L'art "non-essentiel" à l'Etat n'est pas nouveau !

Le monde de l'art digère encore une étiquette : "non-essentiel". Plus que le fait d'être réduit à rester chez soi, cette étiquette fait mal. Est-elle nouvelle ? Explorons comment ce monde est, même sans la crise, souvent considéré.

Il y a un an, nous passions le cap dit de la « mi-saison ». Dans le monde du spectacle vivant, ce n’est jamais la période la plus prolifique, ni la plus féérique. Sorti·e·s de la période des fêtes où le travail est quotidien, où nous enchaînons les représentations autant en matinées qu’en soirées – car les vacances de Noël sont notre grand rush de l’année, y compris les jours fériés. Après ça, janvier et ses bonnes résolutions nous font dormir. Les gens font un régime, sont fatigués, ont froid, le bad mood post-fêtes de fin d’année, et un budget à reconstruire. Ces économies donnent aux salles de spectacle un passager silence. Et aux artistes, de nouveaux espoirs à entretenir. Préparons-nous : nous reviendrons !

            Il y a un an nous travaillions. Nous préparions de belles choses pour le printemps et le reste de la saison, jusqu’aux festivals de l’été et les saisons d’après. Vendredi 13 mars 2020 : tout s’écroule. Malgré que l’on nous ait déjà demandé de cesser de nous serrer la main, de nous faire la bise… malgré l’interdiction des grosses jauges de plus de 5000 personnes en lieux clos, puis dans la foulée de plus de 1000 personnes, nous n’osions croire à devoir renoncer à nos ambitions. Et ce vendredi 13, Monsieur le Premier Ministre annonce la fin des rassemblements de plus 100 personnes. Plus de doutes, ni d’espoirs possibles. Le spectacle est annulé. Pour beaucoup d’entre nous c’est la première fois. Les affiches sont faites, nous répétons depuis des mois, les réservations sont ouvertes, mais le spectacle est annulé. Et pas besoin d’attendre le discours de lundi pour déjà cesser l’activité.

            Trois jours plus tard nous sommes confinés. Beaucoup parmi nous trouvent cela plutôt marrant, inédit. Nous reprendrons notre art d’ici deux ou trois mois, le temps que cela se tasse… et puis tout ira bien. Profitons-en pour nous reposer, nous ressourcer, etc… Et ensuite, ça ira. Seulement voilà, on connaît la suite…

 

            Aujourd’hui, un an plus tard, jamais le mois de janvier n’aura suscité autant d’espoirs dans les salles de spectacle. Janvier d’habitude si calme, une transition entre deux périodes de rush, de vacances scolaires où le public rempli nos salles… Janvier 2021, c’était la perspective des retrouvailles. Les salles ont fait semblant d’y croire, mais ne sont pas étonnées de rester fermées. Fermées depuis un an. Si bien qu’à présent, toute échéance se réduit jour après jour à néant.

            Entre-temps, que s’est-il passé ? Nous étions d’abord conscient·e·s que nos lieux de représentations, là où nous exerçons le métier que nous avons choisi, étaient des nids à contagions, et sans même discuter nous nous sommes confiné·e·s.. Le temps d’un été nous avons rouvert timidement, l’on nous a autorisé·e·s à retravailler avec un protocole sanitaire bien précis et des demi-jauges, et nous nous sommes soumis·es à cet effort sans problème. Les demi-jauges sont souvent une normalité dans monde du spectacle, car celui-ci avait déjà perdu beaucoup de sa magie, même avant la crise. Une moitié de salle chaque soir suffit à considérer un spectacle comme étant un succès. Pourquoi ? Les ondes, le numérique, les prix, les crises, la flemme, la croyance en l’idée que le spectacle est réservé aux élites intellectuelles, etc… Un autre débat… En bref, le monde du spectacle, c’est déjà difficile en temps normal, alors quand une crise s’ajoute à la crise… continuons quand même ! Continuons, mais non : l’automne à peine commencé nous avons refermé. Nous pensions revenir vite, en fin d’année, puis en début d’année, vivre un petit peu de notre traditionnel rush des fêtes, passer Noël et le 31 au théâtre… mais non. Nous restons encore désillusionné·e·s. Cependant, nous avons gagné une étiquette. Une étiquette précise pour qualifier l’art : non-essentiel.

