Faire du stop en tant que hippie féministe française à travers les US

Cet hiver, juste après l'investiture de Donald Trump, je suis partie voyager sur la côte ouest des États-Unis, sans but et sans planning. Cela peut paraître trivial mais j'avais envie de partager mon expérience là-bas, parce que tous les habitants d'un pays ne peuvent pas se résumer au gouvernement que celui-ci a mis en place ; et il me semble important de s'en rappeler, surtout aujourd'hui.

En France quand tu dis que tu pars un mois et demi aux États-Unis sans permis de conduire et presque sans argent et que ton plan est que tu « te débrouilleras », tu t’exposes à tout un tas de prédicats aussi raisonnables que réjouissants ; ainsi, j’étais folle, les Américains étaient fous, j’allais me faire agresser, violer à chaque coin de rue, tuer, abandonner dans un fossé, dépecer pourquoi pas, et on ne me reverrait plus.

 La vérité c’est que le résultat des élections, survenu quelques semaines après l’achat de mes billets d’avion, avait quelque peu ébranlé ma décision et ma conviction que ce voyage était une bonne idée.  Mais je suis trop pauvre pour gaspiller un billet d’avion ; je suis partie quand même. Et j’ai passé un mois et demi dans ce pays étrange qui traverse une période qui l’est tout autant, sans planning et à pieds, et je vous jure que sans voiture en Amérique ce n’est pas la même chose qu’en France : il y a très peu de transports publics pour aller ailleurs que dans les très grandes villes. Alors on tend le pouce.

Women's March - Angel Camp © Florence Rivières Women's March - Angel Camp © Florence Rivières

Cette histoire se déroule sur quatre États parcourus un peu au hasard. Le stop, si l’on n’y prend pas garde, peut se transformer en addiction ; non seulement la décharge d’adrénaline, le sentiment de victoire et de liberté qu’on éprouve à être là, à avancer par sauts de puces vers son objectif, est formidablement puissant – en arrivant au bout de ma première grosse « étape », j’ai tourné le regard vers le chemin parcouru et j’ai réalisé que je venais de parcourir plus de 600 miles en moins de deux jours – mais l’aspect humain en est absolument fou et souvent bouleversant.

Parce qu’en fait bien sûr qu’il faut faire attention, ne pas monter dans la voiture de n’importe qui, etc. Que tout peut arriver. Mais dans « tout peut arriver », on pense souvent au pire et plus rarement au meilleur.

Il y a eu par exemple ce gentil couple qui m’a prise sur la route qui partait de Yosemite. Ils m’ont parlé de leur fille, de l’année qu’elle avait passée à faire du backpacking à travers le monde, et en me remettant sur ma route ils m’ont glissé un billet de vingt dollars dans la main, trop vite pour que je puisse refuser, et à la réflexion pour une trop bonne raison pour les débouter de toute façon. De toute évidence, ils faisaient juste ce qu’ils auraient souhaité qu’on fasse pour leur fille.

Il y a eu cette maman musulmane qui ramenait sa fille du lycée en passant par la freeway, et avec qui pour la première fois, j’ai eu cette conversation sur la peur et le danger, conversation qui s’est déclinée bien des fois au cours de mon périple.

-       Aren’t you afraid ? Travelling alone, as young and beautiful as you are...
-       Well, I can’t help that. (...) And I won’t wait until I’m old and tired to do the things I feel I need to do, right ?
-       No, it’s true. But still it’s dangerous. There are so many crazy people out there.
-       I’m not stopping myself for a bunch of men.

Ici, on sentait dans ma voix un net énervement contre la société qui apprend aux jeunes filles à se protéger mais pas aux hommes à ne pas les agresser, je dois bien l’admettre. C’est d’ailleurs à ce moment que j’ai jeté un regard précautionneux sur la jeune fille toujours silencieuse du siège passager, me disant que je dépassais peut-être un peu les bornes. Mais personne ne m’a éjectée de la voiture en pleine montagne, personne n’a tenté de changer de sujet.

-       You don’t like men, do you ?
-       I don’t hate them either. It’s just... Sometimes I feel like they’re trying to tell me how to behave to avoid problems, and they have litteraly no idea what it is to be a woman in this world.
-       You don’t exactly act as if you knew either.
-       Oh, I do know. I just chose not to care about it. And this is my way to protest, actually.

Nous étions clairement sur des extrêmes opposées, mais à aucun moment elle n’a semblé me juger ou s’offusquer de mes positions ou du fait que je les énonce devant sa fille.

