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Billet de blog 1 juin 2018

Les Cahiers de mémoire, histoire et thérapie, récit et mémoire

Communication au colloque "Violence et récit : recueillir, transcrire, transmettre. Les sciences humaines et sociales face aux récits de violence", organisé par CESSMA-Inalco, LIMINAL, avec le centre Primo Levi, Paris-Diderot, CET.

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 Avant de commencer, permettez-moi de rendre hommage aux deux thérapeutes qui ont accompagné mon parcours au Rwanda et qui ont récemment quitté notre monde. L’un est rwandais, il s’agit du docteur Naasson Munyandamutsa. De lui, je pourrais dire qu’il a conduit ma démarche dès les premiers temps jusqu’à la création de l’atelier de mémoire. Je l’ai entendu à la radio en avril 2004, et c’est ainsi que je me suis rendue quelques mois plus tard, dans son pays. Un pays, dont il a dit qu’il pourrait « être une leçon pour l’humanité ». Du docteur Naasson, je peux dire qu’il a été lui-même un exemple pour l’humanité, un exemple d’humanité. Il a reconstruit le système de santé mentale dans son pays dévasté et, jusqu’à la fin de sa vie, il a apporté sa présence et son écoute exceptionnelle aux rescapé.e.s du génocide des Tutsi. La seconde est une thérapeute française, il s’agit de Marie-Odile Godard. Présente au Rwanda quelques mois à peine après la fin du génocide, quand la ville de Kigali et le pays tout entier étaient jonchés de cadavres, elle a rapidement travaillé avec et aux côtés de Naasson. Ils ont formé l’ensemble des thérapeutes et conseillers en traumatisme qui à leur tour ont accompagné les rescapé.e.s, notamment lors des juridictions gacaca[1]. Ce processus de justice traditionnelle supervisée par des Intègres[2] mettaient face à face victimes et bourreaux. Le crime était reconstitué entraînant une remémoration cruelle et douloureuse pour les survivants, qui attendaient surtout des génocidaires qu’ils leur indiquent les lieux où ils avaient enfoui les leurs. Le plus souvent dans des fosses communes ou des latrines. Mais aussi dans les rivières qui s’écoulent jusqu’aux grands lacs des pays voisins. Pour ceux qui ont été engloutis dans les flots, tout espoir de leur donner une sépulture digne était perdu.

Pour commencer, je veux situer le lieu où ont été écrits les Cahiers de mémoire. Au retour de mon premier voyage au Rwanda en 2004, j’ai créé l’association Rwanda avenir dont l’objet est « mémoire et justice ». Nous avons construit un centre pour les veuves rescapées et leurs enfants. Nous l’avons appelé la « Maison de quartier ». Elle répondait à la demande des rescapées, qui voulaient un lieu pour « se rencontrer et se parler ». Les veuves au nombre de 125 et leurs enfants, pour la plupart des orphelins adoptés après le génocide, vivent dans un lotissement groupé situé à une trentaine de mètres de la Maison de quartier où se sont déroulées des activités de formation artistique ou professionnelle, et surtout des activités thérapeutiques et mémorielles. Cette « maison » devenue familière à défaut d’être familiale est un espace protecteur, sécurisant, qui restitue pour celles qui la fréquentent le souvenir d’une enfance dont l’insouciance aura été de très courte durée. La maison de quartier restaure la maison bienveillante d’autrefois, la famille élargie, ainsi qu’un voisinage sans conflit, où se nouaient des amitiés à la vie à la mort[3]. En ce temps-là, comme l’écrivent les auteur.e.s des cahiers de mémoire, on vivait « en bonne entente ». Les petites filles se raccompagnaient les unes les autres après être allées ramasser des herbes dans les champs. En 1959, la nuit commence à s’étendre sur le pays. Les auteurs des Cahiers de mémoire ont alors 15 ans, 9 ans, 6 ans …  Année après année, les massacres se répètent jusqu’à l’apocalypse du génocide en 1994. Aucun de ces enfants n’avait été préparé à connaître cette histoire. 

