Nous sommes le monde, nous disons le monde. 1789 … 1936 … 1968 … 2018 ...

Face aux dangers qui nous menacent et qui menacent notre monde, nous avons obligation à « dire le monde ». Dire le monde pour le protéger et nous avec lui. Le protéger de la barbarie et du retour des vieux démons fascistes qui ont déjà largement gangréné l’Europe. Le protéger de la paupérisation planétaire de ses habitants.

Ecouter et entendre, « sauver ceux qui pleurent[1] », ceux qui souffrent. Les invisibles, les mal traités, les non accueillis. « Nous », les pauvres, les femmes, les gilets jaunes, les migrants, celles et ceux qui luttent pour la planète, les SDF[2], les exclus, les refoulés… On peut se souvenir des paroles de Glissant évoquant le fossé qui sépare ceux qui essaient de manipuler le monde et ceux qui le disent, tels les gauchos de la Pampa qui font de la poésie et ont un rapport au monde autrement plus intense que celui de Bill Gates…  

« J’ai volé des sandwiches et des mini-pizzas »

Le 4 janvier 2019, un SDF de 24 ans était jugé en comparution immédiate par le tribunal de Chalon-sur-Saône pour avoir volé de la nourriture[3] dans les poubelles d’un magasin Atac, à Buxy les 28 décembre et 1er janvier. Le jeune homme vit dans la rue depuis l’âge de 17 ans. Il reconnaît : « J’ai volé des sandwiches et des mini-pizzas dans la poubelle, des canettes de soda et une nappe pour me couvrir quand il fait froid ». Mais pour le procureur, son profil est « inquiétant » : « Il a déjà été condamné pour des faits analogues. Il a été violent avec sa mère. » Il requiert trois mois de prison ferme. Pour son avocat : « Ce qui est inquiétant, c’est de voir un homme de 24 ans, en short, livré à lui-même. Qu’est-ce qu’on fait pour lui ? » Le jeune homme a été condamné à une peine de trois mois de sursis et 210 heures de travail d’intérêt général avec obligation de travail et de soins.

Précarisées, discriminées, révoltées, en première ligne, les femmes

« On baisse le chauffage, on ne va plus au restaurant, les gamins ne font plus de judo parce que ça coûte trop cher », déclare Cécile, une femme gilet jaune. Et une autre : « Je travaille à l'hôpital de nuit et ma paie n'a pas augmenté depuis 15 ans, c'est une honte[4]. » Chloé Tessier, 28 ans, affirme : « Le gouvernement veut nous faire passer pour des casseurs, mais aujourd’hui nous sommes des mères, des grand-mères. Nous sommes les filles, les sœurs de tous les citoyens, et nous voulons dire que notre colère est légitime. C’est lors des crises sociales que les droits des femmes sont le plus en danger[5]. »

Massivement présentes sur les barrages et les ronds-points tenus par les gilets jaunes, les femmes sont majoritaires dans les domaines de l’éducation, des soins, du travail social ou du nettoyage. Depuis un demi-siècle, le nombre d’emplois masculins n’a guère varié (13,3 millions en 1968, 13,7 millions en 2017) ; dans le même temps, les emplois occupés par des femmes passaient de 7,1 millions à 12,9 millions, dans des conditions plus précaires et pour un salaire inférieur d’un quart à celui des hommes[6]. Elles font vivre les crèches, les écoles, les hôpitaux et les Ehpad. Elles sont aide-ménagères, assistantes maternelles, employées de maison, aides-soignantes, auxiliaires de puériculture, aides médico-psychologiques, agents de service, secrétaires. À un niveau plus qualifié, elles sont infirmières, enseignantes en primaire, puéricultrices, animatrices socio-culturelles, auxiliaires de vie, éducatrices spécialisées, techniciennes médicales. Le constat d’Oxfam publié le 21 janvier est accablant : les femmes ont un meilleur niveau d’éducation que les hommes, mais elles occupent 55 % des emplois à bas salaires et 63 % des emplois non qualifiés ; ainsi que 70 % des emplois en CDD et en intérim et 80 % des emplois à temps partiel. Plus d’un quart des femmes monoparentales sont des travailleuses pauvres. Soit un million de femmes.

