Des voix pour le Brésil

Les idées portées par Jaïr Bolsonaro sont racistes, homophobes, misogynes, anti-démocratiques, écocidaires. Elles appellent une pratique du pouvoir martiale et extrêmement violente. Ses partisans l’ont compris. Ses opposants aussi. Les premiers s’enivrent de leur pouvoir naissant. Les deuxièmes sont saisis par la peur.

Candidat d’extrême-droite (Parti Social Libéral), Bolsonaro est un ancien capitaine de l’armée de terre. Il siège à la Chambre des Députés depuis 1991. Il a recueilli 46,03% des suffrages au premier tour de l’élection, le 7 octobre dernier. Manquant de peu l’accession directe au sommet de l’Etat, il lui faut encore vaincre Fernando Haddad, candidat de gauche (Parti des Travailleurs), un universitaire qui fut ministre de l’Education sous Lula puis maire de São Paulo.

L’élection présidentielle brésilienne n’est pas jouée. D’une certaine manière, pourtant, Bolsonaro a déjà gagné. Son émergence sur la scène politique n’est pas un feu de paille. Sa posture agrège des ressentiments conjoncturels, certes, mais les violences dont il est le nom travaillent de longue date la société brésilienne.

Nous avons atteint ce point où le temps des déclarations rencontre celui des actes. L’abomination tâtonne encore, mais elle est à l’œuvre. Les agressions se sont multipliées, à Rio, à São Paulo, à Ribeirão Preto, contre les militants de gauche, contre les homosexuels, contre les femmes. Des morts, déjà, sont à déplorer, à Salvador, à Curitiba, à São Paulo. La presse internationale en a rendu compte.

Pour l’heure, mais pour combien de temps encore – Bolsonaro a annoncé qu’il « souhaite mettre fin à l’activisme au Brésil » au lendemain de son élection – les témoignages accèdent à une exposition, ils peuvent être relayés, enjoignent la solidarité face à la barbarie naissante. Ils sont une ligne de front fragile sur un terrain surinvesti par les équipes de Bolsonaro et les candidats du PSL aux autres charges électives (renouvellement intégral de la Chambre des Députés, renouvellement aux deux tiers du Sénat, élection des gouverneurs fédéraux). L’histoire dira ce que la réussite électorale de l’extrême droite aura dû à son omniprésence numérique, à grand renfort de fake news et d’intimidations, sur Facebook et plus encore WhatsApp.

Au cœur du vacillement, chaque cas individuel prend force d’emblème. En cela, l’assassinat de Moa do Katendê le soir du premier tour, à Salvador de Bahia, ne marque pas un degré supplémentaire dans la tragédie annoncée, il y ajoute. Moa do Katendê, 63 ans, était un maître de la capoeira, devant lequel s’inclinaient Caetano Veloso ou Gilberto Gil. Aujourd’hui, c’est sur une dépouille et une certaine idée du Brésil que les deux chanteurs s’inclinent. Moa do Katendê avait, il est vrai, pris le risque inconsidéré en démocratie d’afficher son soutien au Parti des Travailleurs, lors d’une discussion de bar. Un partisan de Bolsonaro a dû considérer qu’il était de moins en moins risqué d’appliquer le mot d’ordre de Bolsonaro « vamos fuzilar os petralhadas » (« nous allons fusiller les pétistes – militants du Parti des Travailleurs ») : il a asséné douze coups de couteau à l’artiste.

Cette violence n’est pas neuve. Le Brésil est l’un des pays qui compte le plus haut taux de féminicides (4,8 décès pour 100 000 femmes, soit le 5ème pays le plus meurtrier au monde pour les femmes[1]), d’homicides à caractère homophobe (une personne homosexuelle y est assassinée toutes les        dix-neuf heures, faisant du Brésil le pays le plus meurtrier pour les homosexuels et les transsexuels[2]). Etre noir et pauvre expose à un risque élevé de mort violente : deux victimes d’homicides sur trois sont des noirs[3]. Parler de violence policière est une redondance. Et le rappel à la loi et aux principes supérieurs n’est pas le fort d’une justice corrompue, népotique jusque dans son mode de recrutement.  