L’atelier de mémoire, créé au sein de la Maison de quartier en 2014, a accueilli les récits de ces enfants qui sont aujourd’hui des adultes ou des personnes âgées, des grandes mamans comme on les appelle là-bas. Trois groupes de participants se sont réunis successivement. Le premier, dont les textes sont parus en français[4], est composé de seize auteurs, tous rescapés du génocide. Dix femmes nées entre 1938 et 1953, deux hommes, l’un âgé de 64 ans et l’autre de 59 ans, et quatre jeunes qui avaient entre 2 et 7 ans lors du génocide. Ils se sont réunis une fois par semaine pendant un an. L’une de leurs premières motivations a été d’écrire l’histoire. Leur histoire et celle du génocide, dont ils disent : « C’est à nous de l’écrire, nous devons l’écrire parce que nous l’avons vécue. » Et ils ajoutent : « Nous partageons une même histoire. » En employant cette formule, certains pensent sans doute aux chercheurs venus recueillir leurs témoignages sans qu’eux-mêmes, les sujets de l’histoire, ne sachent à quelles fins leurs récits étaient destinés. À de rares exceptions, personne ne leur a transmis les livres qui recensaient leurs paroles, devenues écrits scientifiques pour les chercheurs[5].

Le débat jamais clos sur l’écriture de l’histoire oppose les tenants de l’histoire objective à ceux qui choisissent le récit subjectif et mémoriel. Mais qui, mieux que les survivants, peut parler du nombre de victimes, de la manière dont elles ont été tuées, de la chasse à l’homme qui s’est déroulée sans répit durant cent jours, de la cruauté meurtrière des voisins et, parfois, des membres les plus proches de leur famille ? Qui peut parler mieux qu’eux des humiliations et violences subies durant la colonisation allemande ou belge et de leurs effets directs sur la mise en œuvre du génocide, précédé par des « répétitions » successives durant trente-cinq ans ? L’architecture des cahiers de mémoire donne à entendre l’histoire dans sa triple dimension : l’antériorité, « avant » le génocide ; le présent, aujourd’hui ; et l’avenir, « l’après » et la transmission aux générations futures. C’est ce qu’écrit de manière fulgurante Marthe Mukagihana dans son cahier de mémoire. Je la cite :

« Si je produis ces écrits, c’est parce que certains prétendent que le génocide a commencé en 1994 quand l’avion de Habyarimana s’est écrasé ! Mais… Quand on a brûlé nos maisons, cet avion s’était-il déjà écrasé ? Quand j’effectuais toutes ces pérégrinations au Burundi ou au Congo, cet avion s’était-il déjà écrasé ? Quand on a commencé à nous dire que nous sommes originaires d’Abyssinie, cet avion s’était-il déjà écrasé ? En 1959, quand les gens fuyaient pour se réfugier à l’étranger, quelle était l’origine de leur exil ? N’est-ce pas précisément à cette époque que le processus génocidaire a été enclenché ? »

Les témoins et acteurs de l’histoire sont-ils davantage entendus lors des commémorations qui ont lieu chaque année le 7 avril au Rwanda ? À cette occasion, certains livrent parfois leur témoignage devant un public certes concerné, mais indistinct. Le destinataire du discours est dissout parmi la foule qui écoute, abasourdie et sidérée à son tour. Plus tard, on demande à l’un ou l’autre de donner à nouveau son témoignage dans d’autres circonstances. Le témoignage s’étiole, il perd sa force sans permettre à celle ou à celui qui le prononce de l’adresser, de le destiner, de le partager et de s’en délester. De s’en délivrer pour sortir de la spirale persécutrice du trauma. Regroupés dans l’atelier de mémoire à Kigali, les participants ont trouvé la force et le courage d’écrire leur récit dans un groupe où chacun était le destinataire de l’autre, où chacun s’adressait à l’autre comme à l’ensemble du groupe qui partageait une « même histoire ». Sans la présence explicite d’un destinataire, sans visée thérapeutique délibérée, le témoin est dépossédé de ses propres paroles, de ses souvenirs et de son histoire.

Dans l’explosion fracassante du génocide naît le trauma. Outre l’écriture de l’histoire, la seconde motivation des rescapés/auteurs a été la conviction que ce travail commun et collectif allait leur ôter ce poids qui pesait lourdement à l’intérieur d’eux-mêmes. Il me faut revenir un peu en amont et rappeler qu’un groupe thérapeutique rassemblant les grandes mamans, qui sont la moitié des seize premiers auteur.e.s des cahiers de mémoire, s’est réuni auparavant dans la maison de quartier. Il a été animé par une thérapeute rwandaise, elle aussi rescapée, Emilienne Mukansoro. Au bout d’un an, presqu’à la surprise de la thérapeute, les grandes mamans ont estimé que leur parcours thérapeutique était clos et qu’il devait se conclure par l’organisation d’une cérémonie commémorative pour honorer la mémoire des leurs et les « enterrer » en dignité. C’est ainsi que la première cérémonie Kwibuka (« Se souvenir ») a eu lieu en 2012 à la Maison de quartier. Durant la veillée de mémoire, chacun-chacune a prononcé la liste interminable des siens disparus. Pour immortaliser leurs noms et leur donner une sépulture.