Les oiseaux ne chantent plus

« Un champ. Pour certains c’est la campagne. Pour d’autres un paysage d’apocalypse ». « A Niort les oiseaux ne chantent plus, on y parle de printemps silencieux. A Palavas, on fait des recherches en aquaculture pour sauver les mers et l’océan. En Ardèche on se bat pour la conservation d’habitats[7] ». Le vison d’Europe, le lynx boréal, le loup gris, le bouquetin ibérique, la grande noctule, le cachalot, la tortue d’Hermann, la grenouille des champs … Plus de 25 % de la faune française est menacée d’extinction[8]. L’homme est le principal responsable de ces disparitions. Un tiers des oiseaux ont disparu des campagnes ces vingt dernières années.

Des petites bougies allumées déposées sur le sol dessinent le chiffre 1 700 devant le siège de la Métropole européenne de Lille (MEL) ; 1 700, comme le nombre de décès prématurés attribués chaque année, selon Santé publique France (SpF), à la pollution de l’air à l’échelle de l’agglomération. Le 10 janvier 2019, une soixantaine de Lillois ont rappelé aux élus ce bilan macabre et ont rendu hommage aux victimes, à l’occasion du premier séminaire sur la santé environnementale de la MEL[9].

Le paysage géographique reflète et révèle le paysage économique et social. Dans ce paysage scindé entre métropoles et territoires ruraux, les ronds-points sont devenus métaphore de rencontres et d’échanges. Ils ne sont pas sans lien ni sans rapport avec le mouvement des places qui s’est affronté récemment aux régimes les plus durs (« Printemps arabes », Indignés espagnols, Occupy aux Etats-Unis, Nuit debout à Paris). « Les manifestants les ont transformés en places publiques, permettant à des gens qui s’ignoraient jusqu’alors de fraterniser. Ils ont surtout réussi à mettre au centre du débat la question de la justice sociale - et celle, fondamentale pour toute l’humanité, du lien entre justice sociale et justice écologique[10]. » Ils sont solidaires, se découvrent, se parlent comme jamais auparavant.

Les plus gros pollueurs sont exonérés de taxe sur les carburants

C’est le cas des cargos, supertanker et paquebots de croisière qui brûlent des produits pétroliers (fuel lourd) extrêmement polluants. Ainsi, le Harmony of the seas, le plus grand paquebot de croisière du monde, brûlerait quotidiennement quelque 250 000 litres du diesel le plus polluant du monde. Auxquels s’ajoutent des émissions toxiques d’eaux usées et déchets qui polluent l’environnement marin[11]. Un paquebot à quai pollue autant qu'un million de voitures. Les habitants des régions côtières et portuaires courent le plus de risques. Les niveaux d’asthme, de maladies cardiovasculaires et de dépression y sont supérieurs à la moyenne. Des études révèlent que le carburant des navires, qui émet beaucoup d’oxydes de soufre, est à l’origine de 60 000 morts prématurées en Europe.

Pourtant parmi les gros pollueurs, plusieurs secteurs d’activité économique bénéficient de réductions ou d’exonérations de TICPE : les transporteurs routiers disposant de camions de plus de 7,5 tonnes et les exploitants de transport public en commun de voyageurs ; les exploitants de taxis ; les exploitants agricoles ; le transport fluvial de marchandises ; les livraisons des produits pétroliers pour le transport fluvial de marchandises ; le transport aérien (autre que les avions de tourisme, etc…

« Les Français les plus pauvres sont aujourd'hui les perdants du débat national[12] »

Le mouvement des gilets jaunes est une réponse à l’arrogance du pouvoir et à son mépris à l’égard de celles et ceux qui n’ont pas accès au minimum vital – rappelons que neuf millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, soit 14% de la population. Elles sont les plus gravement pénalisées et subissent de plein fouet les augmentations de la vie, comme les dépenses concernant l'énergie. Elles ont subi aussi les baisses d'allocations, celle des APL, et la désindexation d'un certain nombre de prestations sociales. Un Français sur cinq ne peut pas manger trois fois par jour. 41 % des Français ont du mal à partir une fois par an en vacances. Un quart d’entre eux a du mal à payer son loyer, l’électricité et le chauffage[13]. Contrairement aux assertions présidentielles, tous cherchent du travail. Est-ce cette misère qui justifie le mépris avec lequel ils sont traités (« On met un pognon de dingue dans les minima sociaux », « les gueux », « les illettrés » « ceux qui déconnent »), quand ils ne sont pas accusés de surcroît d’être une « masse haineuse » ? « Masse haineuse », ceux qui semaine après semaine subissent les violences policières et judiciaires ? « Haineuse », déclare le président. Et de surcroît responsable de son malheur, ne faisant « pas d’effort », voire « déconnant ». Responsables donc de leur pauvreté.

