florence prudhomme
Abonné·e de Mediapart

22 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 avr. 2016

Rwanda, l'art de se reconstruire

Communication de Florence Prudhomme, lors de la soirée organisée par l'association SOS femmes Abobo, Paris, 9 avril 2016

florence prudhomme
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bonjour à toutes et à tous. Avant toutes choses, je tiens à remercier Mariam et SOS femmes Abobo qui ont organisé cette soirée à laquelle j’ai été conviée pour vous parler de mon expérience au Rwanda auprès de femmes rescapées du génocide des Tutsi ; je tiens également à rendre hommage aux sept femmes ivoiriennes assassinées en mars 2011, dans le quartier d’Abobo à Abidjan, en Côte-d’Ivoire, et je tiens à dédier ma communication au Dr Naasson Munyandamutsa, éminent psychiatre rwandais, qui a inlassablement accompagné et soigné les rescapés au Rwanda, depuis la fin du génocide jusqu’à sa mort survenue le 2 mars dernier alors que j’étais au Rwanda.

Comme le précise l’intitulé de notre dîner-débat, nous allons parler de « la reconstruction sociétale des femmes victimes de conflits politiques en Afrique ». Le sujet est vaste hélas et il concerne beaucoup de pays. Avant de parler plus spécifiquement du Rwanda, je citerai en introduction quelques faits très récents, qui ont été portés à notre connaissance en ce tout début du mois d’avril. Ils témoignent de la situation des femmes, mais aussi des fillettes et des enfants, en période de guerre, de violences et de destructions, en Afrique, mais également dans un pays avoisinant la Syrie :

-          Neuf femmes djiboutiennes sont actuellement à Paris en grève de la faim, contre les viols et l’impunité. Elles ont recensé 246 cas de viols commis par des militaires dans leur pays et elles demandent que ces viols soient reconnus comme crimes de guerre et qu’une enquête internationale soit menée.

-          En Centrafrique des cas de viols commis par des soldats français de la mission Sangaris font l’objet d’une enquête de la justice française. De nouveaux cas d’abus et d’exploitation sexuels commis par des soldats français, ainsi que par des Casques bleus de l’ONU,ont été allégués, début avril. L’Onu s’est offusquée à son habitude, et seuls les pays d’origine des soldats peuvent les sanctionner pénalement. Ce qu’ils renâclent à faire. Concernant toujours la Centrafrique, 21 soldats qui faisaient partie des casques bleus congolais doivent être jugés pour viols ou tentatives de viols sur des civils. Quatre d’entre eux viennent de comparaître devant le tribunal militaire de Ndolo, dans la prison située au nord de la capitale congolaise (RDC).

-          Au Liban, selon une dépêche AFP parue également début avril : un réseau de trafic sexuel a été identifié comme l’un des plus importants découvert dans ce pays depuis le début de la guerre en Syrie en 2011. Il révèle que 75 femmes, pour la plupart Syriennes, ont été maintenues dans des appartements, où elles ont été violées, battues, soumises à la torture physique et psychique. Des photos dégradantes d’elles ont été diffusées. Comme dans toute guerre, le conflit en Syrie rend les femmes et les enfants particulièrement vulnérables. Ce sont eux qui en paient le prix le plus élevé.

Ces faits - les viols, les massacres, les rapts, l’esclavage sexuel - ne sont évidemment pas des anecdotes, ils sont le lot commun des femmes victimes de viols ou de violences et ils donnent naissance à des traumatismes lourds, qui le plus souvent rendent les victimes mutiques, abattues, silencieuses et apathiques. C’est le cas au Rwanda, de manière totale, absolue. Vous savez que le génocide a tué près d’un million de personnes en cent jours et qu’il laissé des centaines de milliers de victimes accablées par des séquelles psychiques et physiques. Je ne reviendrai pas sur les circonstances qui ont conduit à cette situation. Beaucoup les connaissent pour avoir entendu Marcel Kabanda, président d’IBUKA France, qui a donné une conférence sur ce thème lors d’un précédent débat organisé par SOS femmes Abobo.