Mémorial pour les disparus, conservatoire de leurs noms, conservatoire des familles décimées, le récit mémoriel restitue le réel/le vivant de celles et ceux qui ont péri. Au cours de la première séance de l’atelier de mémoire, l’accompagnateur a proposé aux participant.e.s d’écrire un petit texte sans leur donner la moindre recommandation. Au bout d’une demi-heure, chacun a lu à haute voix son « premier » texte qui contient en germe son cahier de mémoire. Comme ce peut être  le cas lors de la première séance chez le psychanalyste. Tout est dit. Sans concertation aucune, chacun a écrit une lettre. Qui à son mari, à sa fille, à son père…

Le cahier de mémoire de Thérésie Gahindigiri est composé de six lettres adressées nommément à chacun de ses six enfants assassinés pendant le génocide, auquel elle décrit le jour de sa naissance, le lieu où elle a accouché et les circonstances qui ont accompagné son accouchement. Elle se demande pourquoi elle se souvient de tout cela « comme si c’était hier ». Elle se souvient de la vie de chacun d’entre eux ; du premier au dernier instant. A son fils Jean-Damascène, elle demande « Mon fils, te souviens-tu du jour où nous nous sommes vus pour la dernière fois ? » Quand elle quitte sa fille pendant le génocide, elle se souvient qu’elle était remplie de chagrin et de peur, sans en connaître la raison. Mais, plus tard, elle comprend. « J’étais en train de me séparer de tous mes enfants que je n’allais plus jamais revoir. » Et elle ajoute : « Vous me manquez tellement que j’ai décidé de prendre ce cahier et d’écrire tous les souvenirs de ce que j’ai vécu avec vous. »

A propos des cahiers de mémoire, et plus précisément des récits qui prennent la forme de lettres, Marie-Odile Godard écrit : « Si ces textes sont perçus, pour les lecteurs, comme des témoignages, ils sont, pour les auteurs, des marqueurs de mémoire. C’est d’abord pour soi, pour faire des ponts entre l’avant et l’après du génocide. C’est oser prendre un souvenir et mettre des mots autour, « se » mettre des mots sur ce qui ne demeurait qu’une image fugitive, intrusive d’un passé haï. (…) C’est ensuite pour s’adresser aux disparus, pour leur dire la douleur du manque (…) » et affirmer « leur espoir que leurs disparus sont quelque part, là où tout est calme et serein[6]. »   

En attendant de retrouver les leurs dans cet espace « calme et serein », la page du cahier de mémoire joue le rôle de l’espace transitionnel, elle est un lieu de retrouvailles qui se dessine dans les lettres adressées aux disparus. Comme s’ils étaient encore « là ». On leur parle. On leur donne des nouvelles, on leur confie des messages. Thérésie, Annonciata ou Marthe écrivent : « Nous ne vous oublions pas. Salue tous ceux qui sont avec toi[7] ». « Nous sommes en vie. Toujours à Kigali, mais dans un autre quartier (...) Je pense que tu as vu ton papa. Salue-le de ma part[8]. » « J’espère vous rencontrer dans ce bel endroit[9] »... 

Tous les repères temporels ont vacillé lors de l’instant de la frayeur, l’instant de la dernière fois, l’instant du trauma, et les auteurs des récits se sont attachés, vingt ans après, à situer cet instant dans le temps. Ils en donnent la date, le mois, le jour et l’heure ; ou encore les saisons. Les activités du jour et de la nuit sont inversées. La nuit on tente de survivre et d’échapper aux miliciens. Le jour on se cache. Marthe écrit : « C’était le 30 avril 1994. Ce jour-là la pluie a commencé à tomber vers 15 heures, on venait de vous massacrer. A chaque fois qu’il pleut, je revois cette scène. » Et Bellancille[10] écrit : « Je n’oublierai jamais ce jour (le 8 avril 1994) à 17 heures 30 quand ils sont venus t’attraper (…) Le lendemain à 10 heures j’ai appris que toi aussi, mon fils Emmanuel, tu avais été assassiné. » Les dates surgissent avec une précision sèche et décisive.

