Les Hommes se taisent

L'homme se sent oublié, mis de côté, craintif par la liberté de parole et les débats qu'engendrent la philosophie féministe et son combat. Il ne teindrait pourtant qu'à lui d'oser s'exprimer. Alors, pourquoi ce silence ?

Face à la cause féministe, les féminicides (ma version de Word ne connaît pas ce mot), la domination masculine, le patriarcat et autres abus de force et de pouvoir, les hommes seraient-ils ignorants ? lâches ? désintéressés ? poreux ?

            De plus en plus, au fil des semaines, des mois, des années, les mauvais comportements masculins sont dénoncés.  Qu’ils soient abusifs, inadmissibles, agressifs, criminels, un peu de tout cela à la fois… Chaque média, chaque réseau social diffuse ce genre d’informations, ainsi que les polémiques, débats et réactions qui suivent. Alors, soyons francs, il n’est plus possible aujourd’hui de ne pas savoir. Même si l’on se dit homme et, a priori, non concerné par ce genre d’actualité, ce genre de combat, on ne peut l’ignorer. Car partout l’on en parle.

            Même avant cette médiatisation et cette liberté de parole que nous connaissons désormais, l’on en entendait parler. C’était sur des cas, et donc des faits, plus anecdotiques, et toujours l’on trouvait de bonnes raisons pour en faire un cas exceptionnel qui n’était pas sans cause provocatrice. Il devait forcement y avoir une explication, rationnelle, autre que la simple domination patriarcale.  A vrai dire, les hommes ne cherchaient pas plus loin. Ne se sentant pas concernés, ni ne s’identifiant à ces mauvais garçons. Eux se croyaient exempts de tous soupçons. Aujourd’hui encore beaucoup ne cherchent pas plus loin. Ils écoutent et interprètent à leur manière, avec le peu d’éléments que l’on a choisi de leur communiquer.

            C’est en tout cas l’image que l’on se fait d’eux.

 

            Citons l’exemple commun  d’un homme de bonne connaissance, voire-même un proche, qui un jour se dévoile être bourreau. Comment réagir ? On voudra plus écouter l’homme que l’on connaît plutôt que la victime, et se forcer de lui trouver des circonstances atténuantes. Serait-ce solidarité masculine ou faiblesse de la fraternité ? Serait-ce le fruit de l’Histoire ou de l’éducation ? Cette éducation des hommes entre eux qui, dès le plus jeune âge, se font avec eux-mêmes et leurs semblables le pacte de ne jamais balancer personne. La balance est le déshonneur du mâle. Et même si notre frère se découvre un jour agresseur, harceleur, ou pire, on ne le balance pas. Ça ne se fait pas… La balance est un lâche.

            Au même titre que l’homme ne pleure pas, l’homme ne balance pas. Mais il peut conquérir par la force, déshumaniser l’autre sexe pour le réduire à un simple objet de conquête. Je sais que mon pote est un sale type, qu’il a fait du mal et qu’il en fait encore, mais je ne dis rien car je ne suis pas une balance. Telle doit être la raison.

            Mais se taire pour ne pas paraître lâche, c’est au final cela la vraie lâcheté.

 

            Sinon, le manque d’intérêt pour la cause féministe prédomine bien des hommes qui, somme toute, n’ont rien à se reprocher – que ce soit vrai ou simplement qu’ils le pensent. Bien sûr ils connaissent ce combat, plus ou moins, et prétendent que c’est une bonne chose et même le soutiennent par bonne conscience. Mais œuvrer pour le faire avancer, à quoi bon ? Je suis homme, je suis blanc, je suis beau, la société fut bâtie par des mecs comme moi pour des mecs comme moi. C’est un privilège de naissance, pourquoi le partager ? pourquoi pas ? ... Je veux bien que les femmes luttent pour leurs droits et pour l’égalité, mais c’est leur affaire. Je n’ai pas à m’en préoccuper. Voilà le genre de pensée qui ne se dit pas tout haut ; qui ne s’assume qu'entre hommes.

            D’ailleurs, que pourrions-nous bien dire ? se disent ces hommes. Dès qu’ils ont l’indiscrétion de se mêler à une discussion féministe, ils se sentent rejeté, interrogé sur leur légitimité. T’es un mec, t’es pas crédible… pensent-ils entendre. Ainsi les féministes restent pour eux un groupe de militantes anti-mecs, qui les détestent et s’opposent à eux. Le contraire du féminin disent même encore quelques simples d’esprit. Raison de plus pour ne pas s’en préoccuper, rester ignorant, etc…

            Pour certains autres qui osent s’interroger, la peur semble les gagner. Sûrement cette même raison du manque de crédibilité. Quelle légitimité un homme peut-il avoir à s’exprimer sur le féminisme ? A son tour, l’homme n’est ramené qu’à son sexe. Il ne peut être concerné, écouté, parce qu’il est homme. Au moins, pouvons-nous admettre que c’est désormais à eux de subir ce fait, cette réduction permanente. Elle va d’ailleurs parfois beaucoup plus loin : tu es homme, tu es donc suspect, naturellement penché vers la domination, se considérant systématiquement supérieur, inconscient de tes privilèges, etc…

            Il y a aussi la peur de trahir. L’homme qui parle, dénonce ses semblables même s’ils se permettent l’inacceptable, et s’interroge sur lui-même trahit le mythe si confortable du mâle froid et intrépide qui ne doute de rien et se fiche des autres. Il trahit ses frères en déshonorant l’image de l’homme fort et fraternel telle qu’ils veulent la faire perdurer, ce mensonge si gratifiant.