Je suis allée au Rwanda dix ans après le génocide, en 2004, et j’ai tenté, hors de toute perspective urgentiste, d’accompagner les victimes sur le chemin de la reconstruction de soi. Quand j’ai rencontré les rescapées, dans le quartier de Kimironko à Kigali, où 125 veuves vivaient alors avec 600 enfants dans de petites maisons inconfortables sans eau ni électricité, qui leur ont été attribuées par le Fonds d’appui aux rescapés du génocide (Farg), je les ai trouvées dans un état de tristesse et de malheur insondable qui leur faisait dire : « J’aurais préféré mourir », ou « Pourquoi ne suis-je pas morte ? ». Leur regard filait au loin, pour ne plus voir ce qui les hantait sans relâche : l’assassinat de tous les leurs, mari, enfants, parents, cousins, oncles et tantes, grands-parents, dans des circonstances particulièrement horribles et cruelles. Une autre phrase revenait également en permanence : « Qu’est-ce que j’ai ? Rien, tout me manque ».

Cette phrase, je l’ai par ailleurs entendu prononcer par des réfugiés rencontrés sur la « jungle » à Calais et j’ai bien du mal à séparer ma rencontre avec les rescapés au Rwanda de celle avec les réfugiés syriens, afghans ou soudanais, à Calais. La grande différence entre ces deux groupes est la durée qui sépare la date de la tragédie qu’ils ont vécue et la réalité aujourd’hui. Pour les premiers, le génocide a eu lieu il y a 22 ans et nous venons d’en commémorer le souvenir le 7 avril. La chasse à l’homme à laquelle ils ont échappé est un peu éloignée déjà dans le temps, même si son souvenir reste une plaie à vif. « Pendant le génocide, toutes les routes étaient barrées pour notre race »,dit Annonciata, rescapée rwandaise. Pour les seconds, la tragédie a lieu maintenant, elle est en cours jour après jour, heure après heure, ici, en Europe. Et les réfugiés pourraient reprendre à leur compte la phrase d’Annonciata et l’écrire au présent. C’est ici même que toutes les routes sont barrées et les frontières cadenassées, sans issue, pour celles et ceux qui ont fui la guerre et les massacres. D’un jour à l’autre, la situation est de pire en pire. « Je meurs ici jour après jour… jour après jour », dit l’un d’eux. L’espoir de « reconstruire leur vie », souhait énoncé par chacun des centaines de milliers de réfugiés, se trouve mis en impasse dans les pays où ils comptaient retrouver la liberté de vivre et rejoindre des pays sûrs, une vie stable. Sur l’île de Chios, en Grèce, le 4 avril dernier, alors qu’il voit partir le premier bateau qui renvoie les réfugiés de la Grèce vers la Turquie, un père syrien explique : « J’ai jeté mes trois jeunes enfants sur cette route si dangereuse pour leur garantir une bonne éducation, avec l’espoir qu’en septembre prochain ils feraient leur rentrée scolaire dans un pays qui croit comme moi au pouvoir de l’éducation, et me voilà coincé sur ce caillou grec, menacé d’être rejeté comme un parasite. Que puis-je dire à mes enfants ce matin ? » (Le Monde, 06/04/2016) « Demain » est rayé de la carte. Pour eux, il y a « avant » et « pendant », c’est-à-dire maintenant. Pour les rescapés rwandais, il y a « avant », « pendant », et « après ».  

Après avoir vécu le pire du pire, il n’est guère d’autre voie que de chercher comment se reconstruire, comment réparer ces blessures inouïes qui s’incrustent à l’intérieur de soi. Un génocide, c’est-à-dire la proximité permanente avec la mort, la sienne comme celle des autres, ne s’oublie jamais. Il n’a pas de consolation, pas même celle d’avoir survécu. Et les rescapés ont « tout » perdu.

Le génocide a détruit le cœur et l’âme, ainsi que l’ensemble des conditions de vie et tout le tissu social. Les voisins se sont révélés être des tueurs et des génocidaires, ils ont pillé tous vos biens, ont détruit votre maison, dévasté vos champs et les récoltes futures, ils ont volé vos vaches. L’économie est à terre. Les besoins sont immenses et l’anéantissement frappe avec une même violence tous les domaines : psychique, économique, social, culturel. Est-il possible de séparer ces différents domaines ? De répondre à l’un sans se soucier de l’autre ? Ma réponse est non.  

Après avoir rassemblé les veuves rescapées au sein de la « Maison de quartier » construite avec et pour elles, pour répondre au premier besoin qu’elles avaient exprimé et qui était celui d’un « lieu pour être ensemble, un lieu pour se parler », nous avons tenté de répondre au fur et à mesure aux besoins qu’elles exprimaient. Des formations ont été organisées, en maçonnerie et aux métiers de la restauration, par exemple. Mais aussi une formation artistique. Et je vais vous parler de celle-ci parce qu’elle a été un facteur essentiel de la reconstruction de soi.

