La rentrée ? Tout va bien, on est prêts…Enfin, il paraît !

Jeudi 20 août, je reçois un mail du Ministère intitulé « Rentrée 2020 », informant l’ensemble des personnels de l’Éducation Nationale du plan de continuité pédagogique publié en juillet sur Eduscol et envisageant différents scenarii.  Je suis déjà allée lire l’ensemble de ces documents au moment de leur publication. Je m’y replonge en me disant que, peut-être, les choses seront plus claires ou, du moins, plus précises.

Je m’attarde sur deux fiches en particulier.

La première, intitulée « quelles modalités d’organisation pédagogique ? » indique le protocole à suivre en cas d’enseignement hybride, entendez par là, un mixte entre présentiel et distanciel. On y évoque les différents temps de travail possible, hors présence en classe.

D’abord, l’accompagnement éducatif au sens large. Sur le papier, cela semble cohérent. Il s’agit d’assurer un suivi à distance du travail scolaire des élèves. Par qui ? Les choses se compliquent, on précise, des AED (assistants d’éducation), des professeurs documentalistes et/ou des remplaçants. Il se trouve que, justement, je suis professeure de français TZR, c’est-à-dire titulaire en zone de remplacement. Pour l’instant, je n’ai reçu aucune affectation. Est-ce à dire que je vais être affectée au suivi des élèves à distance ? Mystère. Je continue ma lecture.

On précise que ce suivi devra être intégré dans les emplois du temps des enseignants, si cela est possible. C’est là que commence la valse des « si » … Car, notamment avec la réforme du lycée et les combinaisons des spécialités, les emplois du temps sont en tension extrême. Il paraît tout à fait improbable que des heures « en plus » soient intégrées à l’emploi du temps de l’enseignant pour ce suivi… Et quid de l’emploi du temps des élèves ? Les tableaux proposés, envisageant un roulement par groupes, sont un véritable casse-tête et je plains déjà les chefs d’établissement qui devront s’y coller.

Mais continuons notre lecture. Les enseignants et personnels impliqués dans ce suivi à distance devront participer à des ateliers thématiques sur le sujet. C’est une bonne nouvelle, dommage qu’on n’y ait pas pensé en juin, au moment où, plutôt que de faire revenir les élèves pour quinze jours, on aurait pu justement prendre du temps pour des formation destinés aux enseignants. Mais ne soyons pas mauvaise langue, des ateliers donc ! Sauf que voici le retour du « si » : « des ateliers thématiques, organisés en fonction de [la] disponibilité [des enseignants] et de celles des locaux ». Ces deux restrictions noircissent quelque peu le tableau. On comprend que ces ateliers ne sont pas organisés sur le temps de travail des personnels concernés mais, en sus, ce qui signifie qu’on ne peut les imposer. Par ailleurs, dans des établissements dont on a pu constater, face à la nécessité de multiplier les petits groupes, qu’ils étaient justement en manque de locaux, cela corse l’affaire…Ces ateliers auront peut-être du mal à voir le jour…

Autre mode d’enseignement à distance envisagé, la retransmission du cours en direct. Ah, là, enfin, quelque chose de simple. Mais le fameux « si » est encore là, dans cette formule sibylline, « lorsque les conditions le permettent ». De fait, lorsque j’ai repris les cours fin mai/ début juin, j’ai tenté cette fameuse retransmission mais l’ordinateur de ma salle n’avait ni caméra, ni micro. Échec sur toute la ligne. Sans compter que, dans certaines zones géographiques, la classe virtuelle du CNED n’est pas toujours bien supportée par la connexion internet. Élèves et enseignant se retrouvent souvent déconnectés, reconnectés, déconnectés, reconnectés et cela finit par en décourager plus d’un.

