Hommage au baigneur inconnu

Aux bassins la patrie reconnaissante : hommage à Avanish, le baigneur inconnu du Grand Bain. Un regard personnel et légèrement chloré sur le film de Gilles Lellouche, sorti le 24 octobre, qui relate avec empathie, créativité et joie le défi improbable que se sont lancé huit cabossés de la vie et leurs deux entraîneuses : remporter les championnats du monde masculins de natation synchronisée.

L’histoire est pleine de ces héros négligés, suffisamment là pour ne pas être totalement ignorés, insuffisamment pleins pour manquer d’être transparents, un peu, comme transpercés du regard, défigurés au fond.

Ils se montrent à qui sait les voir, il arrive même qu’ils se racontent, ou plus souvent qu’on les raconte, depuis la boue des tranchées, sous le néon d’un hôpital désargenté, à la grille d’un centre de rétention. Dans le cours d’un récit de famille, également, ou au bord d’un bassin de natation.

La discipline, en effet, n’est pas en reste. Pour un Johnny Weissmuller, pour un Michael Phelps, pour une Kiki Caron, combien de Avanish ? Oui, Avanish, l’un des huit nageurs de l’équipe de France masculine de natation synchronisée, celle-là même qui a remporté le titre mondial en Norvège le… en… Récemment.

L’évènement fut de taille, prodigieux et admirable. L’Equipe, pourtant, n’y a pas consacré le moindre entrefilet. Wikipédia est restée muette. La compétition a bien été filmée, retransmise en direct, mais le web n’en a pas conservé trace. Les historiens devront certainement se plonger dans les archives des fédérations de natation pour situer plus précisément les faits et donner leur pleine mesure.

Les protagonistes de l’évènement, eux, sont mieux connus. Bertrand, Laurent, Marcus, Simon, Thierry, John, Basile. Et Avanish, donc. Des hommes entre deux âges, rongés, précocement vieillis. Des cabossés de la vie, a-t-on entendu, des gueules cassées. Des grands témoins, est-on plutôt tenté de dire, plongés dans le présent jusqu’au cou sans véritablement faire époque. On les reconnaît sans tout à fait se reconnaitre, et c’est ce qui en fait des personnalités intéressantes.

Pour des raisons qui n’appartiennent qu’à eux, ils se sont un jour agrippés à l’idée de faire corps, désynchronisés du leur pourtant, mais habités soudain d’être plusieurs, à l’entraînement ou au coeur de la compétition, comme lors de ces championnats du monde en Norvège qu’ils ont remportés contre toute attente le…, en… Voici peu.

La natation artistique n’a peut-être pas sauvé les huit garçons, mais elle leur a maintenu la tête hors de l’eau, si l’on peut dire. Et dans ce secours ont également été rattrapées leurs entraîneuses, dont on sait les épreuves qu’il leur a fallu endurer, le handicap pour Amanda, l’alcoolisme pour Delphine. Chacun.e est allé.e au-delà de soi pour servir les autres, pour les animer, et c’est ce qui en fait d’authentiques héros, d’authentiques héroïnes.

Avanish a été de l’aventure, du début à la fin. Sans être techniquement un pilier de l’équipe – on désigne ainsi le nageur qui en porte un autre sur ses épaules – il y a tenu son rôle, ni mieux ni moins bien que ses partenaires. Pourtant, personne n’a jamais très bien su quelle était sa place dans le collectif. Membre le plus identifiable de l’équipe (c’est le seul à ne pas être blanc), il est resté aussi le plus transparent. Visible mais inatteignable. On le sait, il ne parlait pas français. Tamoul peut-être, bien qu’on ne sache rien de ses origines, de son parcours, de son présent, sinon qu’il lui arrive de prendre le bus au pied d’une barre que l’on imagine HLM. Sa langue n’appartient qu’à lui, ce qui ne l’a pas empêché d’être compris de ses camarades : cocasse, on l’imagine, sans que cela suffise à savoir plus de lui que ce que ses équipiers en recevaient.

Un point sans importance, sans doute, dès lors que l’on participe à un collectif. Mais un point d’importance, tout de même, pour ne pas procéder du seul collectif, c’est-à-dire tenir sa dignité et sa légitimité à être du seul assentiment des autres. Cette ambigüité plane sur la figure d’Avanish, que l’on aurait tôt fait de prendre pour un protagoniste fortuit de l’histoire, un héros transitoire, un faux alter ego.    

Par bribes, par touches, on connait ses coéquipiers. Sans épuiser leur personnalité, ce que l’on sait d’eux les définit justement, disant assez de leur courage, de leurs lâchetés, de leurs aspirations, de leurs renoncements. Ils sont devenus des sujets, et c’est la force en même temps que la beauté de l’empathie, celles de l’imaginaire tout autant, que d’en offrir une intelligibilité – et pas seulement linguistique.

En cela, gageons qu’un roman, un film, un travail universitaire sur l’histoire de l’équipe masculine victorieuse des mondiaux de natation synchronisée rendra tôt ou tard justice à Avanish, levant le voile sur sa biographie, sur ses motivations, le réinscrivant, même succinctement, mais équitablement, dans une trajectoire de vie à laquelle s’accrochent espoirs et désillusions, volontés et défaites, joies et détresses.

Une telle œuvre pourrait s’appeler En nage, Refaire surface ou Le Grand Bain. Elle honorerait la mémoire de sept athlètes qui ont honoré la France et d’un huitième, Avanish, homme à part entière et baigneur inconnu.

 

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