elles deviennent.

Dans la projection, un rien confidentielle, d’images vernaculaires, montée par les Archives of modern conflict, The Corinthians: A photographic tribute to Kodachrome, on trouvera éventuellement un début de réponse. Peut-être, la qualité documentaire de la photographie se tient-elle là, dans cette rudesse sans manière et sans autre ambition que d'enregistrer la trace de ce qui fut. L'œil du chasseur esthète en quête d'instant décisif s'est effacé pour laisser la place à la technologie retenant le temps dans la gélatine. Kracauer : « La photographie devient spectre parce que le mannequin en costume a vécu. L'image prouve que ces étranges objets postiches faisaient un jour partie de la vie comme des accessoires naturels. On perçoit leur manque de transparence sur la vieille photographie, pourtant ils ont été autrefois indissociablement mêlés aux traits transparents. C'est ce terrible lien qui, perdurant dans la photographie, suscite le frisson. » Document et frisson, donc.

Dans les célébrations d'anniversaire on retrouve de cette nostalgie propre à la photographie. L'exposition « On a pas tous les jours 20 ans », c'est quarante ans de festival arlésien, de petits morceaux de vie sans grand intérêt, pour se réjouir de ce qui fut fait. Une auto-célébration engourdie de la famille, avec l'atroce voix de Dalida en ambiance.

Le diaporama de Annelies Strba, Shades of Time parle lui aussi de famille et de souvenirs, de mémoire. Avec plus de gravité, la suissesse joue avec cette propriété du medium d'être la nostalgie devenue matière. Ambiance intimiste, beauté du montage et mise en son d’Isabel Furi concourent à une projection belle et envoutante.

Leigh Ledar
aussi à des histoires de famille à raconter. Assez crument, il exhibe ses relations chargées d'érotisme incestueux, avec sa mère,. Une exposition moins brutale, plus fine et plus émouvante qu'il n'y paraît au premier regard.

Avec Bohdan Holomicek la photographie familiale se fait document. Un document sur la vie de Vacalv Havel, homme de théâtre, dissident puis président de la république Tchèque. L'exceptionnel tient à cette familiarité entre le photographe et le politicien- dramaturge et, cette proximité donne des photographies d'une touchante quotidienneté. On se hasarderait presque à y voir l'histoire évoquée depuis l'album de famille.

En Amérique du nord, famille toujours. Avec petits et grands, papa et maman, on assistait aux lynchages. Without Sanctuary, est un document glaçant sur la sauvagerie. On pense, comme on sent des relents de charogne, aux terribles images d'Abu Graib (2003). Sauvagerie extrême dans l'acte lui-même, mais également dans son exhibition vantarde sous la forme la plus banale, la plus triviale : la carte postale au dos desquelles se lisent des commentaires orduriers. Un tel raffinement dans la barbarie ne manque pas de soulever le cœur. Il faut bien dire qu'on peine à poursuivre la visite. Ahuris par le choc, on se demande bien ce qu'on sait de plus dans cette accumulation. On se surprend à craindre d'avoir eu un plaisir morbide (délicieusement morbide?) à regarder, si ce n'est contempler, ces « fruits malheureux » et d'avoir ainsi flatter notre part de ténèbres.

Les ténèbres, c'est précisément la matière des photographies du portugais Paulo Nozolino. Ses images sans lumière, les ambiances suffocantes, le regard asphyxié par des noirs charbonneux, sont comme une longue et lancinante complainte désespérée, absolument crépusculaire et admirable.

Non moins crépusculaire et tout aussi admirable, the Blue Room d'Eugene Richards. Un petit événement. Pour la première fois le photographe de Dorchester, surtout connu pour la force de son traitement en noir et blanc de sujets sociaux, se met à la couleur. Il visite les campagnes à l’abandon des Etats-Unis. Un travail sombre déserté par les êtres humains. Là aussi une rupture avec ses travaux précédents. Le petit accrochage Books Montage, propose d'ailleurs avec bonheur, un échantillon de son travail passé.

Dans les photographies d'Oan Kim, les êtres humains ont aussi disparu, mais d’une ville laissée en proie aux déchets et aux chimères. Le texte de Laurent Gaudé, leur donne le ton d'une complainte millénariste. Le Chien Pitié raconte l’histoire d’un monde moribond. Cependant, on se demande parfois, si le texte ne soutient pas un peu trop les photographies.

Jean-Christian Bourcart, lui, expose, entre autre, son périple dans la cité la plus dangereuse des USA, Camden dans le New Jersey. L'ensemble, est d'abord séduisant. Mais, entre les textes dévoilant les états d'âmes parfois naïfs du photographe et des photos paresseuses, on reste avec le sentiment un rien désagréable d'une certaine superficialité.

Plus loin, on tombe sur le sujet bien connu de Jim Goldberg, Raised by Wolves. Le tableau sidérant, âpre et intense, d'une certaine jeunesse de Los Angeles. En contre point, des dessins d'enfants et des témoignages écrits viennent opportunément dire ce que les photographies taisent. Le dispositif donne à l'exposition beaucoup de profondeur, de subtilité et de délicatesse.

