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Billet de blog 3 oct. 2014

Jérôme Courduriès: «Faire comme si les enfants nés de GPA n’existaient pas, c’est le contraire de toute éthique »

Florian Bardou
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Anthropologue à l’Université Toulouse II – Jean Jaurès (anciennement Le Mirail), l’auteur d’Être en couple gay. Conjugalité et homosexualité masculine (2011), Jérôme Courduriès a notamment dirigé avec sa consœur Agnès Fine l’étude Homosexualité et parenté (2014) qui cherche à analyser «les effets de l’homosexualité sur les relations de parenté dans nos sociétés contemporaines». Fin spécialiste des techniques de procréation assistée avec tiers donneur, la Gestation pour autrui (GPA) est au cœur de ses recherches en France et au Brésil. Entretien. 

Dimanche 5 octobre, huit mois après son dernier tour de piste, la « Manif’ pour tous » foulera à nouveau les pavés de la capitale - et de Bordeaux – pour s’opposer, entre autres, à la Gestation pour autrui (GPA). Au centre d’un débat hystérisé et passionné depuis les discussions parlementaires autour du projet de loi de mariage pour tous, cette technique de procréation assistée avec tiers donneur est devenue l’objet de tous les fantasmes qu’on veut bien lui prêter, quitte à rendre toute idée de débat à son égard impossible.

« Il n’y a absolument aucun débat argumenté autour de la GPA en France aujourd’hui ! » s’emporte à juste titre, dans le numéro de Têtu d’octobre 2014, la sociologue de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Irène Théry, auteure d’un rapport « Filiation, origines et parentalité » rendu public en avril 2014 et commandé en octobre 2013 par l’ancienne ministre déléguée à la Famille, Dominique Bertinotti. « C’est un débat interdit, pris en otage par des religieux et quelques philosophes » tempête-t-elle.  

A tel point, qu’aujourd’hui même dans un entretien accordé au quotidien catholique La Croix, on a assisté à un des plus gros retournement de veste – ou plutôt, un de plus - du Premier ministre Manuel Valls. Autrefois favorable à l’ouverture d’une GPA encadrée et maîtrisée (Têtu, avril 2011), le voilà qui entend désormais promouvoir une initiative internationale pour faire interdire la GPA. En campagne pour la présidence de l’UMP, Nicolas Sarkozy, qui pour son retour politique a apparemment décidé de prendre le parti pris de la « Manif’ pour tous » - histoire de bien instrumentaliser leur vote – va plus loin en souhaitant inscrire l’interdiction de la GPA dans la Constitution. Enchère et surenchère.

Alors qu’un certain nombre d’Etats à travers le monde, des Etats-Unis à la Thaïlande en passant par le Royaume-Uni, la Grèce, l’Ukraine, la Russie, l’Inde, la Roumanie, Israël ou encore le Brésil et l’Argentine ont choisi d'encadrer de manière plus ou moins élaborée la GPA, comment expliquer ce blocage français ? Jérôme Courduriès, anthropologue à l’université Toulouse II – Jean Jaurès, spécialiste des nouvelles formes de parenté, de l’homoparentalité et des techniques de procréation assistée avec tiers donneur a accepté de décrypter certains des enjeux du débat sur la GPA. Un regard anthropologique, pédagogique et salutaire, sur une technique de procréation « inédite », qui effraye ses détracteurs et pose un certain nombre de questionnements bioéthiques.

La « Manif’ pour tous » manifeste dimanche avec pour mot d’ordre principal l’interdiction de la GPA. Qu’est-ce qui dans cette technique de procréation avec tiers, d’un point de vue de la filiation, effraye ses opposants ? Sur quoi reposent les peurs autour de la GPA ?