            Cette étiquette nous a tout de suite collé à la peau. Tous et toutes se sont offusqué·e·s, se sont manifesté·e·s à travers des messages et des posts aux allures de poncifs, limite clichés, revendiquant l’art pour l’art : « L’art est essentiel à la vie de chacun !... » etc… On a prôné l’histoire de France et l’importance que ce beau pays a toujours donné à la culture, l’image de la culture française à travers le monde et à travers les siècles, et la place qu’elle occupe, prédominante. Oui, nous y croyions tous et toutes, et voulons y croire encore.

            Pourtant, cette étiquette d’art non-essentiel n’est pas si étonnante, face à notre situation, du peu d’importance que l’Institution lui donne et des regards que l’on doit affronter ; en temps normal. Combien de gens n’osent avouer qu’artiste, pour eux, n’est pas un vrai métier… ? Ils font semblant d’approuver pour ne pas nous blesser, nous croyant plus susceptibles que la moyenne, quand nous leur annonçons notre profession ; mais nous devinons bien derrière leur regard qu’ils nous jugent mal, comme si nous n’avions pas encore fini de grandir et que nous croyions encore aux contes de fées, pas encore détaché·e·s de nos rêves d’enfants… et qu’un jour viendra, nous nous trouverons enfin un métier digne de ce nom.

            Tout commence dès les études. L’art n’est pas essentiel, et la très large majorité des écoles d’arts ne sont d’ailleurs pas reconnues par l’Etat. Nous avons beau constituer un dossier de candidature d’entrée, passer un concours, un ou plusieurs entretiens, examens, travailler, réviser… pour intégrer une école qui nous offrira une formation de trois années ou plus de pratiques d’arts divers intensives et de multiples cours théoriques, le diplôme que nous obtiendrons à la fin, si nous avons bien travaillé, n’aura absolument aucune valeur. Aux yeux de l’Etat. Le Ministère de l’Enseignement Supérieur ne reconnaît pas l’enseignement des écoles d’arts. Bien sûr, exception faite pour les hauts-lieux protégés par les grandes institutions qui font la fierté du Patrimoine et de l’Histoire ; le Conservatoire National Supérieur, ainsi que quelques autres écoles bénies par l’Institution, auront toujours de la haute valeur et reconnaîtront leurs disciples au point de les diplômer officiellement. Pourquoi alors ne pas y entrer ? Nous dirons-nous. Car ce sont des concours dignes de l’ENA : pas loin de 1500 prétendant·e·s pour au final n’en retenir que 20, pistonné·e·s et enfants de stars compris·es, et sur une base de critères très discutables. L’art essentiel et reconnu ne serait-il donc réservé qu’à une petite poignée de reçu·e·s ?

            Quand on n’a pas les codes des grands concours nationaux et que l’on ne connaît personne pour offrir sa protection, tel un tuteur dans l’ancien régime, est-on alors exclu de l’élite ? D’autres écoles veulent bien de nous. Certes, elles sont payantes, et pas forcément nourries par l’Etat. Cela donne-t-il à leur enseignement une valeur moindre ? Le concept d’études privées dans les filières commerciales ou administratives, par exemple, n’empêche pas de reconnaître ces études et d’en approuver le diplôme. Il faut croire que cela est plus essentiel. Les artistes, quand ils se présentent comme tels auprès des différents bureaux tels le pôle emploi, la CAF, les impôts, ou tout autres administrations nationales sont ainsi jaugé·e·s du regard. Un regard qui dit : LOL !

            Pourtant ils et elles peuvent parfois bien être essentiel·le·s, ces artistes, pour les meneur·euse·s de l’Institutions. Quand on fait appel à un acteur (populaire quoique non-diplômé) lors de la cérémonie du 14 juillet pour déclamer avec style un passage de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, fierté de la France, histoire de frimer devant les représentants des autres pays invités. Pour se faire l’égérie et le porteur de message d’espoir auprès des plus philanthropiques associations, les non-essentiel·le·s servent enfin à quelque chose de censé. Ou mieux encore, lors des campagnes électorales, les artistes sont terriblement nécessaires pour récolter des voix grâce à leur art et leur popularité, en même temps qu’ils et elles viendront ambiancer les meetings et pourquoi pas la grande soirée de la victoire sur une place parisienne.

