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Billet de blog 7 janv. 2023

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La réalité de la médecine générale

À l'heure où la grève des médecins généralistes se poursuit et où leurs revendications sont fortement critiquées ou tournées en ridicule, je vous propose ce témoignage de la réalité du quotidien de ces praticiens en première ligne.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nous sommes le 7 janvier, il est 10h du matin à Montréal, il neige. Voilà presque 18 mois que j'ai suivi mon conjoint en terre québécoise où l'équivalence pour être médecin généraliste est si dissuasive que j'ai décidé de ne pas la faire. Je me suis donc retrouvée, pour la première fois de ma vie, sans emploi et sans activité pendant plusieurs mois.

Au début, je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Je restais des heures assise sur le canapé sans pouvoir rien faire, épuisée, je cauchemardais la nuit au sujet du cabinet que je venais de quitter... Puis, progressivement, j'ai compris ce qui se passait : j'étais rescapée d'un naufrage.

Car, si vous pensez que la médecine générale est épargnée par l'effondrement global de notre système de santé, vous vous trompez lourdement. Certes, les images sont moins impressionnantes et moins « télégéniques » que des dizaines de malheureux entassés sur des brancards mais la réalité n'en est pas pour le moins sinistre.

Être médecin généraliste, c'est quoi ?

C'est arriver le matin et trouver sur son bureau un petit mot de sa secrétaire, avec une liste de 10 personnes à rappeler car on n'a pas pu les « caser » dans le planning.

Effectivement, avec une moyenne de 1000 patients par médecin, votre planning est plein 3 semaines à l'avance. Vous avez, bien sûr, voulu vous organiser en créant 6 places « d'urgence » par jour pour les personnes ayant besoin de consulter le jour même, mais ces places sont pourvues entre 8h (ouverture du cabinet) et 8h10 environ. Vous appelez ces patients (mécontents de ne pas pouvoir être reçus) et vous essayez de « trier », envoyant une ordonnance par mail à certain, ajoutant une consultation à votre planning déjà plein comme un œuf pour d'autres... 

Puis vous commencez votre journée.

Vous avez décidé, en vous installant, de recevoir chaque patient 20 minutes car vous aimez « prendre le temps ». Vous vous apercevez très vite que, 20 minutes, c'est absolument grotesque pour la personne âgée de 80 ans qui vient renouveler 8 médicaments, commence à perdre la mémoire et présente de l'ostéoporose avec un risque de chute. C'est également aberrant pour cette patiente qui vous avoue, ce jour-là, les maltraitances qu'elle a pu subir pendant l'enfance. C'est abscons pour ce salarié qui a repris la picole parce que son manager le presse comme un citron. Ou même pour le jeune parent qui vous amène son nourrisson avec une liste de questions inquiètes longue comme le bras.

Et puis, comme 20 minutes cela limite le nombre de rendez-vous disponible : le téléphone sonne, et les notes de vos secrétaires pleuvent. Vous prenez donc du retard. Beaucoup de retard. Il faut dire que le SAMU, faute de moyens, a mis 30 min à arriver pour prendre en charge ce patient que vous suspectiez en train de faire un infarctus.

Vous partez ensuite déjeuner rapidement puis vous lisez le courrier, les 15 prises de sang reçues le jour même, ah il faudra ajouter aux consultations M. T qui présente une glycémie anormale. 

Dans l'après-midi, vous faites un frottis : vous vous êtes formée à la gynécologie car, il n'y a plus de gynécologue donc il faut bien que quelqu'un fasse le boulot. Vous recevez un nourrisson de 8 jours : vous vous êtes formée à la pédiatrie car il n'y a plus de pédiatre et il faut bien que quelqu'un fasse le boulot. Vous allez chercher votre dermatoscope pour un grain de beauté suspect dans le dos d'un patient : il n'y a plus de dermatologue alors on ne peut leur envoyer que les personnes ayant des lésions vraiment suspectes, vous vous êtes donc formée à la dermatoscopie.