Jérôme Courduriès : C’est une question très compliquée. Il y a plusieurs explications : je ne serai pas très exhaustif, mais je vais essayer d’en identifier quelques unes. La première, c’est que la GPA, c’est l’exemple type où on dissocie très fortement la personne qui met au monde, celle qui procrée, et la personne qui élève. Cette situation existe déjà pour partie dans l’adoption, le recours à un don de gamètes, mais là ce qui est inédit, c’est qu’on dissocie potentiellement la procréation, c’est-à-dire la transmission d’un patrimoine génétique, la gestation, c’est-à-dire la grossesse et la mise au monde, et parfois même c’est une troisième personne qui élève l’enfant. C’est le cas des couples gays qui ont recours à la GPA. Mais il n’y a pas que les couples gays qui ont recours à la GPA, les premiers à avoir recours à la GPA, ce sont des couples hétérosexuels dans lesquels la femme ne peut pas porter un enfant. Là déjà, il y a au moins une dissociation entre la femme qui était à l’origine du projet qui transmettait ses gamètes quand elle le pouvait et qui élevait l’enfant, et celle qui le portait pour elle. Il y a même des couples hétérosexuels qui dissocient de la même manière que dans les couples gays, où la femme ne peut ni transmettre son patrimoine génétique ni mettre au monde, donc là on fait appel à deux autres femmes : la donneuse d’ovocyte et la gestatrice. Ces techniques existent déjà depuis plusieurs années, ce n’est pas né hier avec le débat sur le mariage pour tous, mais cette question a une visibilité nouvelle et ce qui effraye les gens qui se mobilisent, c’est en partie cette forme de dissociation inédite. Pour la première fois, il y a trois femmes qui participent au processus de maternité qui autrefois n’était porté que par une seule.

Ensuite, il y a d’autres explications autour des personnes de ces mobilisations contre la GPA et contre le dernier avis rendu par la Cour européenne des Droits de l’Homme (CEDH). C’est la crainte à mon sens erronée – mais c’est ce qu’ils expriment – de voir reconnaître dans ce pays une forme d’exploitation ultime du corps de la femme. Et les arguments qu’ils mobilisent sont souvent les mêmes utilisés pour l’abolition de la prostitution, c’est-à-dire que les femmes auxquelles on a recours pour la GPA seraient des femmes exploitées, pauvres, humiliées dans tous les domaines. Certainement que ça existe dans certaines sociétés, mais il y a des Etats qui reconnaissent dans le monde la GPA, qui ont pris des règles pour s’assurer justement que ces modes de procréation ne reposent pas sur l’exploitation des femmes pauvres, dominées, etc. Une troisième explication : l’argent. Evidemment, ce sont des sommes très importantes qui circulent dans la GPA. Le plus souvent, ce n’est pas seulement la femme qui porte l’enfant qui reçoit cette somme-là, il y a aussi des intermédiaires, des frais de justice, des frais de médecine, il y a des agences, etc. Les sommes paraissent parfois un peu folles et dans notre société où l’argent ne sert qu’à une chose, acheter, et bien cela pose un problème. Tout de suite on a l’impression qu’on est face à un marché nouveau où on met en vente des enfants, voire le ventre des femmes. C’est peut-être vrai, mais en même temps moi en tant anthropologue, je peux dire que ce n’est pas parce qu’il y a circulation d’argent, qu’il y a automatiquement marchandisation. Dans notre société, ne pas avoir d’enfant alors qu’on le veut absolument, c’est source d’une souffrance extrême, mais parce qu’on est dans une société qui impose une norme à chacun d’entre nous - on y est plus ou moins sensible -, en particulier aux femmes, la norme de devenir parents. Ce qui est complètement inaudible, c’est le fait que ces femmes et ces hommes qui ont un désir très fort de devenir parents mais qui ne peuvent pas pour des raisons différentes, lorsqu’ils trouvent enfin quelqu’un qui accepte de les aider dans leur projet, se sentent porteurs d’une dette incommensurable. Or, dans notre société, comment s’acquitte-t-on d’une dette incommensurable ? Le plus souvent, on s’en acquitte en mettant en circulation des sommes d’argent importantes qui ne suffisent pas à assécher la dette, mais qui viennent atténuer le sentiment de dette. Je ne suis pas sûr que dans l’esprit des protagonistes, ce soit nécessairement des actes marchands.

Quel est le profil sociologique des femmes gestatrices, notamment aux Etats-Unis ?

Difficile de répondre. Il n’y a pas d’enquêtes statistiques à ce sujet. Il en existe peut-être aux Etats-Unis, mais je ne les connais pas. En France, il n’en existe pas puisque la GPA est une pratique clandestine. On ne sait pas quel est le profil de ces femmes. Il y a quand même des travaux qui montrent que ces femmes ne sont pas que des femmes pauvres qui ont un besoin très important d’argent et qui ont trouvé ce moyen-là seulement pour résoudre leur problème d’argent. Il y a des femmes qui ont recours à cette solution très certainement, mais aux Etats-Unis, c’est rarement le cas. Il y a des Etats où il y a des moyens de s’assurer que ces femmes ne soient pas dans une situation de détresse sociale. Et beaucoup de ces femmes américaines sont des femmes déjà mariées, qui ont déjà des enfants et qui ne sont pas en situation de détresse financière. C’est le cœur du problème : quelles marges de manœuvre, quelle liberté a une femme de décider de porter un enfant pour quelqu’un d’autre ? Si elle est dans une situation de détresse financière, on peut se poser très légitimement la question de sa liberté.

