Indépendance

" - Dites à mon père qu'il fait trop d'efforts pour tout maîtriser. Il se tourment trop, aussi.

- Je veillerai à ce que le message lui parvienne - répond le Dr Tisaris d'une voix neutre et professionnelle.

Et c'est cette voix-là qui me fait tressaillir, un tressaillement profond qui part des genoux et me crispe la bouche, assez fort pour m'obliger à me racler la gorge, à détourner la tête et déglutir. C'est la voix décantée du monde extérieur : "Je veillerai à ce que le message lui parvienne ; je regrette, l'emploi est déjà pris ; nous avons quelques questions à vous poser ; désolé, je ne peux pas vous parler pour l'instant." Et ainsi de suite, jusqu'à "J'ai le regret de vous informer que votre père, votre mère, votre soeur, votre fils, votre femme, votre chien, qui que ce soit dont la vie vous est chère est parti, a disparu, a été appelé ailleurs, blessé, mutilé, vient d'expirer". Tandis que la mienne - la voix muette de l'inquiétude, de l'amour, de la patience, de l'impatience, de la loyauté, de l'étourderie, de la compréhension et du consententement bienveillant ) est l'expression ténue de la petite vie d'avant, qui s'en va. "

Indépendance

Richard Ford


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.