Indépendance

" Il y a tressaillement et tressaillement, certes. Il y a le "tressaillement d'amour", le frisson - souvent assorti d'un gémissement animal - du fantasme de sexe fulgurant, suivi en général d'un sentiment de dépossession à couper au couteau. Il y a le "tressaillement de douleur", celui qu'on ressent dans son lit à cinq heures du matin, quand le téléphone sonne et qu'un inconnu vous annonce que votre mère ou votre fils aîné vient "malheureusement" d'expirer ; celui-ci s'accompagne normalement d'une peine annihilante, qui ressemble presque à un soulagement, mais pas tout à fait. Il y a le "tressaillement de fureur", lorsque Prince Sterling, le setter irlandais de votre voisin, ne cesse d'aboyer après les ombres d'écureuils des mois durant, nuit après nuit, vous enfermant dans un état d'insomnie et d'agitation qui touche à la démence, mais que son maître, croisé inopinément au bout de son allée au crépuscule, vous répond que vous donnez une importance démesurée à ces aboiements, que vous êtes trop tendu et que vous feriez mieux de respirer le parfum des roses. Ce tressaillement-là est souvent suivi d'un coup de poing à l'estomac. Mais celui que je viens d'éprouver n'appartient à aucune de ces catégories, et il m'a laissé une sensation de vertige et de picotements, comme si l'on m'avait administré une décharge avec électrodes branchées sur mon cou. Des taches noires me brouillent la vue, j'ai l'impression d'avoir des timbales collées aux oreilles. [...]

" Ce que je sens surgir en moi à présent (à la suite de mon "tressaillement de réscapé"), c'est une étrange curiosité : qu'est-ce que je fiche ici ? Et cela va avec la méchante sensation que je devrais être ailleurs. Mais où ? Où l'on me désire plutôt que de simplement m'attendre ? Où j'ai mieux ma place ? Où je trouve une extase plus pure que le simple contentement ? Quelque part, du moins, où le respect des accords, des conditions et des limites fixées ne serait pas si présent. Où le jeu transcenderait les règles. " [...]

Indépendance

Richard Ford

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