Suppression des notes à l'école : une idée et un débat qui font leur chemin

"Faut-il supprimer les notes à l'école ?" Le débat relancé par le Conseil supérieur des programmes le 27 novembre dernier et son document remis à la ministre de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, n'est pas nouveau. Loin de là. En 2010, déjà, l'appel de l'Afev - une association étudiante de soutien scolaire - signé par des intellectuels comme Marcel Rufo, Axel Kahn, Richard Descoings, Daniel Pennac ou Michel Rocard jetait un pavé dans la marre. Pour déboucher en 2012 sur un "Pacte contre l'échec scolaire" sur la même ligne en matière de pédagogie. 

Vieux débat donc. Souvent très tranché et hystérisé - il n'y a qu'à voir les tribunes du Figaro et d'autres grands quotidiens pour s'en rendre compte - alors qu'il mérite d'être dépassioné et que les écoliers français décrochent d'année en année face à leur camarades européens (Finlande en tête). "Oui à l'éducation positive" propose La Vie dans un billet qui préfigure sa prochaine Une. "L’éducation bienveillante, en matière familiale comme à l’école, fait heureusement son chemin en France. On parle parfois d’éducation positive. Elle est une tentative de dépasser l’opposition stérile entre autoritarisme et laxisme. Il s’agit d’encourager sans brouiller les repères. (...) C’est dire que le fétichisme des notes et le goût du coup de bambou ne sont pas de mises ici. Ni la nostalgie d’une école idéalisée, avec ses blouses grises" poursuit l'éditorial de Jean-Pierre Denis, le directeur de la rédaction. 

Il y a deux ans, en décembre 2012, avec ma consoeur Anaïs Chatellier, il nous avait été demandé dans le cadre d'un module de presse écrite de répondre à ce débat par un dossier et une série d'articles qui pèsent le pour et contre. Nous ressortons donc certains de nos vieux papiers, avec une focale toulousaine sur la question, pour fournir de la matière au débat que nous espèrerons apaisé. 

NB: Pour rappel, il s'agit d'un dossier réalisé en 2012.

 

  • EDITO

Stress, traumatismes, mauvaise estime de soi, compétition entre les élèves, voilà ce que les notes entraînent si on suit le raisonnement des psychologues de l’éducation qui pointent du doigt la “constante macabre”.

Pourtant, le scepticisme règne chez 80% des français, 77% des parents d’élèves  et 39% des enseignants qui se positionnent contre la suppression des notes selon le sondage metro-France/IFOP d’août 2012. Le problème ? Les profs ne pourront plus utiliser cet instrument de contrôle sur leurs élèves. Les parents seront déconcertés de ne pas pouvoir situer leur enfant. On imagine les bons élèves perdus sans leur pot-de-vin favori et ceux déjà emportés par la spirale de l’échec devenir encore plus paresseux. Oui, le changement fait peur ! En particulier dans une société aussi attachée à la culture de la note. D’autant plus que la question « par quoi on remplacerait les notes ? », n’a pas trouvé de réponse unanime. Le socle de compétences à valider paraît plus séduisant mais encore faudrait-il que tout le monde s’accorde sur sa finalité.

Le débat est donc bien ouvert. Mais la suppression des notes n’est qu’une infime partie de tout un système éducatif archaïque que l’on cherche à réformer sans y parvenir. De la formation des profs au problème du redoublement en passant par la semaine de cinq jours et le sacro-saint Bac. Parce qu’en France, on n’ose à peine remettre en cause cet héritage napoléonien craint par les collégiens et lycéens et démystifié par les bacheliers. Et si l’on en venait à supprimer progressivement les notes, peu de doute que le Bac serait le dernier bastion à tomber... Le grand chantier de l’école de la République ne fait que commencer, c’est pourquoi nous souhaitons bon courage à Monsieur Peillon qui n’est pas prêt de se reposer sur ses lauriers.

 La rédaction

  • LA SUPPRESSION DES NOTES EST LOIN DE FAIRE L'UNANIMITE

« La note peut être traumatisante pour des élèves qui subissent l’échec scolaire. On veut leur redonner confiance, mais on ne peut pas avec les notes » confie Jacques, professeur d’Histoire-Géo d'un lycée professionnel du sud de Toulouse. En plein débat sur la refondation de l’école porté par François Hollande et alors que le projet de loi d’orientation a été dévoilé mercredi 5 décembre [NDLR, 2012], le ministre de l’éducation Vincent Peillon s’est montré sensible à une « évolution » dans la façon de noter, même s’il désapprouve la suppression totale des notes. 

Pour Anne-Flora Morin-Poulard, déléguée régionale Sud-Ouest de l’Association de la fondation étudiante pour la ville (Afev): « Le débat est clairement d’actualité, mais il est difficile d’en connaître l’aboutissement parce que nous ne sommes qu’un acteur parmi tant d’autres. Chacun voit une solution souvent différente ».