Il existe un art extraordinaire au Rwanda qui s’appelle « l’art imigongo ». Ce sont des peintures abstraites et géométriques. Elles existent depuis plus de trois siècles et ont largement précédé ce qu’on a appelé l’art cinétique, bien plus tard, au 20ème siècle en occident. Ces peintures étaient à l’origine des fresques qui recouvraient les murs des demeures princières dans le sud du pays, à la frontière avec la Tanzanie. Cet art se transmettait de mère en fille. Le matériau avec lequel les fresques étaient composées se ramassait le long des chemins, il était là à portée de main. Disponible pour la création humaine. Il s’agit d’un mélange de bouse de jeunes génisses, de plantes et de végétaux. Les couleurs étaient réalisées de la même manière, avec des éléments naturels : cendres de feuilles de bananiers pour le noir, kaolin pour le blanc, latérite pour l’ocre rouge.

Avec près d’une centaine de femmes du quartier des veuves, nous avons fait le voyage dans cette région. Le voyage a duré près de 4 heures, c’était pour toutes la première fois qu’elles quittaient Kigali où elles s’étaient installées après le génocide. Ne serait-ce que le voyage, elles étaient déjà enchantées et, tout au long du temps qu’il a duré, elles nous ont à leur tour enchantées de leurs chants. Sur place, elles ont découvert cet art dont elles ignoraient même le nom. Et elles se sont passionnées à l’apprendre et à l’exercer. Aujourd’hui, elles sont des artistes accomplies et leurs œuvres ont été exposées à Kigali comme à Paris, dans des galeries ou à l’Unesco.

Comme je vous l’ai dit plus haut, cet apprentissage, cette formation artistique, ont été facteur de reconstruction de soi. L’art, la pratique artistique, génèrent un apaisement quasi immédiat. S’y associe la fierté de le perpétuer, d’être actrices de sa transmission aux générations suivantes et de s’approprier cette richesse commune qu’on appelle le patrimoine culturel. Après le génocide dans le sud du pays, il ne restait pratiquement qu’une seule artiste qui en possédait les secrets et la connaissance. Rescapée elle aussi, elle a eu à cœur de faire revivre cette tradition artistique, elle a créé une coopérative de femmes pour réaliser ensemble ces œuvres et c’est elle avec les membres de la coopérative  qui sont venues l’enseigner aux veuves de Kigali.

Il me semble que dans chaque pays d’Afrique, ou ailleurs dans le monde, il existe de semblables pratiques artistiques. Les faire revivre permet à celles qui les exercent de revivre elles aussi, de retrouver leur dignité et la fierté de vivre. Si je compare une fois encore la situation des rescapées à celle des réfugiés, je pense qu’il y aurait beaucoup à gagner à faire jouer la transmission culturelle et artistique. Des réfugiés syriens, kurdes, soudanais ou afghans auraient beaucoup à nous apprendre dans ce domaine, qu’il s’agisse de poésie, de récits, d’épopées, d’architecture, de peintures, de créations dont ils sont riches et qu’ils pourraient faire découvrir aux enfants comme aux enseignants dans les écoles en Europe.

Dans la même veine, je veux aussi donner l’exemple de la chorale des « grandes mamans », créée à leur initiative dans la Maison de quartier. Là aussi, elles ont voulu retrouver et transmettre les chants traditionnels de leur pays. C’est un art majeur au Rwanda, il était utilisé en toutes circonstances : pour bercer les enfants, pour le retour de la chasse, pour encenser les vaches Inyambo – qui sont un trésor national au Rwanda, pour les fiançailles… Chaque instant de la vie communautaire était scandé par des chants, des berceuses et des contes. L’une des « grandes mamans », Thérèse, était en ce domaine un véritable trésor. C’est elle qui les a retrouvés au plus profond de sa mémoire. Elle les a partagés avec une infinie générosité avec les participantes de la chorale qui ont été emplies de gratitude à son égard. Je parle au passé, hélas, parce qu’elle nous a quittés le 15 août dernier. Et je tiens à lui rendre hommage devant vous, en espérant qu’elle aura retrouvé le dieu qu’elle chérissait tant.