D’autres dates reviennent à la mémoire. Antérieures au génocide et anticipatrices. C’est l’instant où le monde bascule, annonçant les désastres à venir. Nous sommes en 1960. Les auteurs sont encore des enfants. Les souvenirs d’avant avec ses moments d’insouciance et de bonne entente explosent et le malheur surgit. Cette tragique réalité, Annonciata la découvre à l’âge de 8 ans. Elle écrit : « C’était pendant l’été, au mois de juillet, pendant la saison du grand soleil ». La famille est réunie chez son grand-père qui entend qu’on jette des pierres sur son bétail. La petite fille pose quatre questions à sa maman :

  • « Qui sont ces gens qui jettent des pierres sur le bétail ? »
  • « Pourquoi tout le bétail est-il devant la grande maison ? »
  • « Pourquoi le bétail de mon père est-il venu ici chez Grand-père ? »
  • « Mais où est mon père (Désiré) ? »

Aucune de ces questions n’obtiendra de réponse. Elle ajoute : « Depuis ce jour (…), mon cerveau s’est ouvert ». A plusieurs reprises elle exprime la stupeur des enfants qui ne comprennent pas en quoi et de quoi ils sont coupables. Longtemps plus tard s’adressant dans son cahier de mémoire à sa fille cadette, Marie-Lyse, elle écrit : « Tu étais petite et tu ne savais pas de quoi il s’agissait (…) C’est lourd, c’est inexprimable, c’est inexplicable. » L’incompréhension enfantine, le désarroi, perdure d’une génération à l’autre.

Tressant entre elles les trois dimensions temporelles, les récits recréent les liens de filiation générationnelle. Ils écrivent l’histoire, celle des siens, celle de sa famille, située dans une même maison. Le « chez nous » est vaste, il commence à la demeure familiale, s’étend tout autour, « après la bananeraie » ou vers « la maison de grand-père », plus bas, plus loin, sur les collines environnantes, de l’autre côté de la rivière. Il devient une région, située cardinalement. A l’ouest, le paysage se déroule jusqu’à la RDC qui s’appelait alors le Zaïre et, au sud, jusqu’à la frontière du Burundi. Après s’être d’abord dirigé au nord vers l’Ouganda, l’exil empruntera principalement ces deux directions. Le pays est petit, il est d’autant plus familier, et tout le monde se connaît. La géographie est indissociable du récit de mémoire.

Chaque récit commence par « je suis née en telle année » et se poursuit immanquablement par « nous vivions à tel endroit » Les lieux sont situés et précisés dans le moindre détail, comme le sont les dates, les jours et l’heure. Chaque auteur indique la localisation par les désignations d’autrefois : région, préfecture, commune et, pour que les générations suivantes s’y retrouvent, il cite aussi leur actuelle désignation administrative : province, district, secteur, cellule, umudugudu (« quartier » ou « village »). Cette double dénomination spatiale s’ancre dans la temporalité de l’avant et de l’après. Entre les deux, c’est l’espace de la violence génocidaire. « C’était là », dira une rescapée au cours d’un voyage au cours duquel son regard se noie dans le paysage. C’était là, mais tout a disparu. La stupeur s’installe. Ne reste que l’absence sans lieu, au mieux le jour d’avant, la dernière phrase. La journée d’après, c’est le noir absolu.

Autrefois, on se déplaçait sans peur vers les bureaux de la commune et les marchés. Les commerces accueillaient tout le monde et les enfants s’y attardaient en revenant de l’école. Soudain, partout, du jour au lendemain, sur les routes et les chemins qui bordent ces lieux qu’on fréquentait sans appréhension s’érigent des barrières tenues par les miliciens, les Interahamwe et les militaires. Le pays est quadrillé, sans issue. « Toutes les routes étaient barrées pour notre race », écrit Annonciata. Les champs de sorgho, les marais, les bananeraies, et les brousses ont perdu leurs qualités familières et traditionnelles. Ils sont vus de manière exclusive comme des lieux où se cacher, se terrer, pour échapper aux regards des tueurs. La fuite éperdue conduit aussi vers les églises, les sacristies, les paroisses et les couvents. Les fugitifs espèrent y trouver refuge comme c’était le cas lors des tueries et des massacres précédents qui eurent lieu en 1959, 1961, 1973, 1990, quand les lieux sacrés étaient encore sanctuarisés. Mais en 1994 ils sont devenus les lieux de la mort certaine et à grande échelle. La géographie dessine le trajet de la fuite et la topographie de la terreur. Sur des pages et des pages, certaines décrivent leur parcours périlleux qui s’étend sur plusieurs semaines, voire durant un mois ou deux. Pourtant un nombre infime de kilomètres est parcouru, faits d’allers et retours, dans un sens et dans l’autre et de nouveau encore dans le sens inverse, sur la même route. Inlassablement. Pour échapper à la mort. La distance ne se mesure plus en nombre de kilomètres mais en nombre de jours. Le périmètre de la peur est immense. Il se fige parfois parmi les morts, dont les corps sont abandonnés sur les lieux de massacres. Le trajet qui se faisait autrefois, en une heure ou deux, exige alors plusieurs jours et plusieurs nuits.