Entre temps, un patient s'est rajouté pour une prolongation de son arrêt de travail, le chirurgien de la clinique, débordé lui aussi, n'a pas eu le temps de lui faire. Vous suspectez une maladie rhumatologique grave chez un autre patient et vous cherchez à joindre pendant 20 minutes le rhumatologue d'astreinte, débordé lui aussi. 

Vous vaccinez : durant la pandémie, votre maison de santé est devenue centre covid, vous avez pris des journées entières pour vacciner un maximum de personnes, vous avez établi un protocole de fin de vie quand toute la maison de retraite du coin est tombée malade, que des dizaines de personnes sont décédées et ne pouvaient être hospitalisées, faute de places. Mais bon, vous venez de recevoir un mail vous annonçant que les rémunérations supplémentaires covid, c'est terminé. Et les arrêts de travail en télémédecine aussi parce que bon, les patients « abusent ».

Non, les patients n'abusent pas, pour la plupart, et des études le prouvent. Les gens sont malheureux, exsangues d'une logique productiviste qui les pousse à bout, d'une économie qui tord les classes moyennes et piétine les plus pauvres.

D'une logique du « bouc émissaire » qui produit une violence inouïe et ne résout rien. Non, les médecins généralistes ne sont pas des fainéants riches comme crésus et ne demandent pas seulement à être mieux rémunérés.

À quoi servirait une meilleure rémunération ? Tout d'abord à recevoir les patients plus longtemps, il ne faut pas oublier que, pour fonctionner, un cabinet a besoin de matériel mais surtout d'aide humaine : il y a des secrétaires, parfois des assistants, des personnes qui font le ménage etc. Ce qui entraîne des charges assez lourdes. Donc meilleure rémunération : médecin moins obligé de « faire du chiffre » et recevoir les patients à la chaîne.

Mais cela ne résout pas tout naturellement, et notamment le problème du faible nombre de praticiens. C'est pourquoi, en attendant que la levée du numerus clausus (qui, en l'état actuel des choses relève plutôt de la poudre aux yeux si on n'augmente pas le budget des universités) ait un quelconque effet, il faudrait étendre les compétences des paramédicaux : de façon encadrée et avec formation continue à l'appui. Un kinésithérapeute (rémunéré lui aussi de façon scandaleusement basse) est tout à fait compétent pour savoir si un problème de dos relève de ses soins ou bien doit être renvoyé vers le médecin.

Ensuite, supprimer les CERTIFICATS de toutes sortes que l'on demande incessamment de produire au médecin généraliste, confinant au ridicule. Non la crèche n'a pas besoin d'un tampon du médecin pour savoir donner du paracétamol quand il y a de la fièvre. Non, le salarié qui présente une petite gastro ou un rhume n'a pas besoin d'un arrêt de travail produit par son médecin dès la première heure d'absence !

Il existe, dans de nombreux pays et notamment ici, en Amérique du Nord, des « sick days » : la personne peut poser 24 à 48h d'arrêt maladie d'elle-même, lorsqu'elle ne se sent pas bien. Non cela ne va pas entraîner des « dérives ». J'ai produit une thèse sur le burn-out et je peux vous assurer d'une chose : les gens aiment travailler, c'est une force naturelle de l'être humain, alors faisons nous confiance. Si vous enlevez tous ces « petits » arrêts de travail du planning d'un médecin généraliste, vous gagnez presque un tiers de places ! 

Enfin, comprendre une chose fondamentale : donner de l'argent à la médecine, hospitalière ou de ville, ce n'est pas « dépenser ». Les frais de santé concernant les seules pathologies cardiovasculaires coûtent des dizaines de millions par an.

Lorsque vous permettez aux professions médicales et paramédicales de faire leur boulot : vous permettez à ce patient d'arrêter de fumer, à celui-là d'avoir son cancer diagnostiqué « à temps », à cette femme de pouvoir s'épancher et donc consommer moins d'anti-dépresseurs... La santé est un investissement auquel AUCUNE logique de productivité ne peut s'appliquer.

Il est temps de terminer cet article, ce soir, vous êtes de garde jusqu'à minuit, et le SAMU se réserve le droit de vous envoyer des patients dès 18h car les urgences sont débordées. 

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