A partir de quand date-t-on les premières GPA ?

La GPA en tant que technique qui consiste à fabriquer un embryon en laboratoire pour l’implanter dans l’utérus d’une femme qui portera cet enfant, c’est une technique très récente. Par contre, le système qui consiste à faire circuler des enfants, c’est-à-dire à ce qu’une femme confie un enfant à une autre quand elle ne peut pas en avoir, c’est quelque chose de multi-séculaire, qui a été observé dans différentes sociétés et depuis très longtemps.

Quel est l’état de la recherche (en sociologie, en anthropologie, en droit) aujourd’hui, en France et à l’étranger, sur la GPA ? Est-ce un sujet marginal ? Sur quoi portent les travaux ?

En France, les travaux sur la GPA en sociologie et en anthropologie sont embryonnaires. A ma connaissance, il y a Martine Gross qui a travaillé sur l’homoparentalité et qui, dans ce cadre-là, a rencontré des couples de gays qui ont eu recours à la GPA (Choisir la paternité gay, 2012). Et puis, il y a une jeune anthropologue, Delphine Lance, à l’EHESS qui fait sa thèse sur la GPA, avec un terrain en Ukraine et un terrain aux Etats-Unis. C’est très intéressant : elle a rencontré des mères porteuses et des agences et elle compare deux contextes nationaux qui sont actuellement convoqués dans le débat public en France de manière strictement opposée. Schématiquement, on considère qu’en Ukraine on fait n’importe quoi, on ne s’assure pas du consentement éclairé des femmes qui portent les enfants, alors qu’aux Etats-Unis on considère que c’est l’inverse. En réalité, ce que montre Delphine Lance, c’est que tout ça est bien plus compliqué, et qu’il faut être un peu plus nuancé. Ce travail est en train d’être mené. En droit, les travaux portent sur les techniques et les résistances à l’œuvre dans le droit français pour reconnaître la situation des enfants déjà nés de GPA, et des juristes peu nombreux essaient d'imaginer de quelle manière la GPA pourrait être ouverte en France.

A l’étranger, notamment aux Etats-Unis, les recherches sur la GPA sont particulièrement développées depuis les années 1990. Il y a des sociologues comme Helena Ragoné qui ont travaillé dessus dans Surrogate Motherhood (1994). Et puis des travaux en Angleterre aussi et en Israël. Ces travaux sont peu connus, mais très intéressants, notamment ceux d’une anthropologue, Elly Teman (Birthing a mother, 2010), qui s’est beaucoup intéressée à l’expérience de la maternité dans la GPA, c’est-à-dire finalement, comment une femme qui a recourt à une mère porteuse devient elle-même mère et comment cette mère porteuse ne sera jamais mère de l'enfant qu'elle aura porté pour autrui. Les travaux en anglais sont quand même plus anciens car, comme souvent, quand on s’intéresse aux modalités familiales contemporaines les anglo-saxons nous devancent à la fois dans la pratique sociale et les recherches.

Dans l’ouvrage Homosexualité et parenté (2014), que vous avez dirigé, plusieurs chapitres traitent de la GPA notamment aux Etats-Unis et en France. Comment les familles et les liens pères/grands parents se construisent-ils avec l’enfant après une GPA ?

C’est une question très intéressante parce qu’on a l’habitude de penser dans notre société que l’inscription dans la parenté, dans la famille, se fait par le sang. Mais, que se passe-t-il quand il n’y a pas de liens de sang comme ça arrive parfois pour un ou deux parents dans des situations de gestation pour autrui ? On est surtout dans une société qui construit la maternité fondamentalement sur l’expérience de la grossesse et de l’accouchement : donc, que se passe-t-il quand une femme devient mère alors qu’elle n’a ni porté son enfant, ni accouché ? Il y a aussi la particularité que la GPA fait objet de débats très passionnés depuis quelques temps en France depuis les discussions des dernières lois de bioéthique en 2011, et quand des parents apprennent que leurs propres enfants vont avoir recours à une GPA, c’est souvent une question qui ne va pas de soi, qui peut amener moults discussions. Ce que je constate dans les familles que je connais, c’est qu’une fois cette phase de surprise, et parfois de dispute, est passée et que l’enfant est là, eh bien les relations de parenté se tissent comme on pouvait s’y attendre. Ces enfants reconnaissent dans les parents de leurs propres parents, leurs grands-parents, ils les appellent « papi » et « mamie ». Les grands-parents de ces enfants les considèrent véritablement comme leurs petits enfants. Je n’ai jamais constaté la moindre différence, et finalement ce qui se passe dans le cas de la GPA, c’est tout à fait ce qui se passe du point de vue de l’homoparentalité. Une fois que les familles sont constituées, sauf exception, que les enfants sont là, alors les relations de parenté se construisent, et ce qu’on découvre, c’est que les relations de parenté, elles ne nous sont pas données par les gènes ni par le sang à la naissance, mais qu’elles se construisent à partir du premier souffle et jusqu’au dernier et parfois même au-delà. D’habitude ce mécanisme est aveugle, on ne le voit pas, puisque chacun d’entre nous est né dans une famille dont tout le monde pense que les parents sont les géniteurs et où on ne se pose pas ce genre de questions. Dans la plupart des cas en fait on ne s’interroge pas sur la manière dont se tissent les liens de parenté.