Dans ce paysage, tenant les barrières tant redoutées, il y a les voisins. Il en est beaucoup question dans les cahiers de mémoire : « mon voisin le plus proche», « la maison voisine », la proximité immédiate[11]. Amis d’hier, ils sont devenus des bourreaux inflexibles. Ceux chez qui on espérait trouver refuge posent tous une même question préliminaire, qu’on pourrait dire insensée et tragique reflet de ce qui se passe dans le pays : « Où vas-tu ? » Une question à laquelle évidemment personne ne peut répondre et qui est la plupart du temps suivie d’un ordre implacable, adressé par exemple au père fuyant avec son fils : « Aujourd’hui, ce n’est pas comme hier. Prends ton enfant, et pars d’ici.[12] » A de très rares exceptions, les voisins acceptent de cacher les fugitifs, mais pour un temps très court, exigeant avant d’ouvrir leur porte qu’ils reprennent dès le lendemain leur fuite effrénée. Exceptionnellement, quelques-uns pourtant les ont protégés, affirmant en dépit de tout : « Il est des nôtres. »

Pour conclure, il me semble que le travail d’écriture de l’histoire a resitué le trauma dans une chronologie et une spatialisation qui permet de s’en déprendre. La scène traumatique a progressivement cessé d’envahir l’espace psychique. Il y a quatorze ans, les veuves rescapées que j’ai rencontrées ne cessaient de dire et de crier leur haine pour leur pays, tout entier confondu aux supplices qu’elle avait vécus ou aux scènes mortelles qu’elles avaient vu se dérouler sous leurs yeux. L’effroi avait englouti tous les repères, des plus proches aux plus lointains, et jusqu’aux liens humains qui les animaient. Le « chez nous » était devenu « un lieu de nulle part ». Seule la fuite hors du pays semblait contenir une promesse d’oubli. Elles voulaient fuir la scène de l’ultime séparation et de la frayeur absolue, insistante, revue et revisitée, envahissant l’intégralité du présent. Fixée à jamais dans le regard auquel elle dérobe toute autre vision. Mais la fuite envisagée risquait de n’être qu’une sombre répétition de la fuite qui avait été la leur durant les cent jours du génocide. Le 7 avril, chaque année, il arrive que des rescapés quittent leur maison au matin, partent aveuglément le long des routes et se perdent jusqu’à la tombée de la nuit. A l’inverse, le retour sur soi engagé dans l’atelier de mémoire a dissout le trauma. Il a fallu oser dire et énumérer les noms des disparus, les coordonnées des lieux de massacre, les dates. Toutes ces énumérations déroulées au fil du récit n’ont pas été fortuites, elles retracent dans son intégralité le territoire de la psyché envahie par la violence génocidaire. Il a fallu regarder le passé, ancrer les souvenirs, les rendre visibles, les sauver de l’oubli, les intégrer dans son autobiographie. Le patient travail de remémoration,  parcouru aux côtés de celles et ceux qui avaient connu les mêmes scènes, s’est étayé sur leur accompagnement réciproque. La méfiance généralisée, les sentiments de haine et de vengeance légitime s’avéraient à la longue autodestructeurs et suicidaires. Ils ont été supplantés par une confiance solide et généreuse. « Partager une même histoire », c’est un mouvement sans fracas qui irrigue la psyché de celles et ceux qui dans leurs récits tressent patiemment les fils de la temporalité qui avait volé en éclats. Les souvenirs d’avant ouvrent la voie à la reconstruction de soi. « Ton choix de vivre me fait exister », disent les participants pour conclure leur veillée de mémoire. L’ensemble de leurs récits compose une œuvre qui n’est autre que l’histoire du génocide des Tutsi au Rwanda, une œuvre partagée entre eux et avec nous. Leur mémoire individuelle et collective est porteuse de ce qu’aucun mémorial ne peut transmettre ni exprimer. A l’injonction criminelle « Aucun de vous ne doit survivre » répond le choix de vivre.                              

