LE COVID 19, une occasion de repenser l’école ?

Cette pandémie ne serait-elle pas, paradoxalement, une occasion unique de revoir véritablement le fonctionnement de l’Éducation Nationale et d'en faire véritablement une École humaniste ?

Huit semaines que nous communiquons avec nos élèves à distance, par mail, par téléphone, en classes virtuelles. Huit semaines que nous tentons tant bien que mal de maintenir le lien, de continuer à les accompagner dans le travail scolaire, de les soutenir pour qu’ils puissent progresser, poursuivre leurs apprentissages, malgré la situation, malgré les angoisses qui étreignent certains. Huit semaines que nous écoutons les enfants, leurs familles, que nous échangeons avec eux pour répondre à leurs questions, même lorsque nous n’avons pas de réponse.

Huit semaines aussi durant lesquelles, en dehors de nos établissements scolaires, nous sommes livrés à nous-mêmes. Pas de visioconférence pour discuter pédagogie, la continuité est certes l’affaire de tous, mais surtout de chacun. Les enseignants ne sont pas soutenus. Il faut le dire.

Pourtant, c’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui. Plutôt que de se hâter de retourner à l’école en cette fin d’année, alors que les conditions sanitaires visiblement ne sont pas réunies pour que le retour se fasse en confiance, l’urgence est celle de septembre. C’est cette rentrée scolaire qu’il nous faut impérativement construire pour ne pas se retrouver à se débrouiller chacun dans notre coin comme nous le faisons aujourd’hui.

Cette pandémie est une occasion unique de réfléchir ensemble, de redéfinir le rôle des enseignants en leur proposant un véritable accompagnement pour les aider à encadrer les élèves dans cette situation, construire une vraie équité et leur permettre, à tous, de réussir.  Il est donc indispensable de penser des solutions durables pour que la rentrée de septembre ait les moyens de se faire en présentiel et non à distance.

Car s’il est vrai que les classes virtuelles fonctionnent, c’est aussi parce que les élèves connaissent leurs enseignants, qu’un lien s’est construit entre eux. Cependant, après huit semaines en distanciel, on sent venir l’épuisement de part et d’autre, car – reconnaissons-le – ce que nous faisons en ce moment, c’est du bricolage. On a beau travailler consciencieusement, diversifier les séances, les rendre les plus interactives possibles, évaluer précisément les travaux des élèves, nous atteignons nos limites. Tout cela n’est pas tenable sur le long terme.

Le ministre de l’Éducation Nationale a annoncé récemment, dans les médias, travailler sur différents scenarii pour septembre. Cependant, le flou domine et il dit explicitement qu’il est possible que la rentrée se fasse encore en distanciel. Avec de nouvelles classes ? Des enseignants et des élèves qui ne se connaissent pas ? C’est inenvisageable.

Cela ne marchera pas. Le pourcentage de décrochage atteindra des chiffres alarmants et les disparités se creuseront dramatiquement.

Je me suis demandé comment éviter cette catastrophe. Les dix propositions qui suivent sont des pistes. À creuser, à explorer, à réfléchir, pour essayer de trouver des solutions pérennes. Car si le virus circule encore en septembre – hypothèse plus que probable – nous aurons besoin d’un cadre sécurisant pour tous et qui ne laisse personne sur la route.  

 

1- Doubler le nombre d’enseignants

Proposer aux étudiants en MEEF d’être stagiaires en binôme avec un enseignant pour construire ensemble les cours et travailler avec des demi-groupes d’une classe.

  • Favoriser la co-formation
  • Développer un vivier de futurs enseignants préparés au mieux à ce genre de situation
  • Développer la professionnalité enseignante en faisant de tous les enseignants des tuteurs/formateurs

 

2- Développer l’interdisciplinarité

Travailler en binôme ou trinôme d’enseignants, de matières différentes, en privilégiant le travail en projet pour qu’une classe puisse travailler en demi-groupes (voire être divisée en trois) avec l’enseignant de chaque discipline.

On peut envisager aussi de travailler à trois enseignants avec deux classes  

  • Se former au décloisonnement disciplinaire
  • Redonner du sens aux apprentissages pour les élèves/ Favoriser le travail d’équipe

 

3- Donner les moyens aux élèves de travailler numériquement

Fournir à TOUS les élèves des ordinateurs portables (comme le font déjà certaines régions) et créer des espaces dévolus dans les médiathèques, bibliothèques pour les jeunes qui n’ont pas de connexion chez eux, pour poursuivre une partie du travail en distanciel.

