Le goût du sang

 

Il est des dimanches qui réclament des chasseurs tout leur esprit de compétition. Evidemment, ce n'est pas suffisant pour gagner : il s'agit de bien choisir ses armes et surtout de s'entourer d'une meute de chiens bien préparés.
Il en est un qui, il y a cinq ans, réussit à amadouer quelques braques agressifs et turbulents. Ceux-là eurent sur sa meute habituelle un effet entraînant, les poussant dans leurs retranchements. Il fit montre d'une telle efficacité que même Diane n'y put rien faire. Le cerf n'avait pu lui échapper, et son buste trônait majestueusement dans son salon, lui procurant des bouffées de fierté et de bonheur qu'il s'en énivrait à longueur de journée. 

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Pendant cinq ans, il s'entraîna pour de nouveau brandir le trophée du Prix de France, n'hésitant pas à s'aventurer dans les domaines parcourus par des types douteux, de ceux dont on peine à imaginer ce qu'ils font vraiment dans leur bois à eux-seuls réservés. Ca lui avait tellement réussi... Ravi de ses succès, il dressa toute sa meute sur le modèle de ses dernières recrues, les poussant à encore plus de sauvagerie. Evidemment, devant l'attention que leur maître portait à ses nouveaux molosses, tous tentèrent de se conformer à ce fameux nouveau style de chasse. Certains y arrivèrent très bien jusqu'à rivaliser d'agressivité avec les nouveaux. D'autres se fatiguaient et restaient à l'arrière garde de la meute. Pendant cinq ans, le chasseur alla de plus en plus loin. Jusqu'à perdre le contrôle.

Il leur donna le gout du sang. Et ne put bientôt leur apporter ce que désormais ses chiens réclamaient, toutes canines dehors. Le chasseur eut peut-être peur que cela n'aille trop loin, ou trop vite. Alors, il tenta de les canaliser. Mais les entraînements prirent alors des airs de simulacre qui ne satisfaisaient plus les plus énervés de ses chiens. Aveuglés par la rage, ceux-là prirent la fuite, et le chasseur n'y put rien faire. Il sait désormais qu'il ne pourra plus jamais gagner la compétition.

Des chiens errants rôdent maintenant dans tous les bois, ils ont soif de sang. Ils traquent en groupes désordonnés le cerf qui constamment leur échappe. Ils lui infligent des plaies qui si elles ne sont pas mortelles, sont singulièrement laides.

Cette année, c'est celui dont on niait l'instinct de chasseur qui, probablement, l'emportera.
Mais tout le monde sait que le trophée ne sera pas agréable à regarder. 

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