Je vous remercie. Je remercie Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky et les organisatrices de ce colloque qui m’ont invitée à vous rejoindre pour ces travaux consacrés aux récits et à la violence. Je remercie les intervenants et le public pour cet échange fécond.

Florence Prudhomme

Philosophe, auteure, soignante. Initiatrice de la Bibliothèque vivante (Calais).

Bibliographie

Naasson Munyandamutsa, Questions du sens et des repères dans le traumatisme psychique. Réflexions autour de l’observation clinique d’enfants et d’adolescents survivants du génocide rwandais de 1994, Genève, Médecine & Hygiène, 2001.

Naasson Munyandamutsa, « Rwanda : des enfants de nulle part à la recherche de sens et de repères », Le groupe soignant : des liens et des repères, sous la direction de Marcel Sassolas, Paris, Erès, 1999 

Naasson Munyandamutsa, « Blessure invisible, une expérience déroutante », Humanitaire, 10, 2004, p. 160-167

Naasson Munyandamutsa, « Voulez-vous vraiment que j’y aille à ce douloureux rendez-vous pour la sépulture ? », Antigone et le devoir de sépulture, sous la direction de Muriel Gilbert, Paris, Labor et Fides, 2005

Naasson Munyandamutsa, « Le prix du silence et le temps de la créativité », Schweizer Archiv für Neurologie und Psychiatrie, 159, 2008, p. 490-495 

Naasson Munyandamutsa, « Ce pays pourrait devenir une leçon pour l’humanité », Dépasser la haine, construire la paix : Témoignages de la région des Grands Lacs, Genève, Editions d’en bas, 2012 

Marie-Odile Godard, Rêves et traumatisme, ou la longue nuit des rescapés, Paris, Erès, 2003

Florence Prudhomme, Rwanda, l’art de se reconstruire, Paris, Ateliers Henry Dougier, 2015

Sous la direction de Florence Prudhomme, Cahiers de mémoire, Kigali, 2014, Paris, Classiques Garnier, 2017

Florence Prudhomme, « Je naviguais vers mon espoir », Décamper, sous la direction de Samuel Lequette et Delphine Le Vergos, Paris, La Découverte, 2016

[1] Les gacaca (littéralement « le gazon ») s’inspirent des assemblées où les sages du village réglaient les différends. Après une phase d’instruction de trois ans, les 12 100 juridictions gacaca réparties dans tout le pays (2002-2012) ont jugé près de deux millions de personnes.

[2] Inyangamugayo, « les intègres ».

[3] Igihango, « le pacte », était le lien traditionnel le plus solennel unissant deux personnes ou deux familles.
Il s’agissait d’un pacte librement choisi, basé sur la vérité et le sacrifice mutuel. Il était indestructible et liait les deux parties à vie.

[4] Cahiers de mémoire, Kigali, 2014, sous la direction de Florence Prudhomme (2017), Classiques Garnier. Toutes les citations dans le texte sont extraites de cet ouvrage.

[5] Il faut noter la position d’Hélène Dumas, historienne, auteure de Le génocide au village. Le massacre des Tutsi au Rwanda (Le Seuil). Lors d’une audition en tant que témoin au procès en appel des deux bourgmestres présumés génocidaires qui a commencé en mai 2018 à Paris, elle a expliqué que les survivants sont absents de l’historiographie du génocide et qu’il convient avant tout de partir de la parole des victimes pour les considérer comme de véritables acteurs et prendre leur témoignage comme sources de l’histoire du génocide.  http://www.collectifpartiescivilesrwanda.fr/proces-en-appel-ngenzi-barahira-journee-du-15-mai-2018-j5/

[6] Marie-Odile Godard, « Réveiller la mémoire », Cahiers de mémoire, Kigali, 2014 (2017).

[7] Thérésie Gahindigiri.

[8] Annonciata Mukamugema.

[9] Marthe Mukagihana.

[10] Bellancille Mukamusana.

[11] Hélène Dumas, Le génocide au village, le massacre des Tutsi au Rwanda, Le Seuil (2014). Anne Aghion, Mon voisin, mon tueur (film), 2009.

[12] Geoffrey Ndamage

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