De manière générale, donner un accès plus large à des espaces mettant des ordinateurs à disposition pour les élèves,en autonomie.

  • Développer l’équité
  • Associer les collectivités à la réussite scolaire des jeunes

 

4- Construire de nouvelles modalités d’évaluation

Être en mesure de créer pour chaque élève et dans chaque matière une fiche de progression personnelle, et lui apprendre à l’utiliser de façon autonome.

  • Donner du sens aux apprentissages
  • Développer l’autonomie chez les élèves.

 

5- Créer et développer le tutorat pour tous les élèves

Attribuer à tous les enseignants 10 élèves à suivre toutes les semaines pour faire le point et éviter le décrochage.

  • Former l’ensemble des enseignants à l’écoute/ à l’entretien d’explicitation
  • Prévenir le décrochage scolaire
  • Apprendre à travailler avec des partenaires (social, juridique, santé…)

 

6- Construire un partenariat pérenne entre le monde culturel et l’école

Inscrire ce partenariat dans le programme pédagogique : travailler avec les partenaires artistiques (lieux culturels, artistes…) sous forme de projets de différentes formes (quelques jours, quelques semaines, un trimestre…) en lien avec les apprentissages disciplinaires.

  • Apprendre à construire des projets sur le court et le long terme
  • Travailler le dedans et le dehors avec les élèves pour qu’ils s’approprient les lieux culturels
  • Favoriser l’échange et le travail commun avec les artistes pour redonner confiance aux élèves et rendre leur sens aux apprentissages

 

7- Donner les moyens horaires aux enseignants pour construire un vrai travail d’équipe

Revoir le temps de travail des enseignants : réduire le temps d’enseignement face à élèves pour intégrer au temps de travail des enseignants trois heures de concertation hebdomadaires, afin de leur permettre de tenir des réunions pédagogiques/éducatives et de préparer l’organisation de la semaine qui suit :

  • articulation présentiel/distanciel (suivant l’évolution des conditions sanitaires),
  • point sur le travail interdisciplinaire/partenariats culturels
  • point élèves suivis en tutorat
  • Donner à tous les enseignants les moyens de mener à bien leurs missions éducative et pédagogique
  • Favoriser la co-formation
  • Travailler en équipe

 

8- Créer des espaces de travail supplémentaires.

Durant le temps de la pandémie, s’appuyer, si cela est possible, sur les structures culturelles (conservatoires, ateliers municipaux, théâtres…)

  • Donner les conditions sanitaires nécessaires pour la sécurité des professionnels de l’éducation et des élèves

 

9- Travailler les situations professionnelles dans un cadre sécurisant

Proposer avant chaque période de vacances des analyses de pratiques professionnelles aux personnels éducatifs, dans leur ensemble, afin d’avoir un espace d’échanges et de travailler avec sérénité et dans un encadrement sécurisant des situations vécues dans le cadre professionnel

  • Apprendre à travailler sur ses émotions dans le cadre professionnel et à prendre du recul sur des situations professionnelles
  • S’appuyer sur un professionnel pour avancer professionnellement et personnellement
  • Acquérir des compétences professionnelles pour mieux appréhender la relation à l’élève
  • Créer une cohésion d’équipe

 

10- Se former et mener un travail réflexif régulier

Six fois dans l’année, proposer des séminaires de réflexion avec des chercheurs en sciences de l’éducation, des psychologues, des sociologues pour échanger et mener un travail réflexif sur cette « nouvelle » école, en présentiel ou à distance, suivant les conditions sanitaires. Y inviter les élèves qui seraient intéressés et souhaiteraient participer.

  • Développer et diversifier les compétences enseignantes
  • Engager l’ensemble du personnel de l’éducation nationale dans une co-construction permanente du système éducatif

 

Florence Lhomme, professeure de lettres modernes agrégée.

Enseignante pendant 10 ans au Microlycée de Vitry sur Seine (structure alternative de l’Éducation Nationale accueillant des jeunes ayant décroché).

Actuellement TZR, en collège et lycée en Ariège.

Auteure de La relation pédagogique: des clés pour se construire aux éditions Chronique sociale - mars 2020

La relation pédagogique: des clés pour se construire.

 

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