Mais le mouvement a un parfum de mai 68 dans son envolée, son insolence, ses jeux de mots, et surtout dans le désir de justice et d’égalité qui s’exprime. Le désir de vivre. Les lendemains de 68 ont donné naissance aux mouvements des femmes, des homosexuel-le-s, des écologistes et des zadistes. Les surlendemains ont donné l’esprit féroce des revanchards anti-68, misogynes, homophobes, antisémites et racistes. Bourgeois effarés, capitalistes déroutés par la situation, mais de plus en plus riches, comblés par les cadeaux (suppression de l’ISF et CICE[14]) gracieusement offerts par l’Etat aux rois de l’évasion fiscale illimitée. Et c’est sans parler des GAFA - Google, Apple Facebook et Amazon. Google a transféré 20 milliards d’euros de bénéfices réalisés aux Etats-Unis et en Europe dans le paradis fiscal des Bermudes pour échapper à l’impôt. Les 26[15] plus riches possédaient en 2018 autant que 3,8 milliards de personnes, la plus pauvre moitié de l'humanité. Le plus riche d’entre eux, patron d'Amazon, détient 112 milliards de dollars en 2018. Le budget santé de l’Ethiopie (105 millions d’habitants) correspond à 1 % de sa fortune, précise l’Ong Oxfam, ajoutant dans son rapport annuel sur les inégalités mondiales que la fortune des milliardaires dans le monde a augmenté de 900 milliards de dollars l'an dernier, au rythme de 2,5 milliards par jour, alors que celle de la moitié la plus pauvre de la population de la planète a chuté de 11%. Le nombre de milliardaires a doublé depuis la crise financière de 2008, souligne Oxfam, constatant que « les riches bénéficient non seulement d'une fortune en pleine expansion, mais aussi des niveaux d'imposition les moins élevés depuis des décennies ». 

Face aux mastodontes de la finance et des firmes multinationales, les gilets jaunes ne sont pas restés muets, bloquant le 10 décembre une usine Monsanto dans l’Aude. Pourquoi Monsanto ? « Parce que c’est l’un des pires acteurs de l’agonie de la planète », répond au journaliste de l’Indépendant une femme gilet jaune, dessinant la convergence entre justice sociale et environnementale.

« La fin du moi, le début du nous »

Nous les femmes, nous les victimes du désastre écologique, nous les victimes de l’injustice sociale, fiscale, de la corruption et des mensonges, nous les migrants fuyant les guerres, l’esclavage, la torture, nous les pauvres, les mal-logés, nous les sans-abri, nous les retraité-e-s[16], nous les chômeurs[17] et chômeuses, nous les enseignantes, les infirmières, les femmes de ménage, nous les exclus de l’enseignement supérieur[18], nous les indésirables, les expulsables… Comme les gilets jaunes, nous avons été des milliers à manifester ces derniers mois en France pour la planète, contre les violences faites aux femmes, contre le refus d’asile et d’hospitalité[19], pour le devoir de solidarité. Pour une vie plus humaine. Pour l’avenir. Nous sommes l’humanité et nous voulons un monde plus humain. Nous voulons un équitable partage des richesses. Comme le disait l’Abbé Pierre en son temps : « Ceux qui ont pris tout le plat dans leur assiette, laissant les assiettes des autres vides [...] je dois leur crier à ceux-là : les premiers violents, les provocateurs de toute violence, c’est vous ! » Et à ceux qui refusent l’entrée dans les ports européens aux bateaux chargés de rescapés sauvés en Méditerranée, nous rappelons ces phrases de l’Eneide : « Quelques-uns d'entre nous ont pu gagner la côte ici, sur votre rivage. Mais quelle sorte d'hommes est-ce là ? Quelle patrie est assez barbare pour autoriser de pareils usages ? On nous refuse l'hospitalité du rivage, on appelle aux armes, on nous interdit de prendre pied sur un bout de terre ! Si vous méprisez l'espèce humaine et les armes des mortels, comptez sur les dieux qui n'oublient ni le bien ni le mal. » 