            Les politiques qui nous gouvernent et pour qui nous votons possèdent aujourd’hui en leur cabinet une ou plusieurs personnes chargées de ce que l’on nomme désormais : les éléments de langage. Ce que l’on nommait autrefois rhétorique, dialectique, discours, communication… s’intitule à présent en toute (fausse) modestie : éléments de langage. Et des gens sont payés pour cela, dans chaque cabinet ministériel. C’est à ces personnes que revient chaque jour la délicate mission de rechercher les bons mots et les bonnes formules que le ministre déclamera devant la nation afin de transmettre, de la manière la plus glissante qu’il soit, les nouvelles décisions. Il faut être sec, mais en douceur. Il faut être clair, mais pas trop précis. Il que le peuple comprenne, mais sans cesser de s’interroger. Histoire de ne pas provoquer de réactions trop virulentes. Ces chargé·e·s d’éléments de langage se prennent sans nul doute pour des ténors de la com’, spécialistes des phrases et surtout des grands discours résumés en peu de mots, et qui auront ce double-impact de donner une punition, mais gentiment.

            Il s’agissait donc d’énoncer une sanction en tâchant de faire en sorte que tout le monde reste calme. De dire au monde de l’art qu’ils ne pourront plus travailler car leur métier, si tant est que c’en soit un, est dangereux. Mais sans les offenser. Et la bonne formule fut : non-essentiel ! … Ne leur est-il vraiment pas venu à l’esprit, à un moment ou un autre, que cette formule ne créerait que colère, tristesse, dégoût… des envies de crier, d’insulter, de frapper à leurs portes dorées ? Nous prend-on à ce point pour des crétin·e·s ? nous, artistes non reconnu·e·s par l’Etat, donc forcément pas intelligent·e·s. Enfin la vérité était dite de manière brute, et nous semblions être les derniers et les dernières à ne pas savoir que nous sommes non-essentiel·le·s à ce monde.

            Était-ce là l’intention des créateurs et/ou créatrices de cet élément de langage, et de leur chef ?

 

            D’ailleurs, que veut dire essentiel ? Tout le monde s’est indigné que l’ordinateur soit plus essentiel que le livre, la station de métro plus essentielle que le musée, cela a donné lieu aux mesures ridicules, surréalistes, dont nous avons été témoins telles ces bibliothèques enchaînées… La définition du mot essentiel·le a pris un nouveau sens, un sens politique, et difficile à cerner. En pleine pandémie on ne peut plus se procurer de culture mais pouvons encore acheter des cigarettes (et c’est d’ailleurs un fumeur qui écrit) et des jeux à gratter. La Française des jeux serait-elle plus essentielle pour la politique que l’Opéra de Paris ?

            Sarah, anesthésiste-réanimatrice dans un grand hôpital parisien, me disait pourtant lors de la première vague : « Après ça, nous aurons besoins de beaux spectacles pour sourire à nouveaux. Nous aurons besoin de vous. » Hélas, on a dit à Sarah que finalement, elle n’avait pas tant besoin de nous. Ou qu’il lui faudra encore attendre.

            Baudelaire, dans son art de poète, en reconnaissait, en revendiquait même la profonde inutilité, voyant le poème comme un acte d’une pure gratuité, qui ne changera rien au monde ni à l’homme, ne servira à rien ni personne. Il n’a pas attendu que le pouvoir le qualifie de non-essentiel, il se l’est proclamé lui-même et c’est justement pour cela que Baudelaire faisait de l’art, façon pour lui et son esprit rebelle de ne pas se confondre avec les autres gens vivant dans l’illusion de servir à quelque chose, d’être indispensables au mouvement rotatif de la Terre. Lui ne sert à rien, et tant mieux ! Pourtant l’Education nationale aujourd’hui nous fait étudier Baudelaire à l’école. Elle nous le transmet souvent mal, d’une matière trop intellectuelle, mais elle nous le transmet. Si Baudelaire est étudié à l’école, c’est qu’il est important à notre histoire, et que l’on juge qu’il puisse nous être utile.

