RÉPARER LES VIVANTS

"Cordélia renifle et tire une taffe, non, ça va, c'est le froid, je vous assure, la fatigue. Les larmes coulent sur ses joues, lentes, teintées de rimmel, des larmes de gamine qui dégrise.

Tout ce qui cinglait en elle de vif et d'ardent, cette légèreté à pleine vitesse, joueuse et féroce, ce pas de reine qu'elle avait encore cet après-midi dans les couloirs de la réa, tout cela prend l'eau à tout allure, et pendouille dans son cerveau, lourd, détrempé : à force d'avoir vingt-trois ans elle en avait vingt-huit, à force d'en avoir vingt-huit, elle en a trente et un, le temps cavale tandis qu'elle jette sur son existence un regard froid , un regard qui dézingue l'un après l'autre les différents secteurs de sa vie - studio humide où prolifèrent les cafards et le cresson de la moisissure sur le joint du carrelage, emprunt bancaire suceur de superflu, amitiés à la vie à la mort reconfigurées en périphérie des familles nouvellement créées, polarisées sur des berceaux qui la laissent de marbre, journées saturées de stress et soirées de nanas sur la touche mais épilées nickel, caquetant dans des lounge bars sinistres, brochette de femelles disponibles et rire forcés auxquels elle finit toujours par s'agréger, pusillanime, opportuniste, sinon de rares épisodes sexuels sur des matelas merdiques, contre la suie graisseuse d'une porte de parking, des types souvent gauches, pressés, radins, finalement peut aimants, l'alcool en quantité nécessaire pour lustrer le tout, voilà ; la seule rencontre qui mette son coeur en jeu est un type qui lui relève sa mèche de cheveux pour lui allumer sa cigarette, lui effleure la tempe et le lobe de l'oreille, et porte au plus haut l'art de surgir, et de fait, celui-là apparaît n'importe quand, sans qu'il soit possible de prédire ce mouvement, comme s'il s'était tenu caché derrière un potain et soudain passait  une tête pour la surprendre dans la lumière dorée d'une fin de journée, appelant dans la nuit d'un café proche, ou s'avançant vers elle un matin depuis le coin de la rue, et s'éclipsant toujours de même ) grand décapage auquel rien ne résiste, pas même sa gueule, pas même son corps qu'elle soigne pourtant - hebdomadaires, des tubes de crème amincissante et cette heure de barre au sol dans une salle glacée des Docks Vauban -, elle est seule et disgraciée, elle est déçue, trépigne et claque des dents quand sa désillusion ravage ses territoires et son arrière-pays, assombrit les visages, pourrit les gestes, biaise les intentions, elle enfle, prolifère, pollue les fleuves et les forêts, contamine les déserts, infecte les napes phréatiques, déchire les pétales des fleurs et ternit le poil des animaux, elle macule la banquise au-delà du cercle polaire et souille l'aube grecque, barbouille les poèmes les plus beaux d'une poisse chagrine, elle saccage la planète et tout ce qui la peuple depuis le Big Bang jusqu'aux fusées du futur, et brasse le monde entier, ce monde qui sonne creux : ce monde désenchanté.

Je vais y aller, elle jette son clope au sol, l'écrase de la pointe de sa ballerine de toile, le grand rouquin l'observe, ca va mieux ? Elle hoche la tête, c'est bon, salut, fait demi-tour, se précipite à l'intérieur du bâtiment, et la trajectoire du retour est un intermède dont elle use pour se ressaisir avant de regagner le service, [...]"

"Réparer les vivants"

Maylis de Kerangal

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