Innovation ? ou Progrès ?

Est-ce que l'utilisation de plus en plus intensive du mot « innovation », en lieu et place du mot « progrès », traduit simplement une coquetterie de vocabulaire ou alors trahit-elle une vraie bascule philosophique ?

Depuis un peu moins d’un siècle, et de plus en plus désormais, l’utilisation du mot progrès bascule vers celle du mot innovation. Au-delà d’un simple remplacement de vocabulaire, ce léger glissement traduit une bascule idéologique majeure du monde occidental.
Si on se réfère à de bêtes définitions, chacune prise à travers le prisme scientifique et technologique qui nous intéresse ici, on oppose :


Progrès : Évolution régulière de l’humanité, de la civilisation vers un but idéal.

Innovation : Ensemble du processus qui se déroule depuis la naissance d’une idée jusqu’à sa matérialisation (lancement d’un produit), en passant par l’étude du marché, le développement du prototype et les premières étapes de la production.


D’ores et déjà, la définition de l’innovation est fortement colorée : on ne peut pas la dissocier de la culture d’entreprise actuelle et de l’idéologie libérale dans sa globalité.
Pourtant cette notion a d’abord eu un sens quelque peu différent. Le mot vient du latin innovare, qui signifie littéralement « renouveler ». Il n’a commencé à avoir une connotation positive qu’à partir de l’utilisation par Schumpeter dans le contexte économique aux alentours de 1940. À ce moment, l’innovation est considérée comme du progrès pragmatique (j’utilise volontairement cet adjectif dont on nous gave depuis quelques années, associé à ses copains « réaliste » et « concret »).
Aujourd’hui, innovation est presque synonyme de solution, mais de solution en tant que telle, car dans une société qui met la résolution sur un piédestal, on a rarement aussi mal compris ce qu’était un problème. L’innovation ne s’utilise pas non plus pour n’importe quoi : d’abord très associée à une avancée technologique, elle s’est peu à peu élargie aux procédés d’entreprise, aux méthodes de management et, plus récemment, au simple développement d’un outil non encore présent sur le marché. Le mot, déjà un peu pâlot, s’est alors vidé de sa substance et s'est réduit à un morceau de novlangue qui n’a de résonnance positive que dans les milieux où il est répété à longueur de journée.
On en arrive à des paradoxes terribles, de ceux qui pourraient ouvrir des trous noirs et précipiter l’idéologie libérale (a. k.a l’économie pragmatique) dans l’absence absolue de lumière qui sied le mieux à ses incohérences : par exemple, la découverte de la magnétorésistance géante par Albert Fert en 1988, laquelle est notamment utilisée dans les têtes de lecture de nos disques durs et dans les principes de la MRAM, n’est pas considérée comme de l’innovation, au contraire de cette nouvelle boisson maronnasse, Feed, censée remplacer vos repas cuisinés avec amour.
L’innovation ne semble donc pas le prolongement logique de la notion de progrès telle qu’elle avait été définie et chérie par les Lumières, qui, dans leur grand élan humaniste, allèrent implanter le progrès à coups de burin sur tous les continents où le sens de la notion divergeait de celle qu’ils lui avaient donnée.
Mais revenons d’abord à la source des concepts afin d’éliminer les premières confusions et parlons des avancées scientifiques. La science a toujours étudié le factuel (même si les faits sont toujours nuancés par la subjectivité nécessaire de l’observateur) et a cherché à favoriser la compréhension du monde, de façon globalement neutre. Ses découvertes ne sont assorties d’aucune valeur morale, elles sont simplement déduites de faits et, quand elles ont eu un impact sociétal, ç’a souvent été à leurs dépens et à la suite de développements qu’on imputera plutôt à la sphère technologique.
J’introduis à présent l’idée de religion, légèrement déformée du sens qu’on lui donne habituellement, à l’aide d’une définition qui fera foi dans le reste de l’article :


Religion : système de valeur qui reconnaît un ordre moral supérieur auquel il est nécessaire de se conformer.


Sous cette définition assez large, on retrouve aussi bien des « vraies » religions (christianisme, islamisme, etc), des idéologies politiques (libéralisme, communisme, etc) ou encore des philosophies plus générales (spinozisme, véganisme, dataisme, etc). Toutes ces religions, sous la condition qu’elles en acceptent la réalité, peuvent se servir des avancées scientifiques en fonction de leur système de valeurs. C’est cela qu’on appellera progrès. Il est donc évident (ça l’était déjà à la lumière de la définition) que ce concept est protéiforme et qu’il serait maladroit, voire illusoire, de vouloir définir une notion de progrès valable pour toute l’humanité. C’est là le paradoxe de la définition, qui mélange une évolution générique avec un concept (l’idéal) subjectif et variable.
On pourrait d'ailleurs imaginer que pour une religion rationaliste, très proche du monde scientifique, le progrès serait juste un ajout à la gigantesque base de connaissance de l’humanité et qu’une découverte scientifique en tant que telle constituerait un progrès. À l’inverse, pour une autre religion comme le christianisme, une avancée scientifique ne constitue en rien un progrès.
On remarque aussi qu'une avancée scentifique est souvent une étape nécessaire (mais jamais suffisante) au progrès, c'est pourquoi elle peut rarement être colorée moralement, même si l'objectif final ayant encouragé son avènement l'est. Elle ne constitue une finalité que pour la très fermée religion de la connaissance qui fait de toute forme de savoir une fin en soi.
À partir de là, il est assez simple de déduire que l’innovation est la forme du progrès appliquée à la religion du capitalisme et du libéralisme. On retrouve dans la définition tout ce qui est considéré comme « idéal » du point de vue d’une entreprise (centre social de ces religions) : matérialisation, marché, développement, production. Il n’est donc pas si étonnant de voir que le libéralisme, si friand de création ou d’appropriation de vocabulaire, ait voulu renommer la notion de progrès. On comprend aussi la difficulté qu’ont ceux qui n’adhèrent pas à cette religion à voir l’aspect positif de la notion et l’impossibilité qu’ils ont, au regard de leur propre système de valeur, de la faire coller au concept de progrès.

Finalement, il peut arriver que certaines idéologies tombent accidentellement d’accord et se rejoignent sur la façon dont une technologie sert le progrès (tel qu’elles le définissent chacune de leur côté). Par exemple, une éolienne sera considérée comme un progrès par la religion écologiste, mais aussi comme une innovation dans le cas où elle parvient à faire prospérer l’entreprise qui l’a inventée (ou mieux : développée).
Mais si les deux religions considèrent le gros bâton à 3 pales tournantes comme un outil positif pour l’humanité, c’est pour des raisons différentes : l’une y verra la transition énergétique, les énergies renouvelables, et l’autre l’ouverture d’un nouveau marché, la prouesse technologique, l’incroyable défi logistique. Et même si, le temps d’un développement technologique, écologie et libéralisme vont filer le parfait amour, la désillusion n’en sera que plus grande quand elles réaliseront que leurs motivations diffèrent et que le progrès ne pourra jamais être le ciment universel de l’humanité.

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