Arrivée au terme de cette première fiche, je poursuis très logiquement ma lecture avec « Sur quel accompagnement s’appuyer pour mettre en œuvre la continuité pédagogique ? »  

Et là, je saute presque de joie ! J’apprends que « les académies constitueront un pool d’équipements informatiques mobiles homogènes (mêmes ordinateurs, mêmes applications, mêmes ressources disponibles) ». Concrètement, cela veut dire que les enseignants et les élèves qui ne possèdent pas le matériel adéquat se verront fournis en ordinateurs. Youpi ! Mais je tempère ma joie. Car matériel ne signifie pas connexion. J’habite dans un petit village à 800 mètres d’altitude. Nous recevons internet uniquement par le satellite. Depuis le mois de mars, il m’a fallu prendre un forfait plus important car entre mes cours à distance et ceux de mes deux enfants, cela ne fonctionnait pas. Je suis passée de 39,99 € à 69,99 € par mois, soit 30 € de frais mensuels supplémentaires. Non remboursés par l’éducation nationale. Et qu’en est-il des élèves vivant dans des foyers précaires, qui n’ont pas de connexion suffisante ? Le prêt d’ordinateurs ne changera rien à ce problème. Cela veut dire qu’il faudrait aussi prévoir des locaux mis à la disposition des enseignants mais aussi des élèves, pour y remédier. Mais dans ce cas, autant être en classe ensemble ! Bref, le casse-tête reprend.

Autre item de cette seconde fiche, le cadrage du travail à distance. On évoque, à juste titre, la nécessité de tenir compte de la capacité de l’autonomie de l’élève, du contexte (social, familial), et on rappelle que les différents enseignants doivent se coordonner pour gérer la charge de travail. De bons conseils, convenons-en. L’expérience que nous avons vécue depuis mars nous a montré, en effet, que la charge de travail pouvait être démesurée et qu’il manquait parfois un accompagnement pédagogique pour aider les élèves à effectuer le travail demandé.

Mais cela nous ramène encore et toujours à la question de la formation. Car, depuis que nous sommes revenus dans les établissements scolaires, a-t-on proposé des formations aux enseignants pour mieux appréhender ce travail à distance ? A-t-on fait des groupes de travail sur les modalités d’évaluation permettant une progression des élèves dans ce cadre ? A-t-on accueilli, par exemple, des chercheurs susceptibles de nous expliquer l’impact d’une telle situation sur les élèves mais aussi sur les enseignants ? Non. On nous a assommés avec un protocole sanitaire très strict, très vite assoupli. On nous a renvoyés dans le bain sans nous donner aucun temps de réflexion collective. Tout dans l’urgence.

Au terme de ma lecture, le découragement me saisit. Alors que la situation sanitaire redevient préoccupante, nous ne sommes toujours pas préparés. J’ai le sentiment que les solutions proposées restent vagues et surtout, rien n’a véritablement été réfléchi en termes pédagogiques. Quelle articulation entre les enseignants en présentiel et ceux qui prendront le relais en distanciel ? Quel temps de concertation pour que, justement, la liaison se fasse entre ces différents enseignants ? Quels moments de retour et de bilan prévus dans l’emploi du temps ? Les questions se bousculent dans ma tête et aucune réponse ne surgit de ces fiches. Et lorsqu’un syndicat, légitimement, demande que la rentrée soit reportée de quelques jours pour donner le temps aux enseignants de se poser pour préparer tout cela sereinement en équipe, le Ministre refuse et leur répond que « l’éducation n’est pas une variable d’ajustement ». Prendre le temps d’accueillir les élèves, une variable d’ajustement…Vraiment ?

J’imagine cette rentrée. Accueillir masquée des élèves masqués. Si la situation s’aggrave, jongler entre présentiel et distanciel, avec des élèves que je n’aurai pas appris à connaître et avec qui la relation de confiance, indispensable dans ce contexte, ne se sera pas encore construite. La jeunesse mérite qu’on se soucie d’elle et qu’on lui propose, dans ce contexte particulier, une alternative pédagogique de qualité. Ce n’est pas le cas. Et je suis inquiète.


Florence Lhomme, professeure agrégée de Lettres Modernes

Autrice de La relation pédagogique Des clés pour se construire, éditions Chronique Sociale – mars 2020.

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