Un autre facteur essentiel, aux côtés de l’art, est le processus thérapeutique. Vous imaginez combien il était indispensable au Rwanda aux lendemains du génocide et combien il l’est aujourd’hui encore. Il l’est pour tout viol individuel, et plus encore quand il est commis massivement sur une population dans son ensemble, et exécuté comme arme de guerre. Nous n’aurions rien pu faire au Rwanda, sans nous appuyer solidement sur les thérapeutes rwandais, sans nous ancrer dans leur expérience d’un dévouement infini et constant. Lors de mon premier voyage, j’ai fait la connaissance du Dr Naasson que j’ai cité plus haut. C’est avec lui, sur ses conseils, avec ses recommandations, grâce son écoute bienveillante et son immense générosité, grâce à sa disponibilité et sa présence accueillante pour tout un chacun, que nous avons pu poursuivre notre projet et surmonter les obstacles que nous rencontrions en chemin. En 2011, après avoir connu un conflit particulièrement dur, il nous a présenté Emilienne M., thérapeute formée par ses soins, comme l’ont été pratiquement tous les thérapeutes et conseillers en traumatisme rwandais. Elle a rejoint notre équipe.

Un premier groupe thérapeutique s’est constitué. Il était composé des « grandes mamans » dont j’ai parlé précédemment à propos de la chorale. Le jour dit, les participantes du groupe se réunissent une fois par semaine. L’une d’entre elles parle d’une pensée qui lui est venue en chemin, en venant à la réunion. Ce sont des phrases simples et essentielles. Pour l’une, ce sera le « bonjour » qu’on se donne en se retrouvant. « Mwaramutse ! ». Et d’enchaîner sur les matins où elle n’ose pas même s’asseoir sous l’auvent de sa maison de peur que personne en passant ne lui dise « Bonjour, maman ». Parce qu’au Rwanda les femmes ne s’appellent pas par leur prénom, mais s’appellent « Maman », suivie du prénom de l’un de leurs enfants. Or celle qui vient de s’exprimer n’a plus un seul de ses enfants, ils ont été massacrés sous ses yeux contre le mur d’une église. Il ne lui reste par ailleurs aucun membre de sa famille. Le désespoir la gagne à l’idée que plus jamais personne ne lui dira « bonjour maman ». Elle ne veut ni écrire ni donner son témoignage. Elle l’a beaucoup fait dans les années qui ont suivi le génocide. Maintenant elle veut oublier, sans y parvenir jamais. Mais, de sa belle voix, elle anime la chorale. Pendant ces instants-là peut-être oublie-t-elle passagèrement sa solitude insupportable. La parenté disparue est la marque ineffaçable du génocide.

Au bout d’une année de séances hebdomadaires avec la thérapeute, le groupe a estimé avoir achevé son parcours. Au cours d’une séance, l’une a évoqué son mari qu’elle voit en rêve presque chaque nuit. Elle sent qu’il lui adresse comme un reproche : « Pourquoi ne m’as-tu pas enterré en dignité ? » Mais comment enterrer ceux dont on ne retrouve aucune trace ? Là est née l’idée d’organiser en avril 2012 trois journées de commémoration au sein de la Maison de quartier. Au cours de cette cérémonie, un monticule de sable symbolisait la tombe des leurs non enterrés. Le dépôt de fleurs, la flamme des bougies, les prières et les chants remplaçaient les enterrements qui n’ont pu avoir lieu. Nous avons assisté avec une émotion sans commune mesure au déferlement des témoignages et des pleurs, des sanglots et des cris. Ces manifestations pour autant qu’elles soient impressionnantes mettent en évidence un processus thérapeutique collectif qui existe spécifiquement au Rwanda. La remémoration, la reviviscence des souffrances vécues, permettent de s’en délester. Le partage des souffrances par celles et ceux qui ont vécu la même expérience inouïe donne place dès le lendemain matin à un calme, un apaisement aussi impressionnant que les cris l’étaient la veille.

Cette « vérité », la vérité-même des survivants, que les groupes thérapeutiques ou les manifestations mémorielles mettent à jour et délivrent, surgit également dans d’autres circonstances. Ce sont autant d’indices de reconstruction de soi que les rescapés accueillent en connaissance de cause.