Les plus pauvres, les plus déshérités, restent donc les grands oubliés du débat national. Ce débat, un leurre, s’efforce de remettre en scène le président tel qu’en sa campagne présidentielle et préfigure sa campagne pour les européennes. Illusionniste médiatique ne cédant sur aucune de ses prérogatives, alors que le monde est devenu un volcan. A peine démarré le grand débat national est verrouillé. Celle qui était censée en garantir l’impartialité et l’indépendance a quitté le bateau, sans manquer de relever auparavant que la parole devait être « libre », sans tabou, et qu’il ne saurait être question de « dire qu’il y a des sujets dont on ne peut débattre ». Le gouvernement a repris aussitôt les commandes. Une mission est placée sous l’autorité du Premier ministre, pilotée par la secrétaire d’Etat auprès du ministre de la transition écologique et solidaire et animée par le ministre chargé des collectivités territoriales. Donc sous le contrôle de deux ministres, et un collège de cinq garants dont les attributions demeurent relativement imprécises. Le président précise que pour lui « il n’y a pas de questions interdites », mais comme d’habitude le cap doit être maintenu. « Nous ne reviendrons pas sur les mesures que nous avons prises… » Pas question de « détricoter ce qui a été fait depuis vingt mois », martèle le porte-parole du gouvernement. Le débat est aujourd’hui dirigé par le président qui pose les questions et suggère les réponses[20]. Qui introduit des questions que ne posent pas les gilets jaunes. Qui gère ce débat lui-même dans des villes quadrillées par les policiers, à l’image d’un débat cadenassé. Dans sa lettre du 13 janvier, pas une ligne, pas un mot, pour les plus pauvres qui font, jour après jour, des efforts énormes pour simplement survivre, garder leur dignité, ne pas céder au désespoir.

Les violences, les blessés. Tous les voyants sont au rouge

Ce samedi 19 janvier 2019, les manifestations sont calmes, non violentes, à Paris, Toulouse, Bordeaux et ailleurs. Les défilés parcourent les rues de la ville à vive allure. En fin de manifestation, quelques petits groupes très reconnaissables viennent provoquer, cherchent et trouvent l’affrontement. Même scénario[21] pratiquement à la même heure dans les différentes villes. Gaz lacrymogène, grenades assourdissantes ou de désencerclement, canons à eau. Peut-être moins de tirs des lanceurs de balles de défense (LDB 40 mm)… Accalmie trompeuse. En 2017[22] les policiers ont utilisé 2 495 fois les LDB, soit une hausse de 46 % par rapport à l’année précédente. Et l’Etat/le ministère de l’Intérieur vient de passer commande le 23 décembre dernier de trois lots de LDB, pour un total de 1 730 armes. En Europe, tous les pays du Nord ont interdit les lanceurs de balles de défense. La France est la seule, avec les pays du Sud, à les utiliser.

« Leurs deux vies ont basculé presque au même endroit, dans le centre de Bordeaux, à cinq semaines d'écart. Chacun victime d'un tir de LBD (…) alors qu'ils se trouvaient parmi les gilets jaunes lors d'échauffourées avec la police. Le 12 décembre, Jean-Marc Michaud, un horticulteur de Charente-Maritime de 41 ans, a eu le côté droit du visage défoncé par une de ces balles de caoutchouc de 40 mm de diamètre semi-rigides projetées à plus de 300 km/h, et il a perdu son œil droit. Samedi 12 janvier, Olivier Béziade, un pompier volontaire girondin père de trois enfants, a été atteint plus en arrière, à la tempe. Il a été hospitalisé, inconscient[23]. » Il est sorti du coma le 18 janvier.