Connaît-on les profils sociologiques des couples hétéros et gays qui ont recours à une GPA à l’étranger ? Quelle destination privilégient-ils ?

Là aussi, c’est difficile de répondre à cette question. Comme c’est une pratique clandestine, il n’y a pas d’enquête statistique et donc représentative de cette population. On ne peut pas dire que les couples qui ont recours à une GPA à l’étranger sont comme-ci ou comme cela. Avoir recours à une GPA coûte beaucoup argent, donc on peut penser que ce sont le plus souvent des couples qui ont un certain capital, mais ça ne veut pas dire que ce sont systématiquement des gens riches. J’ai rencontré des couples, qu’il s’agisse de couples gays ou de couples hétéros, qui n’étaient pas riches et qui ont vendu leur appartement, leur maison, pour pouvoir financer la GPA. Ce ne sont pas des gens riches mais qui ont au moins un petit capital. Et la nature de leur capital va les amener parfois vers des contextes nationaux qui permettent la GPA et où les agences sont peut-être un petit peu moins regardantes sur les conditions des femmes et les conditions dans lesquelles s’opèrent les GPA. C’est dommage. Pour schématiser, quand on fait une GPA aux Etats-Unis, ça coûte énormément d’argent, mais en Inde ou en Ukraine, ça en coûte beaucoup moins. 

Comment pourrait-on concevoir une « GPA éthique » ? Et d’abord qu’est-ce que c’est ?

Il n’y a que des questions compliquées autour de la GPA. Pour ce qui est de la « GPA éthique »,cette proposition est portée par des associations, mais surtout par Irène Théry, Jennifer Merchant ou Elizabeth Badinter. Ceux qui défendent l’idée d’une « GPA éthique » proposent d’envisager son ouverture en France sous certaines conditions. L’essentiel de leur proposition porte autour du consentement éclairé des femmes et de la question de l’argent. Elles proposent que l’on supprime la rétribution sous quelques formes que ce soit des intermédiaires et des femmes qui portent un enfant pour autrui. Il faut comprendre la proposition d’une « GPA éthique » en France sous ces deux angles : s’assurer que ce ne soit pas une GPA marchande et s’assurer du consentement éclairé des femmes. Donc faire en sorte qu’on ne puisse pas acheter un enfant et faire en sorte qu’on ne puisse pas esclavager. Mais pour autant la question qu’il faut se poser, dans une société où l’enfant est la valeur suprême, lorsqu'une femme porte pour autrui un enfant, qu'elle y consacre neuf mois, qu’elle met en jeu son corps, sa santé, qu’elle va accoucher, c’est de savoir si ce don doit appeler un contre-don. Si on réfléchit dans des termes éthiques c’est une question importante.  Pour cette femme qui va donner ce temps, cette énergie, une partie de sa capacité gestationnelle et qui va mettre son corps à l’épreuve, je pense qu’on peut légitimement se poser la question de ce qu’on va mettre en circulation en retour, pour compenser cet engagement. Je n’ai pas de réponses. Je ne sais pas si c’est de l’argent qu’il faut mettre en circulation ou autre chose. Pour ma part, je pense qu’il faudra d’abord se poser cette question avant de décider une fois pour toutes, si on interdit toute circulation d’argent.