Au cours d’une réunion, une jeune fille traverse la pièce jusqu’à un homme qui fait une communication. Elle le regarde et l’appelle « papa ». L’homme ne s’en étonne pas, il lui tend une chaise pour qu’elle s’asseye à ses côtés, ce qu’elle fait. L’homme pose tranquillement son bras sur son épaule. Il l’accueille. Vers la fin de la réunion la même jeune fille traverse de nouveau la pièce et face à une femme, les yeux emplis de larmes, elle dit : « maman ». La femme à son tour la serre dans ses bras. Ainsi se retissent des liens familiaux, à l’exemple des enfants-chefs de famille, orphelins plus âgés que les autres, qui remplissent cette fonction parentale. Très lentement la vie reprend place dans un paysage qui était resté immergé, inondé, sous les souvenirs sombres et tragiques.

Un autre jour, c’est une jeune fille qui dit ne connaître d’autre consolation que celle d’entendre les voisins dire : « Tiens la fille d’untel est passée. »... La solitude du survivant est telle qu’en même temps que tous les siens, il a perdu la mémoire générationnelle dont il est issu. Il perd alors toute possibilité de se reconstruire. Comme le disait le Dr Naasson : « S’autoriser à vivre pour être la fille de quelqu’un, ou le fils de quelqu’un, ou le frère ou la sœur de quelqu’un, c’est sortir les disparus que nous avons aimés de l’exclusion, et ainsi se réparer ». Renouer les liens générationnels est constitutif de la reconstruction.

Deux ans après les premières journées de commémoration et de deuil, lors de la 20ème commémoration, en 2014, nous avons proposé de faire un atelier de mémoire avec un groupe de participants qui rédigerait chacun son propre Cahier de mémoire, sur une trame définie sans contrainte, mais qui relierait « avant, pendant, après ». Cet atelier regroupait des « grandes mamans », des jeunes, des femmes, des hommes. Au bout d’un an de séances hebdomadaires communes, la rédaction a été achevée. Chaque cahier avait été lu dans le collectif au fur et à mesure de son avancement. Il avait été discuté par l’ensemble des participants et leur accompagnateur. Des questions étaient posées, le titre était discuté. Chaque œuvre individuelle devenait une œuvre collective. Et les Cahiers rassemblés forment une seule et même œuvre, un livre, un livre de mémoire qui raconte l’histoire du génocide par ceux et celles qui en ont été les victimes. L’histoire vraie du génocide. 

Est-ce à dire que les veuves qui se réunissent dans la Maison de quartier ont reconquis l’espace social ? Sans doute un peu. Elles ont en tous cas reconquis leur espace psychique qui était dévasté. Beaucoup de celles que j’ai connues isolées dans leur maison, sans énergie et sans espoir se sont intégrées dans le groupe qui fait les tableaux Imigongo, ou dans la chorale, ou dans un autre projet comme la culture de champignons qui rapporte quelques revenus et donne une nourriture riche en protéines. Un projet qu’elles ont décidé elles seules de mettre en place. Toutes celles-là ont désormais souvent le sourire, un sourire qu’elles semblaient avoir perdu à tout jamais et qu’elles ont retrouvé.

Bien des besoins restent cependant non satisfaits, en particulier dans le domaine de la santé. Et un sentiment d’injustice vous accable lorsque vous songez que les grandes mamans, déjà bien âgées, ont connu les affres des pogroms, des exclusions, des quotas à l’école ou dans la fonction publique, des vexations de toutes sortes depuis l’année 1953 pour finir avec l’apocalypse du génocide. Quarante ans de souffrances et de pertes. Comment est-il possible de les laisser sans soins médicaux appropriés ?

Dans le domaine des revenus, même injustice. En raison de la discrimination certaines sont restées analphabètes. A quel emploi pourraient-elles prétendre dans un pays où beaucoup de jeunes diplômés, comme ailleurs dans le monde, sont au chômage et sans emploi ? Elles n’ont reçu aucune indemnisation ni aucune compensation à la suite du génocide. Elles peinent à se nourrir, à nourrir leurs enfants et à payer leurs frais de scolarité.