L’intox tente de justifier la violence d’Etat. A en croire le ministre de l’Intérieur, « aucun policier, aucun gendarme n’a attaqué un manifestant ». Pourtant le nombre de personnes ayant perdu un œil ou un membre s’accroît à chaque nouvelle manifestation[24]. Les tirs visent la tête, ils sont portés à une distance restreinte (moins de 10-15 mètres), qui les rend particulièrement dangereux. Le chantage est permanent. Il y aurait péril en la demeure : « Il va y avoir des morts[25]… » Toujours est-il que depuis la fin novembre 2018, on recense 80 à 90 blessés graves, beaucoup à la tête. Une quinzaine auraient perdu un œil et ne souffriraient pas seulement « d’atteintes graves à la vision », comme le prétend de manière minimaliste le ministre de l’Intérieur[26], contredisant ses propos antérieurs. Le Parisien avait indiqué que pour la seule manifestation du 1er décembre il y avait eu « 776 tirs de LDB ». « Ces armes mutilent et détruisent des vies », déclare Me Alimi, défenseur de manifestants blessés et signataire d’un appel[27] à cesser « immédiatement » l’utilisation des LDB en manifestation.  

Les anathèmes pleuvent pour condamner les violences du mouvement des gilets jaunes. Tentant de le réduire aux provocations et aux violences de casseurs extérieurs au mouvement dont certains appartiennent aux franges des groupes les plus extrémistes. Pendant que les forces de l’ordre inaugurent la présence des « voltigeurs[28] le 26 janvier place de la République. Le président lui est au Caire rencontrant son homologue égyptien auquel il compte vendre quelques nouveaux rafales…

L’abolition de la pauvreté. Le partage des richesses.

Parmi les doléances exprimées (notamment dans les cahiers recueillis dans le Finistère et analysés par Le Monde[29]), les premières revendications sont liées à l’injustice sociale et fiscale qui proviennent du fossé infranchissable qui sépare de plus en plus profondément les riches, les très riches, des pauvres et de la classe moyenne, et aussi les habitants des villes et métropoles de ceux des territoires ruraux, périurbains et des banlieues. Les banlieues à travers la voix d’Assa Traoré (comité Justice pour Adama) s’invitent légitimement dans la lutte des gilets jaunes. Présente à l’assemblée générale de gilets jaunes du Nord de Paris qui s’est tenue à Gennevilliers en janvier, elle a rappelé que les jeunes des quartiers défavorisés sont depuis des années la cible de flash-ball. 

Les cahiers de doléances[30]

Ils ont été rassemblés par l’Association des maires ruraux de France qui a remis au Parlement l’intégralité des requêtes formulées dans leurs communes. Extraits :

« Monsieur Macron, vous êtes au service du 1 % des familles les plus riches de France ».

« Il y a suffisamment d’argent en France pour que tous puissent vivre correctement à condition de contrer la rapacité insatiable d’une minorité ». 

 « Monsieur le Président de la République, la solution est simple, replacer l’humain au milieu de toutes les stratégies, le reste suivra de manière inéluctable ».

« On ne vit plus, on survit ».

« 1830-1848-1789-1936-1968-2005-2018… Ô que vienne enfin le temps des cerises ».

Dans ces cahiers on retrouve les slogans inscrits sur le dos des gilets jaunes ou sur les murs : Demande d’augmentation des salaires et des retraites à indexer sur l’inflation ; du rétablissement de l’ISF ; de la réduction des aides aux entreprises (CICE) ; de l’arrêt de l’évasion fiscale ; de restauration des services publics. Nécessité de lutter contre les paradis fiscaux en Europe (Bulgarie, Rhodes, Malte) ; d’imposer les GAFA[31] ; de réduire les salaires, avantages et privilèges accordés aux ministres, aux élus et aux sénateurs ; de mettre fin à la gabegie des dépenses somptuaires au plus haut niveau de l’Etat, ressenties comme autant de provocations en cette période de restrictions.

Exigence aussi de démocratie participative. Ceux et celles qui ont pris la parole n’ont pas l’intention de la perdre de nouveau. L’Humanité[32] a également consulté les cahiers de doléances (en Normandie et dans le Val-de-Marne). Morceaux choisis :

Le RIC arrive comme prévu en première ligne « pour redonner au citoyen la place qu’il doit avoir dans la décision de la marche du pays ». « Il faut que sur certains sujets les députés consultent obligatoirement leurs concitoyens, sinon ce n’est pas démocratique ».

Certains rassemblent les exigences sociales, démocratiques, écologiques et solidaires. « Stop aux 2 800 noyés en Méditerranée. Un pavillon français pour l’Aquarius ».