Toujours en noir et blanc, le diaporama de Michael Ackerman a des tonalités baudelériennes. Le spleen devenu image. Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle / Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, / Et que de l'horizon embrassant tout le cercle / Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits.

Quant au néo-dandy Antoine D'Agata, malheureusement, il court encore autour de son nombril, en singeant bizarrement, semble-t-il, la peinture de Bacon. Une agonie dit-il. Ce sera un livre à paraître en septembre chez Actes sud.

Et, Denis Darzacq, infatigable, nous assène à nouveau ses supermarchés en lévitation.

On préférera aller voir le petit accrochage rétrospectif d'Anders Pettersen. S'il est bien moins éblouissant que la présentation, il y a deux ans en Arles déjà, de son travail sur Gap et Saint-Etienne, on s'y attardera pour patienter, jusqu'à la sortie de son livre Diary City, annoncé chez Steidl, et sans cesse repoussé. Ceux qui sont séduits par le « style Moriyama » des travaux récents de Pettersen, pourront se faire plaisir en allant voir le danois Jacob Aue Sobol.

Le blackout de New-York, photographié par René Burri en 1965, souffre, lui, d'une scénographie de parc d'attraction. Comme il s'agit d'un black-out, on a finement décidé de montrer ces photos dans le noir. Tout de même, des lampes de poche au fonctionnement aléatoire, sont à disposition. Si le côté cirque enterre les photos (on fera aussi bien d'aller regarder le livre ), sans doute en distraira-t-il certain.

Distrayant aussi, Duane Michals, la vedette des romans-photos élaborés. Ses principaux talents, en dehors de la maitrise technique, sont une poésie gentillette et un sens de la narration évident. C'est certainement trop sévère, surement même injuste, éventuellement hors de propos, mais allez savoir pourquoi j'ai pensé à ces mots d'Arnaud Claas : « La séquence narrative avec son sens obligé est débilitante parce qu'elle nous refile, en somme, la vieille cuisine avec début,milieu et fin, plus une petite morale en prime, avec de temps en temps clôture cyclique (ah! que c'est pratique la mise en abyme, pour placer sa camelote!) » (Cahiers de la Photographie 6).

Place au travail ! Brian Griffin nous propose des portraits, en tenu, de la « working-class ». La forme, très lisse et très graphique, déréalise complètement ces braves travailleurs britanniques. Les ouvriers sont extirpés de leur milieu, abstrait de leur réalité, et porté au pinacle comme héroïsation du travail . C'est surprenant ! On croirait voir de la propagande stalinienne des années trente, mise au goût du jour.

C’est d’ailleurs dans cet esprit années trente, et sans grande subtilité, qu’on passe à la projection de Martin Parr, Luxury.

On a déjà parlé de fin du monde. C'est l'angle choisi par Caroline Cartier pour accompagner les photos. Avec son ironie coutumière, dans cette période de crise où l'on trouve des milliards sortis de nul-part comme s'il en pleuvait, Parr décrit, les rites, les fêtes, les costumes, les manières du gotha. Tout ce petit monde est épinglé et montré dans des saynètes souvent cocasses. Parr, fait très bien du Martin Parr, l'acidité, la raillerie qui griffe les modèles, la couleur, c'est bien fait mais sans surprise.

Il est réjouissant de voir comment l'exposition Willy Ronis évite le ronflement humaniste, tout en présentant de nombreuses photos célèbres. On se ballade là en retrouvant de vieilles connaissances parfois oubliée, c’était il y a si longtemps. On désapprend les vagabondages niaiseux d'Onfray, voulant voir dans les photos de Ronis, et probablement par coquetterie, la trace des grands maitres de la peinture (Fixer des vertiges, Michel Onfray, Galilée, 2007). Comme si la photographie avait besoin de la peinture pour être.
En dépit d'un début laborieux, l'intelligence de l'accrochage aura été de valoriser l'aspect documentaire du travail de Ronis, c' est plutôt un bel hommage.

Bel hommage également, l'exposition Delpire et compagnie. L'incontournable passeur d'images, créateur de la collection Photopoche, fondateur du Centre National de la Photographie, éditeur de Robert Frank, Cartier-Bresson, Koudelka, dresse un état des lieux de ses réalisations professionnelles. C'est rarement barbant et souvent léger, plaisant, distrayant comme un agréable frisson.

Et Nan Goldin ?
Snobinard!

1 - Edouard-Denis Baldus, Personnages dessinant à l'intérieur de l'amphithéâtre d'Arles, montage ; 1851
2 - The corinthians, Annelies Strba, Annelies Strba
3 – René Burri ; Oan Kim ; Without Sanctuary ; Michael Ackerman ; Naoya-Hatakeyama
4 – Jean-Christian Bourcart ; Antoine d'Agata ; Jean-Christian Bourcart
5 – Jim Goldberg ; Leigh Ledare ; Leigh Ledare
6 - Brian Griffin ; Duane Michals
7 – Willy Ronis ; Martin Parr ; Eugene Richards ; Paolo Nozolino

Rencontres d'Arles
Expositions jusqu’au 13 septembre 2009
www.rencontres-arles.com

Supplément : l'esprit années-trente d'hier et d'aujourd'hui

Brian Griffin, John Heartfield, Martin Parr, Vasily Elkin

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