            Dans La Peste de Camus, les théâtres, cinémas, cafés et restaurants restent ouverts. Le peuple peut ainsi entretenir un semblant d’illusion que la vie continue… Pour Camus, ce peut être aussi une marque de délaissement : on a trop à s’occuper de la maladie pour aller se préoccuper de l’art, on s’en fout un peu… et pour le Docteur Rieux, il n’est pas inessentiel de venir boire un verre au bar après avoir soigné, ou n’avoir pas pu sauver, les malades de la peste. Certes, les Oranais·es de Camus n’ont pas Instagram ni Netflix, mais ils ont de l’espoir. Nous, nous en venons à craindre le désespoir, le désespoir d’une vie future qui ne serait que virtuelle, et où notre métier d’artiste disparaîtrait. Car à force de se sentir non-essentiel·le, on finit par se sentir inutile, pour finalement tout abandonner.

            Des artistes ont déjà abandonné. Il ne faut pas les juger. D’autres se battent encore, se réfugient dans leurs rêves de créations nouvelles en attendant la permission de réexprimer leur art, comme au temps de la censure. Nous nous sentions né·e·s dans une époque et une démocratie suffisamment libres pour échapper à cette censure que nos classiques ont affrontée, et pourtant, nous semblons aujourd’hui affronter la même sanction : l’interdiction de créer.

            Pendant l’occupation, Guitry agit pour la réouverture des théâtres, et pour que les français·es prisonnier·ère·s de leur propre patrie puissent encore jouir d’aller se cultiver. On l’accusera alors d’intelliegnce avec l’ennemi. Nous, nous accuserait-on de crime contre l’humanité de vouloir rouvrir les théâtres en pleine pandémie ? Nous nous sommes bien sûr posé·e·s la question, et nous nous la posons encore. Alors pour éviter de nous accuser d’être des criminels l’on s’est empressé de nous qualifier de non-essentiels. Et c’est avant-tout cela qui nous révolte.

            « Vous ne servez à rien. Restez chez vous. » Voilà ce que nous avons entendu.

            Que les artistes ne soient pas essentiel·e·s au gens du pouvoir, nous le savions. Nous le constatons à longueur d’année par la baisse des subventions, quand on peut en avoir, et par la difficulté voire l’impossibilité d’en obtenir quand on n’en a pas. Nous le constatons par ces attachés culturels de l’Etat qui disent venir nous voir et ne viennent pas, par les partis politiques qui retirent nos affiches pour mettre les leurs, par les stars politiques qui font la couv’ des magazines et rapetissent les colonnes culturelles des journaux. Nous le constatons par ces théâtres qui ferment pour laisser place à des bureaux.  Nous le constatons dans le regard des gens de l’Institution et des Bureaucrates. Nous le constatons par la difficulté d’être simples locataires d’un 20m² parce que nous sommes intermittent·e·s – c’est d’ailleurs ainsi qu’il faut que l’on décline notre profession : nous ne sommes pas artiste, acteur, chanteuse, danseur, musicienne… nous sommes intermittents, intermittentes (quoique… pas toujours !) Et à présent : non-essentiel·le·s.

            Que l’on se fiche de nous, ce n’est donc pas nouveau. Mais à présent que nous sommes interdits de jouer, lorsqu’enfin nous reviendrons, lorsque les non-essentiel·e·s oseront revenir travailler, comment est-ce que l’on nous regardera ? On nous en voudra de ne pas avoir su nous réinventer, comme nous l’écrivent chaque jour les internautes râleurs et râleuses, on nous regardera avec pitié et on viendra nous voir par compassion… On nous rappellera que nous ne sommes pas à plaindre car nous fûmes tout de même payé·e·s à ne rien faire, et conscient·e·s de cette chance nous n’oserons répondre. Nous n’oserons répondre que bien d’autres galères nous attendent, qu’après un an de fermeture les théâtres non-subventionnés, à défaut de n’avoir que peu voire rien perdu, n’ont surtout rien gagné, que les producteur·trice·s non-plus n’ont rien gagné donc rien à investir dans de nouvelles créations, que si les intermittent·e·s ont été prolongé·e·s de leurs droits, il sera bien difficile de trouver des cachets ensuite. Il n’y aura plus d’aides, tant mieux : retravaillons ! Mais y aura-t-il seulement du travail ?

            Oui, on nous dira gentiment que ce sera encore plus compliqué qu’avant, et les politiques nous diront : « on sait que c’est dur mais vous êtes formidable. » Avant de nous délaisser encore, mais au moins nous serons libre de rejouer, quitte à galérer. Et comme à longueur d’année nous recommencerons peut-être à sourire, heureux de pouvoir à nouveau ne servir à rien ; marginaux, marginales, mais enfin prolifiques.

 

HUREL

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