"Une des conséquences de mon grand succès littéraire est la stabilité inébranlable de ma situation financière. Toujours à découvert. Et pourtant, je vais accoucher dans la clinique la plus chère de Paris. J’y ai découvert une chose importante. Les riches ne souffrent pas. En tout cas, on fait croire aux femmes enceintes riches qu’elles ne souffriront pas en accouchant. Et elles ne prononcent pas les mots en entier. On dit la péri ou la césa pour la péridurale ou la césarienne.
Elle est bien, cette clinique. Si tu as 4000 euros à dépenser pour un accouchement, elle est parfaite. Pour une chambre - la plus petite - compter 300 euros la nuit. On y reste quatre nuits, plutôt sept en cas de césa ou d’allaitement. Plus les dépassements d’honoraires de l'anesthésiste, ceux du médecin, du pédiatre, des analyses sanguines. C’est une clinique pour stars. Tu te demandes ce que je vais y faire ? Pourquoi ne vais-je pas plutôt mettre bas dans un hôpital public ? Parce que je devais suivre mon médecin, à cause du caractère “précieux” de ma grossesse.
Alors, je vous le dis tout de suite, l’accouchement ça fait pas mal, les femmes qui arrivent en hurlant de douleur, avec le pied de l’enfant qui sort, c’est dans les films. Vous arrivez, on vous met la péri et tout va bien…
Moyennant quelques milliers d’euros, tu peux faire du plus beau jour de ta vie… le plus beau jour de ta vie.
La sage femme nous a prévenu :
Quand on vient d’accoucher on est sensible… on pleure même pour un rien. L’angoisse monte la nuit, OH, LA NUIT, vous êtes seule, dans le noir, l’angoisse est partout… Si ça va trop loin, avec votre accord bien sûr, on fait venir un psychologue.
Voilà comment on passe tranquillement de la matérnité à l’hôpital psychiatrique. Sans crier gare, doucement, sous péri.
On nous apprend à faire attention. Tu sors avec l’impression que le monde est hostile. Tout est organisé pour assassiner ton bébé. S’il survit deux semaines dans ces conditions, il faut t’estimer heureuse. Les brûlures, les saignements de nez, d’oreille, les coins de table, les chutes, les étouffements, les prises électriques, l’enfant a très peu de chance de sortir vivant de l’enfance.
Elle évoque le baromètre de la colère et le syndrome du bébé secoué.
Ne secouez pas votre bébé. Si vous avez envie de le tuer - oui, ça vous arrivera - sortez de la pièce.
Puis la sage-femme se met ) compter :
Une, deux…
Alors je lève la main :
C’est-à-dire ? Un ou deux quoi ?
Doigts.
Que dire d’un monde où l’unité de mesure est le doigt ?
On vous met la péri à deux. Et vous accouchez à dix.
Dix doigts ? C’est-à-dire ? Mis dans quel sens ? Enfoncés jusqu’à quelle phalange ?
La chose qui m’a étonnée, je dois dire, c’est la docilité avec laquelle j’ai perdu ces deux heures, attentive, posant des questions (et si notre médecin n’est pas là, qui nous accouche, la sage-femme ?). Et puis, les larmes qui me montaient aux yeux en voyant des photos de bébé dans les couloirs. Et pire, les larmes carrément quand, en visitant l’étage des chambres, j’ai entendu un nouveau-né brailler.
J’ai aussi entendu parler d’une pilule magique, distribuée sous le manteau, et qui empêche la montée de lait. Dans le public, on encourage plutôt l’allaitement naturel, maternel, au sein. C’est mieux pour l’enfant. C’est mieux pour la mère. C’est mieux pour la planète.
Seulement voilà, je n’ai aucune envie de me transformer en tototte géante, ni que tu sois pendu à mon sein toute la journée. La mode de la mamelle, très peu pour moi. Les femmes les plus libertaires ouvrent de grands yeux.
Ah bon ? Même pas les premiers mois ?
Non, même pas les premières heures. j’ai envie de me remettre à boire dès qu’on aura coupé le cordon.
Mais, quand même, c’est…
Mieux, je sais mais je n’en ai pas envie.
Il y a une chose que j’ignorais, la nature trouve toujours un moyen de mater les rebelles. La poussée de lait est extrêmement douloureuse pour celle qui n’utilise pas le fruit lacté de ses mamelons. Et là, il faut de l’ingéniosité, se bander les seins pour comprimer ses glandes mammaires, voire s’imposer d’autres méthodes barbares de répression des produits laitiers.
Mais je ne vais pas faire le compte-rendu des tracas qui m’attendent. Je t’ai promis de ne pas faire virer cette gentille confession au règlement de comptes.
La sage-femme fait un coloriage sur une grande feuille.
Nous allons faire un graphique. Sur une échelle de 1 à 5, 1 étant le mieux, 5 le pire, à combien estimez-vous votre stress ? La situation de votre foyer ? L’implication de votre mari ?
Nous ne sommes pas mariés.
Vous avez subi des traumatismes ?
Euh…
De 1 à 5 ? Allez-y, on n’est pas là pour juger."
Anne Akrich