Jours sombres à Calais

« Avant », ils ont fait le voyage le plus périlleux qu’on puisse imaginer : naufrages, passeurs, frontières hérissées de barbelés, menaces et violences. Aujourd'hui, ce sont les jours sombres à Calais.

Par Florence Prudhomme, Solidarité Calais. Avant « avant », dans des pays en guerre, où les populations sont massacrées et bombardées, ils ont dû abandonner leur maison, leur famille, leur langue, leur pays, leur profession. Dans l’espoir de reconstruire leur vie. A Calais, dernière étape du voyage, ils ont trouvé la porte close, verrouillée, cadenassée. Calais, port du bout du monde pour eux, devait leur permettre de gagner l’Angleterre, qu’ils pensaient être leur pays d’accueil, mais qui leur refuse tout asile et toute hospitalité.

Ils sont restés là. Coincés. 4 500 à 6 000 personnes, là, depuis des mois dans des conditions de vie déplorables, inhumaines. Dans le froid, la boue, le manque d’hygène. Ils ont fait face, construisant avec les bénévoles et les associations des abris, des cabanes, des lieux collectifs, des écoles, des restaurants. Ils ont organisé des concerts, des expositions… Ils ont subi les assauts réitérés des forces de police.

Lundi 11 janvier, à peine installé, le camp de containers de l’Etat a eu droit à une couverture médiatique conséquente. Pourtant les candidats ne semblent pas se précipiter dans ces baraquements de tôle, alignés militairement, dotés de fenêtres minuscules, dans des espaces sans confort, exigus, sans douches ni lavabos, aux lits superposés, comme en prison… Le camp de l’Etat est entouré de grillages avec des maîtres-chiens. Il est ouvert la nuit sur présentation de la paume de la main.  

Le vendredi précédent, les réfugiés ont appris des associations, elles-mêmes informées par la préfète, qu’un espace de 100 mètres devait être dégagé autour de la « jungle » et qu’il fallait ôter les abris, cabanes et tentes s’y trouvant. Au bas mot cette mesure concerne près de 1 000 personnes. Cette destruction illégale n’a été précédée d’aucun jugement d’expulsion...  

Alors qu'ils ont déjà tout perdu, ils vont aller où ?

Dans ce contexte, la préfète du Pas-de-Calais se fait menaçante. Elle n’hésite pas à affirmer que « la structure n’est pas provisoire, c’est l’hébergement de personnes qui doivent comprendre qu’elles n’ont pas d’avenir à Calais ». Pas d’avenir… Comment prononcer pareille condamnation à l’égard d’êtres humains venus se réfugier là, dans l’espoir de passer en Angleterre ?  Comment oser les priver d’avenir ? Alors qu’ils ont déjà été arrachés à leur passé, à tout ce qui composait leur vie « avant »… Xavier Bertrand aussi se fait menaçant. Il réclame la présence de l’armée. Pour utiliser les véhicules blindés tout juste livrés à Calais ? Sa demande se fonde sur la fatigue des forces de police. Elles seraient « à bout ». Pourtant le rituel des harcèlements nocturnes à coups de grenades lacrymogènes accompli chaque nuit par les CRS a été renforcé par la présence à leurs côtés de groupes d'extrême-droite aguerris. Ce sont légitimement les réfugiés qui sont à même d’être à bout. Ils ont construit des abris, des cabanes, aidés par des bénévoles formidables, anglais et français. Aujourd'hui leurs efforts inlassables, leurs constructions d'abris, sont menacés. « Bons » pour la démolition. Et pour la destruction par bulldozer. En plein hiver, sans aucun respect pour la « trêve hivernale ». Sans aucun respect pour les conventions internationales, dont celle sur la protection contre la torture et les mauvais traitements.

Dernière minute, dernière trouvaille … La société Eurotunnel qui a fait raser en septembre 103 hectares de végétation vient d’inonder ces zones. Après avoir installé 29 kms de barrières de haute sécurité, pour enlever toute possibilité de se cacher pour les migrants, ainsi que des contrôles infrarouges ou par ondes, plus des clôtures électrifiées, des scanners, la société vient d’inonder les terrains concernés pour créer des obstacles infranchissables, des douves – avec deux lacs artificiels vers le centre commercial Cité Europe -, pour empêcher l’accès aux clôtures et leur éventuel franchissement.

Merci à toutes celles et ceux qui, contre vents et marées, affirment leur solidarité indéfectible. Merci à l'Auberge des migrants, à l'Ecole laïque, à l'Ecole des arts et métiers. Je ne cesse de penser à eux, à nous, réfugiés et bénévoles.

Résistons pacifiquement à leurs côtés.

A très bientôt, Florence

solidaritecalais@gmail.com

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