Ce qui est sans doute plus neuf, et effrayant, c’est le sentiment de l’impunité à venir. Le discours de Bolsonaro donne le ton, son programme fera l’orchestration : armement des particuliers, impunité pour la police, conception extensive de la légitime défense pour les propriétaires terriens – comprendre « permis de tuer les sans-terre », ces familles de paysans bataillant pour le droit à cultiver des lopins.

Interrogé sur la lutte contre les réseaux criminels dans les favelas, à la Rocinha plus particulièrement, la plus grande favela de Rio, Bolsonaro a déclaré vouloir larguer des tracts par hélicoptère intimant aux trafiquants de se rendre. Refuseraient-ils d’obtempérer ? L’armée mitraillerait la favela. Pour rappel, la Rocinha compte près de 80 000 habitants. Une ville de la taille de La Rochelle.       

Les consciences sont suffisamment lasses d’outrance démagogique et de surenchère électoraliste, au Brésil comme ailleurs, pour que soit goûtée ou nuancée en esthète la monstruosité de telles perspectives. Nul ne sait si ce qui est annoncé se produira. Il n’est en revanche pas possible de faire comme si cela n’était pas dit.

On reproche souvent aux politiciens de proférer des mots vides de sens pour faire écran au fond de leurs pensées, masquer avec cynisme un exercice du pouvoir nécessairement autre que celui pour lequel ils ont été élus. Le problème de Bolsonaro est que sa parole est tellement vide de ce qui fait la chair d’une langue – le partage, la joie, l’espérance – que ses mots font littéralement sens. Ils doivent être pris dans leur dénotation première. Ils sont une intention en verbe.

Partisans et opposants ne s’y trompent pas. Avec cette élection ne s’affrontent pas deux projets politiques, deux aspirations au bien-être collectif. Ce sont deux manières d’être au monde qui sont mises en balance, l’une fondée sur le droit, l’autre le défiant par l’invocation d’une légitimité supérieure à être ou ne pas être. On ne s’étonnera pas à cet égard que le candidat bénéficie du soutien fiévreux des deux plus grandes églises évangéliques du pays, l’Igreja Universal do Reino de Deus (l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu) et l’Assembléia de Deus (l’Assemblée de Dieu). C’est d’ailleurs sur Record, la deuxième chaîne la plus regardée du pays, dont le propriétaire est à la tête de l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu, que Bolsonaro a été interviewé complaisamment le 5 octobre, en direct, au moment même où ses principaux opposants s’affrontaient dans le traditionnel débat de premier tour.

Des vies sont aujourd’hui en sursis au Brésil. Elles sont des millions. Toutes ne seront pas éliminées, torturées, emprisonnées, ratonnées. Bolsonaro juge que la dictature militaire (1964-1985) a commis l’erreur de torturer plutôt qu’éliminer. Il estime que 30 000 personnes auraient dû être exécutées. Alors disons que le nombre de victimes pourraient se chiffrer à quelques dizaines de milliers sous sa présidence. Sans compter bien sûr les crimes provoqués par le déchaînement des haines quotidiennes.

Ce texte entend être une alerte, un appel aux consciences. Il est tout autant une invitation à prendre la parole, pour défendre ce en quoi nous croyons, ce qui nous semble bon, juste, vrai. Les voix de conviction portent. Alors parlons avec celles en souffrance, parlons pour celles qui sont trop faibles, ou empêchées. Faisons-le, que ces voix partagent notre langue ou non, qu’elles se tiennent au seuil de nos paliers, de l’autre côté de l’Océan ou dans les creux de Méditerranée. Les voix en détresse n’entrent pas en concurrence, elles crient de conserve.

« Notre voix pleine lune dans une nuit sombre de désespérance/Notre voix phare sur une mer de tempête/Notre voix qui lime les barreaux, lime les barreaux séculaires/Notre voix, frère ! Notre voix des milliers/Notre voix des millions de voix qui clament ! » (Noémia de Sousa, Notre voix, collection « corp/us », éditions isabelle sauvage, 2017)

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[1] Chiffres de l’OMS

[2] Chiffres de l’ONG Grupo Gay da Bahia (GGB)

[3] Chiffres de l’Instituto de Pesquisa Econômica Aplicada (IPEA)

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