Il y a eu ces deux grand-pères, livreur de fleurs pour l’un, clairement hippie pour l’autre, qui ne m’ont fait aucun reproche mais ont clairement insisté sur le fait qu’ils préféreraient que je reste safe. Et de me serrer dans leurs bras pour me dire au revoir, comme un gage de chance. Il y a eu ces militaires à la retraite et ce pilote d’hélicoptère qui savaient bien ce que c’était de voyager seul et voulaient rendre l’ascenseur que sans doute ils avaient eu dans leur vie. Il y a eu ce garçon qui m’a offert son bracelet de turquoise après m’avoir conduite une demi-heure, juste pour me porter bonheur. Il y a eu ce couple avec ses trois chiens sauvés de la fourrière qui a fait demi-tour sur la freeway pour me venir en aide. Il y a eu ce routier mexicain qui m’a ramassée sur une aire d’autoroute et avec qui on n’était pas d’accord sur tout, mais qui m’a fait me sentir suffisamment à l’aise pour que je me dispute avec lui en parlant de féminisme, là où quand je prends un covoiturage en France je n’ose jamais trop contredire mes interlocutrices quelle que soit l’énormité de leurs positions. Il y a eu ce working man travaillant dans la finance qui n’avait jamais pris d’auto-stoppeur avant moi, mais qui a fait un détour en rentrant de son rendez-vous de travail pour m’amener aussi loin que possible. Il y a eu ces voitures qui s’arrêtaient sans même une sollicitation de ma part, ce natif américain dont j’ai mis plusieurs minutes à comprendre qu’il avait quitté son poste de travail pour me proposer de me conduire en me voyant filer à pieds.

Il y a eu cet homme qui m’a ramassée dans le désert, puis m’a déposée à un endroit où je pourrais profiter du coucher de soleil avant de revenir me chercher à la nuit tombée pour... m’installer dans un de ses appartements secondaires et m’y laisser seule. Comme ça, gratuitement ; par gentillesse. Pour être sûr que j’aie un endroit où me reposer. Je peux voir se dessiner un tas d’histoires effrayantes et malsaines dans vos esprits, mais la vérité c’est qu’il m’a seulement envoyé deux mails pour s’assurer que j’allais bien et que je n’avais besoin de rien.

 © Florence Rivières © Florence Rivières

Il y a eu ce grand-père mexicain, qui travaillait en Utah et remontait toutes les trois semaines en Californie, où était sa famille. Il parlait à peine anglais, nous avons communiqué partiellement, lui me montrant des photos de sa famille, moi passant les chansons en espagnol que je connaissais pour m’excuser de n’avoir pas prêté plus d’attention à mon unique année de cours en LV3. Au début du trajet, il a eu ce geste qui m’a fendu le cœur : craignant que je sois effrayée de monter avec lui, il a commencé par sortir... sa green card, pour me montrer qu’il était un honnête homme, pour que je connaisse son nom en cas de problème. Pour me donner le pouvoir, parce qu’à n’importe quel moment j’aurais pu envoyer ces informations par sms à quelqu’un, vous savez, juste au cas où. Finalement, c’est avec lui que j’ai le moins parlé, mais c’est lui qui m’a donné la plus belle leçon.

À quelques mois d’intervalle ce pays a réussi à élire Donald Trump président et à me rendre foi en l’humanité. Beaucoup de paradoxes en une seule phrase. Je ne sais pas si nous ferons mieux chez nous d’ici quelques mois, mais ce que je sais maintenant c’est qu’on ne peut pas juger les habitants d’un pays à son histoire ou aux politiques qui y sont menées. Pas toujours, et pas totalement. Parce que ce serait trop simple, et parce que de l’amour, de l’humanité et de l’ouverture d’esprit, dans ce pays pourtant impérialiste, capitaliste, fondé sur l’esclavage, un génocide et s’étant doté d’un maniaque raciste et xénophobe pour président, j’en ai trouvé plus qu’à mon tour.

On m’a beaucoup dit que j’étais folle pendant ce voyage. L’un de mes amis a réagi comme suit : « Okay, you’re crazy, I’m bying you a gun. » Sur l’une des plus longues sections de trajet que j’aie faite, mon conducteur et moi avons eu le temps d’aborder à peu près tous les sujets possibles, et à un moment, alors que j’étais en train de le divertir sur le thème Crazy things we do for love, il a déclaré : « You know, if it was anybody else saying these things to me, I wouldn’t believe them. But I’m seeing you doing such things right now. I am seeing you. And I believe you, because you’re crazy. » Mais en attendant, tous me prouvaient que j’avais raison d’y aller et que ma folie valait le coup, à chaque instant.

Parfois je me dis que c’est la peur qui appelle le danger, et que dans ce contexte précis la gentillesse que je rencontrais était fonction de la confiance que je témoignais. Je n’essaie pas de faire de généralités, de dire que tous les Français sont des salauds et tous les Américains des anges. Je dis qu’en tant qu’étrangère, j’ai été bien obligée de me mettre en position de vulnérabilité, d’aller vers l’Autre, et que bien qu’on ne croise pas beaucoup d’auto-stoppeurs dans ce pays – à titre de comparaison, à leurs yeux, le hitchhiking est presque un sport national en Europe –, l’Autre s’est montré plus que capable d’accueillir avec ouverture et bienveillance.

 © Florence Rivières © Florence Rivières

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