Démocratie

Des insultes antisémites proférées lors de rassemblements de gilets jaunes ont été relevées et commentées d’abondance. Nous ne transigerons jamais face à de tels comportements, mais il faut rappeler qu’elles sont l’œuvre de groupes très minoritaires profitant des manifestations pour déployer leur haine. Le dimanche 27 janvier, une centaine de gilets jaunes, venus initialement faire une chaîne humaine sur la place Bellecour à Lyon, se sont joints à la commémoration des victimes de la Shoah. Ils ont assisté à la cérémonie et au kaddish, la prière des morts, dans un silence absolu. Une fille de déporté les a remerciés. Une femme gilet jaune estimait qu’il était nécessaire de se joindre à cette cérémonie pour que « ça ne se reproduise plus ».

Au cours de ce même week-end, l’« Assemblée des assemblées » des gilets jaunes se réunissait à Commercy (Meuse) et lançait un appel où figurent leurs principales revendications déjà énoncées ci-dessus. Ils insistent sur leur prise de parole : « Nous reprenons la parole, nous qui ne l’avons jamais. » Comme l’écrit Guillaume Mazeau : « Si le contexte de 2019 est très différent (de celui de 1789), le recours aux cahiers témoigne en tous cas de la volonté des sans-voix de mettre le pied dans la porte de l’histoire[33]. » Ils rejettent les accusations qu’on leur porte : « Après nous avoir insultés et traités de moins que rien, voilà maintenant qu’il (le président) nous présente comme une foule haineuse, fascisante et xénophobe. Mais nous, nous sommes tout le contraire : ni raciste, ni sexiste, ni homophobe, nous sommes fiers d’être ensemble avec nos différences pour construire une société solidaire. »

Ils combattent un mépris subi de longue date, un oubli qui a gagné l’ensemble des partis politiques, voire des syndicats, toutes tendances confondues. Leur méfiance, leur défiance les ont conduits à défendre eux-mêmes leur propre sort. Pour Mazeau, les acquis démocratiques et sociaux chèrement acquis « sont considérés, avec raison, comme les bases du bien commun. Ils subissent les assauts du capitalisme libéral et conservateur, quant à lui martelé comme le seul futur possible ». La crise de la démocratie se situe bien là, à l’intersection d’une politique pour les riches et d'un pouvoir sans partage des possédants.

 

 

 © Agnès Verdurand © Agnès Verdurand

Convergence des luttes ! Justice sociale et environnementale ! Démocratie participative ! Solidarité avec les réfugiés !  

 

28 janvier 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo Agnès Verdurand

[1] Sophie Wahnich, « Sauver ceux qui pleurent », Libération, 8 février 2017.

[2] Dont 38 % sont des femmes.

[3] Laurent Mauvignier, Ce que j’appelle oubli, éditions de Minuit, 2011.

[4] Vidéo des femmes gilets jaunes, Facebook.

[5] 20 minutes, 06/01/2019.

[6] Monde diplomatique, janvier 2019.

[7] France culture, LSD, La série documentaire, 7/01/2019.

[8] Observatoire national de la biodiversité.

[9] Le Monde, 11/01/2019.

[10] Étienne Balibar, Ludivine Bantigny, Louis Chauvel, Isabelle Coutant, Aurélien Delpirou, Olivier Ertzscheid, Michaël Foessel, David Graeber, Samuel Hayat, Jean-Claude Monod, Thomas Piketty, Pierre Rosanvallon, Alexis Spire, Sophie Wahnich et Michelle Zancarini-Fournel. Textes réunis et présentés par Joseph Confavreux, Le fond de l’air est jaune, Le Seuil, 2019.

[11] Emission Thalassa, janvier 2017.

[12] Florent Gueguen, directeur de la Fédération nationale des acteurs de la solidarité (FNARS), France info, 15/01/2019.

[13] Voir le baromètre 2018 de la pauvreté du Secours populaire.

[14] Le CICE a bénéficié à près de 6 millions d’entreprises. En 2016, 256 grandes entreprises de plus de 5 000 salariés se sont partagé un peu plus de 5 milliards d’euros de CICE, soit 20 millions d’euros par société. Comité de suivi du CICE. Humanité, 16/01/2019.

