Le fact-checking, la plume et la bille de tungstène

Le fact-checking est confronté à l'inégalité des objets devant la chute des corps dans cette courte parabole.

N’importe qui peut faire cette expérience. Prenez une plume et une bille de tungstène, assurez-vous à l’aide d’une pesée précise que la première est moins lourde que la deuxième ; c’est un paramètre de l’expérience (également un premier fait à considérer). Faites tomber, côte à côte, les deux objets dans votre salon. Vous ferez le constat suivant : la bille de tungstène arrive au sol avant la plume. Voilà le deuxième fait.

Répétez l’expérience plusieurs fois, avec d’autres matériaux si vous le souhaitez, faites en une banque de données et envoyez le résultat à un spécialiste du Big Data. Celui-là, pas encore au fait des subtilités sémantiques qui séparent les mots « corrélation » et « causalité », en déduit une loi universelle et absolue que tout le monde peut aisément vérifier dans la vie de tous les jours :

> Plus un objet est lourd, plus il tombe vite (Loi de la Chute des Corps des Big Data, ou LCCBD)

Grâce aux faits, nous avons ainsi établi la solide loi de la chute des corps.

À présent, plaçons-nous dans un monde où il est donné une grande importance aux plumes et aux billes de tungstène en tant qu’individus, place qu’ils ne méritent probablement pas, mais ne nous en émouvons pas.

Les hommes politiques s’emparent alors de la LCCBD. Certains se plaignent de l’injustice de la nature par laquelle les plumes mettent plus de temps à chuter, d’autres se gargarisent d’être faits de tungstène et critiquent les plumes pour leur incapacité à aller plus vite.

Lors d’un débat télévisé, le ténor d’un grand parti affirme : les billes de tungstène tombent trois fois plus vite que les plumes. S’en suit une discussion oiseuse et inintelligible comme seuls les grands débats politiques et les dîners de famille élargis savent en produire. Les médias sont déjà sur le front et s’empressent de fact-checker cette information : le vote de millions d’électeurs est en jeu et ces derniers ne sauraient être trompés au sujet d’une donnée aussi cruciale. Des expériences sont menées et, à nouveau, les spécialistes du Big Data sont sollicités. Les fact-checkeurs tirent deux conclusions de ces résultats : non seulement les billes de tungstène ne tombent pas trois fois plus vite que les plumes (en réalité 2.8 fois en moyenne), mais ce chiffre est à nuancer parce qu’il dépend d’autres facteurs que l’on n’explique pas comme l’humidité de l’air. Les lecteurs du vénérable journal se gargarisent de ce rétablissement des faits et exultent d’avoir enfin un argument à opposer à leurs adversaires lors des débats de bar ou de machine à café.

Certains hommes politiques prennent au sérieux ces nouveaux faits établis. Ils basent leurs nouvelles mesures sur ces connaissances solides et inattaquables. Certains cherchent à réduire les inégalités en érodant un peu la bille de tungstène afin qu’elle soit moins lourde et donc, selon la LCCBD, qu’elle tombe moins vite. D’autres, faits de tungstène, critiquent les plumes pour leur incapacité à être plus lourdes : qu’elles se lestent ! Qu’elles aillent s’habiller de poils supplémentaires par la force de leur rachis ! Les derniers, enfin, stipulent qu’une main invisible va probablement ralentir la bille afin que la plume ne soit pas trop laissée-pour-compte.

Un journaliste un peu plus malin, probablement pas un éditorialiste, se met alors indépendamment en quête un champion de l’expérience de pensée. Prenez Galilée, Einstein, prenez Orwell, les mondes scientifique et littéraire regorgent de ce genre de personnes capables de se projeter plus efficacement que si l’ensemble de la classe politique mettait en commun ses efforts pour le faire. L’homme en question — prenons Galilée — fait l’expérience de pensée suivante :

Il s’empare de deux billes de tungstène de masse strictement égale, sachant que, selon la LCCBD, ils tomberont à la même vitesse. Puis il attache à l’une d’entre elles un parachute, augmentant par là la masse totale de l’objet. Le système « bille de tungstène – parachute » est donc plus lourd que le système « bille de tungstène seule » : selon la LCCBD, il doit donc tomber plus vite. Or Galilée pressent que ça ne sera pas le cas. Reste à faire l’expérience : celle-ci confirme son intuition. Galilée réfléchit et postule que l’air doit être le responsable de cette entorse à la LCCBD. Avec des moyens rudimentaires, il crée dans une cloche un vide relativement correct et réitère l’expérience : les deux systèmes tombent alors à la même vitesse. Il reproduit l’expérience avec, cette fois, la plume et la bille de tungstène (bien conscient que si les faits ne font pas tout, ils sont tout de même un élément important des démonstrations) et arrive au même résultat : les deux systèmes tombent à la même vitesse. Il établit donc une loi de la chute des corps :

> La vitesse d’un objet en chute libre ne dépend pas de sa masse.

Cette nouvelle loi, bien que décriée parce que les conditions de l’expérience sont peu représentatives du fameux et indéboulonnable réel, excite les hommes politiques qui voient s’ouvrir de nouveaux horizons. Certains proposent de supprimer l’air pour rétablir l’égalité entre les plumes et les billes de tungstène, d’autres de rendre la plume plus aérodynamique pour favoriser sa pénétration dans l’air, d’autres encore suggèrent de remplir le monde d’eau pour accentuer le phénomène et éviter que les plumes ne chatouillent les billes, tandis que les plus naïfs imaginent que si dans l’expérience de Galilée les deux objets tombent aussi vite, c’est sûrement qu’une main invisible a poussé la plume.

Les journalistes responsables du fact-checking admettent leur erreur passée et reconnaissent qu’ils n’ont pas considéré le problème dans sa globalité. Ils promettent qu’ils examineront désormais les faits à la lumière de la nouvelle loi de Galilée. Mais lorsqu’on leur suggère de remettre à leur tour en cause cette loi, ils protestent : les faits n’ont-ils pas montré que cette loi était valide ?

 

Bien entendu, comme toute métaphore confrontée à un problème compliqué, celle-ci est incomplète et ne prétend qu’à un éclairage partiel de la religion démocratique qu’est devenu le fact-checking, dont il ne s'agit ici pas de nier la nécessité, mais la suffisance. Pour une critique plus exhaustive de cette mode journalistique et de son insuffisance face aux affects générés par les nouvelles et dangereuses politiques « post-vérité », je vous conseille la lecture de cet article de Frédéric Lordon dans le Monde Diplomatique.

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