C’est l’anthropologie qui nous le dit : le fondement de la relation sociale, c’est le don et le contre don. A partir du moment où on vient rompre la chaîne du don et du contre-don, la relation sociale n’est plus possible. Les couples qui ont aujourd’hui recours à une gestatrice pour autrui, mettent en circulation de l’argent pour compenser, mais ils mettent aussi d’autres choses en circulation : des sentiments, des émotions, ils gardent des contacts dans bien des cas, donnent des nouvelles des enfants et ils expriment une forme de reconnaissance vis-à-vis de cette femme. C’est une forme de contre don. Donc je pense que se poser la question d’une « GPA éthique », c’est aussi se poser la question de ce qu’on va donner à cette femme en retour de son propre don. Enfin, il faut aussi se demander si on doit continuer à faire comme aujourd’hui, c’est-à-dire faire comme si la GPA n’existait pas alors qu’elle existe ailleurs : faire comme si des ressortissants français n’avaient pas recours à la GPA alors qu’il y en a et faire comme si les enfants qui sont nés de GPA n’existaient pas. Ça c’est le contraire de toute éthique. A mon avis se poser la question de manière éthique, c’est d’abord reconnaître que les règles qu’on s’est imposées en France ne sont pas les mêmes ailleurs et qu’il y a déjà des enfants nés de GPA, qui ont des parents - pas du point de vue du droit, mais de l’anthropologie - qui s’occupent d’eux, qui les élèvent, qui ont voulu leur naissance, dont l'un au moins est aussi géniteur. On ne peut pas continuer à faire comme si ils n’existaient pas.

Vous avez fait partie du groupe de travail du rapport Théry. Sur la GPA, le groupe proposait de reconnaître l’état civil des enfants nés par GPA à l’étranger. Pourquoi n’êtes vous pas arrivés à un accord sur une position concernant la légalisation ou le maintien de l’interdiction de la GPA elle-même ?

Dans le rapport, on propose deux choses. La première, c’est effectivement de transcrire les actes de naissance de ces enfants nés d’une GPA à l’étranger dans les actes de l’état civil français pour les raisons que je viens d’évoquer. La deuxième, c’est de proposer au plan international la rédaction d’une convention relative à la GPA dans l'esprit de la convention internationale de La Haye sur les droits de l’enfant qui l'encadre. Pourquoi n’avons nous pas proposé de maintenir l’interdiction de la GPA en France ou de l’ouvrir à tous les couples ? C’est parce que nous ne sommes pas arrivés à nous mettre d’accord. On ne propose même pas de maintenir l’interdiction ! Le groupe qu’a réuni Irène Théry autour d’elle était un groupe divers qui sur certaines questions a trouvé un consensus et sur d’autres n’en a pas trouvé, tout particulièrement la GPA. Nous avons eu des débats intenses qui nous ont conduits à formuler des questions qui sur le moment nous semblaient équilibrées compte tenu des discussions au sein du groupe. Mais malgré les divergences, nous sommes arrivés à un consensus, celui de la reconnaissance des enfants nés de GPA à l’étranger. Cela montre que l’on peut être opposé soi-même pour différentes raisons à l’ouverture de la GPA en France, et en même temps, que l’on peut considérer qu’il est anormal qu’on ne reconnaisse pas ces enfants, comme les enfants de leurs parents. En apparence, le débat paraît hyper tranché : d’un côté les pro-GPA et de l’autre les anti GPA. En réalité, les choses sont beaucoup plus nuancées et jusque dans les rangs des anti GPA, il y a des gens qui sont raisonnables, et ce sont ceux-là même que nous avions dans le groupe. Ces collègues considèrent qu’il est normal de reconnaître un lien de filiation entre ces enfants et leurs propres parents.

J’ai le sentiment que les personnes qui se sont opposées à l’ouverture de la GPA en France à l’intérieur de ce groupe de travail, ce qui explique leur position, ce sont des arguments que l’on retrouve dans le débat public. C’est-à-dire le sentiment qu’ils ont qu’on ne peut pas demander à une femme de porter un enfant pour quelqu’un d’autre au nom de ce que certains appellent le principe d’indisponibilité du corps humain, le fait que tout un chacun ne puisse pas disposer de son corps tout à fait librement, fusse le sien propre. Une femme ne pourrait pas décider de porter un enfant pour autrui. Je pense qu’il y aussi la question de l’argent, le fait que lorsque il y a une GPA à l’étranger cela se fait en compensant par une rétribution financière. Et peut-être des considérations liées aux statuts des femmes, et au souci qu’ils peuvent avoir qu’aucune femme ne soit mise en situation en France de devoir porter un enfant contre son grès. Peut-être qu’il y a d’autres raisons mais je ne les connais pas.

Propos recueillis par Florian Bardou

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