[15] En 2017 il en fallait 42 et en 2016 il en fallait 61. Dans l’Hexagone, 8 milliardaires possèdent à eux seuls autant que les 30 % les moins riches de la population.

[16] « Je me bats pour ma grand-mère, qui touche 600 euros de retraite, et pour tous les gamins », L’Humanité, 07/01/2019.

[17] A Clermont-Ferrand, des gilets jaunes ont parlé d’« une criminalisation des chômeurs et de la pauvreté ». L’Humanité, 07/01/2019.

[18] Les droits d’inscription universitaires annoncés pour les étudiants étrangers extra-communautaires sont de 2 770 € en licence contre 170 € aujourd’hui. Et de 3 770 € en master et en doctorat contre 243 € en master et 380 € en doctorat à l’heure actuelle.

[19] Virgile, L’Enéide, 538-543, traduction Paul Veyne.

[20] Voir sa « lettre aux Français », 13 janvier 2019.

[21] Un scénario bien rôdé qui évoque celui qui a eu lieu le 1er mai 2018, où les black-blocs et les casseurs ont pris la tête de la manifestation et ont été à l’initiative du déclenchement des violences. Ce fut le cas encore une fois lors des manifestations des gilets jaunes le 26 janvier 2019. Dans les deux cas, la présence de ces groupes violents avait été annoncée dans les media et les forces de l’ordre n’étaient pas sans l’ignorer. Ce que confirme à sa manière le ministre de l’Intérieur par un tweet le 26 janvier au soir où il « condamne » les « violences » commises par « des casseurs camouflés en gilets jaunes ». Bien informé, lui aussi. 

[22] Le rapport de l’Acat (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture) paru en 2017 avait recensé 44 blessures graves dues aux LDB, dont 24 énucléations depuis l’an 2000. En deux mois, la police a dépassé son propre score accompli en 17 ans. 

[23] AFP, 17/01/2019 et France Bleu : Le 8 décembre à Bordeaux : Venu manifester à Bordeaux, depuis l’île d’Oléron, Jean-Marc s’est «réveillé à l’hôpital avec un œil en moins et le côté droit du visage totalement enfoncé ». Libération du 11/01/2019 : il y aurait 82 blessés graves, dont 67 à la tête.

[24] David Dufresne, site : Désarmons-les, desarmons.net.

[25] A la veille de l’Acte IX des gilets jaunes, le ministre de l’Intérieur a déclaré : « Demain ceux qui viennent manifester dans des villes où de la casse est annoncée savent qu’ils seront complices. » Une menace claire contre le droit de manifester. Relevée jusque dans les rangs de la majorité. « Il y a un équilibre à trouver entre les outils à mettre à la disposition de nos forces de l’ordre et la tentative liberticide qui limiterait le droit constitutionnel de manifester », a avancé un député LaREM, à propos de la loi anti-casseurs, qui doit passer devant la commission des Lois de l’Assemblée.

[26] 22/01/2019

[27] Appel du 7 décembre, signé par 200 personnalités des élus de gauche, des sociologues, des historiens, des écrivains, Le Monde, 17/01/2019. Le Défenseur des droits en a également demandé l’interdiction, ainsi que la Ligue des droits de l’homme.

[28] De sinistre mémoire, les escadrons voltigeurs, peloton de policiers à moto, créé par le préfet de police, Raymond Marcellin, suite aux manifestations de mai 1968, ont été abandonnés puis remis en service par le ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, avant d’être dissous en 1986 après le décès de Malik Oussekine, frappé à mort lors des manifestations étudiantes contre le projet de réforme universitaire d’Alain Devaquet. Ils ont été remplacés en 2003 par la section moto CSI 75 (compagnie de sécurisation et d’intervention). A deux sur les motos, les policiers sont armés pareillement que les précédents, les LBD en plus. Cette compagnie est réapparue le 8 décembre à Toulouse, le 15 décembre à Paris et le 26 janvier place de la République à Paris.

[29] Le Monde, 13-14 janvier 2019. 

[30] Les citations ci-dessous sont toutes extraites du Monde

[31] Rappelons que 3 millions de produits neufs invendus sont jetés chaque année par Amazon. En plus des milliards non payés aux impôts.

[32] 15 janvier 2019.

[33] Le Monde, 20-21 janvier 2019.

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