            Lâcheté, ignorance, désintérêt, peur de la légitimé ou de la traîtrise, à tout cela le silence demeure le meilleur abri.

 

            Despentes dans sa King Kong Théorie nous dit, en 2006 :

 

            Il y a eu une révolution féminine. Des paroles se sont articulées, en dépit de la bienséance, en dépit des hostilités. Et ça continue d’affluer. Mais, pour l’instant, rien, concernant la masculinité. Silence épouvanté des petits garçons fragiles. […]

            S’affranchir du machisme, ce piège à cons ne rassurant que les maboules. Admettre qu’on s’en tape de respecter les règles des répartitions des qualités. Système de mascarades obligatoires. De quelle autonomie les hommes ont-ils si peur qu’ils continuent de se taire, de ne rien inventer ? De ne produire aucun discours neuf, critique, inventif sur leur propre condition ?

            A quand l’émancipation masculine ?

           

            Aux hommes donc de s’exprimer, de s’assumer, sans crainte de faire déshonneur à leur virilité. Qu’est-ce donc d’ailleurs que cette virilité ? La cause féministe prenant de plus en plus d’ampleur, des hommes se sentent rabaissés au point de faire des stages de virilité (oui, cela existe…), de créer des concepts en carton comme celui de mâle alfa… Ridicule.

            La virilité selon Camus n’est rien moins que le courage d’affronter : ses actes, ses situations, mais aussi ses faiblesses, les autres. Le courage de reconnaître l’autre sexe comme son égal et de le considérer comme tel ne serait pas alors contraire à la virilité. Beauvoir, dès 1949, affirme que : personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité. Puissent-ils transmettre ceci dans leurs fameux stages.

            Aux hommes de s’affranchir de tous les mauvais clichés les concernant, que ce soit dans la société comme dans l’intimité. A commencer par le plus gênant d’entre eux qui prétends que tous les hommes sont faciles, qu’un homme justement parce qu’il est homme est forcément open à n’importe laquelle première venue, qu’elle lui plaise ou non, du moment qu’elle soit open elle aussi (et si elle ne l’est pas, voilà un beau défi…) En 1815, Jane Austen avec beaucoup d’élégance faisait dire à l’un de ces personnages masculins : C’est toujours aux dames de décider du degré d’intimité qui existe entre elles et nous.

            Aux hommes alors de se trouver enfin suffisamment d’esprit pour s’interroger sur leur intimité plutôt que de s’en remettre naïvement à leurs bas-instincts, d’apprendre à encaisser un râteau sans aigreur, de ne pas se ridiculiser davantage en insistant ou en demandant : pourquoi tu ne veux pas ? de ne pas se rabaisser à la vengeance de par la haine ou la violence, de reconsidérer leurs tentatives d’approche, d'être conscients et de souligner la nuance entre la drague et le harcèlement, de savoir rester digne même quand le séduction échoue. Enfin, de savoir oser regarder l'autre comme une semblable, et non un sexe à conquérir. 

            Aux hommes de casser les préjugés qui commencent par : les mecs… et finissent par : …tous les mêmes. Aux hommes de recréer l’image de l’homme pour que chacun cesse de craindre d’être regardé comme un suspect, un prédateur, un pervers… même s’il ne l’est pas.

            Certains et certaines demandent si c’est compliqué d’être un homme aujourd’hui. Certains d’ailleurs le prétendent, mais non ! ce n’est pas compliqué. Ce n’est peut-être plus un avantage, c’est de moins en moins un privilège de naissance, mais est-ce nuisible à l’homme ?

            Non. Les sales types sont nuisibles à l’homme, comme ils sont nuisibles aux femmes.

            Et si à cause de quelques sales types l’homme a maintenant mauvaise réputation, et que cela lui est compliqué, il ne tient qu’à lui d’embellir cette réputation.

 

            Tout ce qui peut gêner, effrayer, rebuter les hommes dans la philosophie et le combat féministes ne demande qu’à disparaître pour faire éclore une égalité saine où chaque être, quel que soit son sexe, puisse regarder l’autre sans la moindre crainte ni méfiance.

            Et cet idéal ne saurait être si les hommes, encore, se taisent.

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