Dans le domaine de la justice, d’immenses progrès ont été obtenus grâce aux gacaca, système juridique inspiré de la justice communautaire traditionnelle. Mais la France demeure la terre d’asile privilégiée des génocidaires qui y coulent des jours tranquilles, exerçant des emplois dans l’éducation ou dans la prêtrise... La lenteur de la mise en œuvre des procès, faisant suite aux nombreuses plaintes déposées par le Collectif des Parties Civiles du Rwanda (CPCR), renforce cette impunité tacite et effective. Elle souligne combien la France reste mutique sur ses responsabilités avant et pendant le génocide, renforçant ainsi le processus négationniste qui minimise ou dénie le génocide qui a eu lieu. Les rescapées se sont réjouies de la condamnation de Pascal Simbikangwa, en 2014, lors du premier procès ayant eu lieu en France, mais elles sont retombées dans la tristesse quand elles ont su qu’il avait fait appel. Il est l’une des pièces maîtresses de la machine génocidaire et communément appelé « le boucher » au Rwanda… mais les témoins disparaissent peu à peu, et quand ils sont vivants, l’impunité dont jouissent ici les présumés génocidaires, les dissuadent de témoigner.   

En conclusion, je veux rendre hommage au courage incommensurable des rescapées et leur dire combien je les admire et combien je les aime. Et je veux remercier Michelle Muller, ma coéquipière fidèle dans ce voyage au long cours, qui a réalisé un film sur l’art imigongo et 1 CD avec la chorale des grandes mamans. Traces ineffaçables du chemin parcouru avec les rescapées.

Je vous remercie.

Florence Prudhomme

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Budget
Le « paquet pouvoir d’achat » ne pèse pas lourd
Le gouvernement a confirmé une série de mesures pour soutenir le pouvoir d’achat des fonctionnaires, des retraités et des bénéficiaires de prestations sociales. Mais ces décisions ne permettent pas de couvrir la hausse des prix et cachent une volonté de faire payer aux plus fragiles le coût de l’inflation.
par Romaric Godin
Journal
Assurances : les résultats s’envolent, pas les salaires
Depuis plusieurs mois, des mouvements sociaux agitent le monde des assurances où les négociations salariales sont tendues, au niveau des entreprises comme de la branche professionnelle. Les salariés réclament un juste partage des bénéfices, dans un secteur en bonne santé.
par Cécile Hautefeuille
Journal
Covid : face à la septième vague, les 7 questions qui fâchent
Risques de réinfections, protections, efficacité des vaccins actuels et attendus, avenir de la pandémie… Nos réponses pour s’y retrouver face à cette nouvelle vague de Covid-19.
par Rozenn Le Saint
Journal
Le RN s’installe, LFI perd la partie
Les députés ont voté mercredi la répartition des postes de gouvernance de l’Assemblée nationale, offrant deux vice-présidences au parti de Marine Le Pen. Privée de la questure qu’elle convoitait, La France insoumise a dénoncé les « magouilles » de la majorité, qu’elle accuse d’avoir pactisé avec la droite et l’extrême droite.
par Pauline Graulle, Christophe Gueugneau et Ilyes Ramdani

La sélection du Club

Billet de blog
Oui, on peut réduire le soutien populaire aux identitaires !
Les résultats de la Nupes, effet de l’alliance électorale, ne doivent pas masquer l'affaiblissement des valeurs de solidarité et la montée des conceptions identitaires dans la société. Si la gauche radicale ne renoue pas avec les couches populaires, la domination des droites radicales sera durable. C'est une bataille idéologique, politique et parlementaire, syndicale et associative. Gagnable.
par René Monzat
Billet de blog
Quels sont les rapports de classes à l’issue des élections 2022 ?
On a une image plus juste du rapport des forces politiques du pays en observant le résultat des premiers tours des élections selon les inscrits plutôt que celui des votes exprimés. Bien qu’il y manque 3 millions d’immigrés étrangers de plus de 18 ans. L’équivalent de 6% des 49 millions d’inscrits. Immigrés qui n’ont pas le droit de vote et font pourtant partie des forces vives du pays.
par jacques.lancier
Billet de blog
Quand le RN est fréquentable…
La dernière fois que j'ai pris ma plume c'était pour vous dire de ne plus compter sur moi pour voter par dépit. Me revoilà avec beaucoup de dépit, et pourtant j'ai voté !
par Coline THIEBAUX
Billet de blog
Boyard et le RN : de la poignée de main au Boy's club
Hier, lors du premier tour de l’élection à la présidence de l’Assemblée nationale, Louis Boyard, jeune député Nupes, a décliné la main tendue de plusieurs députés d’extrême droite. Mais alors pourquoi une simple affaire de poignée de main a-t-elle déclenché les cris, les larmes et les contestations ulcérées de nombres de messieurs ?
par Léane Alestra