Lutter contre l’échec scolaire

L’argument généralement avancé en faveur de la suppression de la note est celui de la lutte contre l’échec scolaire. « L’appel en 2010 pour la suppression des notes au primaire a été lancé suite à la 3e journée de l’échec scolaire. Cette année nous avons diffusé un pacte contre le système scolaire actuel et on a repris l’idée de suppression des notes » renchérit la jeune femme. Selon l’Afev, il y aurait en France 150000 jeunes en situation d’échec scolaire qui subiraient la pression des notes. Le but est donc d’aller contre cette pression scolaire. « Il est important pour nous de passer de l’école de la compétition à l’école de la solidarité », conclut-elle.

A l’inverse, Hervé Garlet, vice-président du Syndicat National des Collèges et Lycées (SNALC) pour l’académie de Toulouse, est catégorique : « La note n’est pas responsable de l’échec scolaire sauf lorsqu’elle est mal utilisée. L’échec scolaire, c’est un autre sujet. La note permet d’apprécier l’échec ou la réussite ».

Professeurs et parents d’élèves restent divisés

Si la suppression n’a pas été prise en compte dans le projet de loi dévoilé le 5 décembre, elle divise toujours autant. Cyril Lapointe, secrétaire en Midi-Pyrénées de l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) Education, le revendique : « C’est presque un problème de société l’évaluation par la note ». Claire Boudier conseillère d’orientation ajoute : « Il y a forcément des élèves traumatisés par les notes, il y en a même à la fac. Je pense qu’on peut cependant faire sans notes au primaire, en 6e et 5e, mais pour le reste ça semble difficile ».

Du côté des associations de parents d’élèves, même topo. Pour la présidente de l’association  des Parents d’élèves de l’enseignement public (PEEP) en Haute-Garonne, Cécile Leture supprimer les notes n’est pas une fin en soi : « ce qu’il faudrait, ce n’est pas une suppression, mais un changement des modalités d’évaluation ». Enfin, Jean Chevalier, proviseur adjoint du lycée Ozenne, constate : «  la note : c’est plus simple, plus précis, ça plaît aux parents et ça permet de motiver les élèves ». Le débat est loin d’être fermé.

Florian Bardou

  • LES MAUVAISE NOTES: UNE HISTORIE DE POURCENTAGE

« Dans notre pays, pour qu’une évaluation soit crédible, il faut toujours qu’il y ait un certain pourcentage de mauvaises notes ». C’est le terrible constat qu’a observé André Antibi, professeur de mathématiques à l’université Paul Sabatier, auteur en 2003, de ce qu’il appelle La Constante macabre. Selon ses mots : « notre système éducatif est malade de ce dysfonctionnement, mais ce n’est pas la faute des professeurs, c’est un vrai phénomène de société ». Pour autant, la suppression des notes n’est pas la solution : si les notes s’envolent, la constante macabre reste. Son idée : instaurer l’évaluation par contrat de confiance. Quand un professeur évalue, tout piège est interdit.


  • LES CLASSES SANS NOTES, C'EST POSSIBLE !

« Supprimer les notes ? Oui, mais la véritable question c’est plutôt : les remplacer par quoi ? » Comme Cédric, étudiant en Master de philosophie à Toulouse, de plus en plus de personnes remettent en cause le système de notation sans pour autant savoir quelles alternatives pourraient être envisagées. Pour d’autres, le système de validation des compétences serait le plus approprié. Leaticia, professeur d’espagnol en formation, en est convaincue : « Avec ce système, on peut se laisser un an pour acquérir des domaines de compétences. Ça n’a rien à avoir avec le système de notes parce qu’il n’y a pas besoin d’une compétition avec les autres, c’est plus une compétition avec soi-même ».

Un minimum requis pour décrocher le Brevet

Comme première amorce, le socle commun de connaissances, compétences et de culture est devenu obligatoire pour valider le Brevet des collèges. « C’est l’ensemble des connaissances fondamentales qui doit être acquis par l’ensemble des élèves avant leur sortie du système éducatif. L’idée étant que tout citoyen de la nation ait le même bagage pour favoriser son insertion sociale et professionnelle », explique Michel-Jean Floc’h, directeur académique des services de l’éducation nationale de la Haute-Garonne. Il est également persuadé qu’évaluer par compétences permet de mieux refléter les atouts et les difficultés d’un élève.

En parallèle, les établissements peuvent, depuis la loi Fillon de 2004, demander une dérogation pour expérimenter de nouvelles méthodes pédagogiques d’une durée maximum de cinq ans. « Nous faisons tout pour favoriser les expérimentations en tout genre à partir du moment où le projet permet d’atteindre les objectifs de l’académie, à savoir, plus d’équité, plus de réussite scolaire et des parcours plus cohérents », affirme Michel-Jean Floc’h. Cependant, même si ces expérimentations sont souvent développées au primaire, seuls 2% des établissements du second degré tentent l’expérience en Midi-Pyrénées.

Un collège dans le Gers a supprimé les notes depuis 3 ans

Le collège Gabriel Séailles à Vic-Fezensac fait partie de ces établissements qui ont décidé de réfléchir à un système plus adapté afin d’aider les élèves « marqués au fer rouge par l’échec scolaire ». Une équipe jeune et motivée, un collège de 270 élèves, un principal porteur du projet et le tour était joué. Ainsi, 60% des classes sont évaluées par le biais des compétences. « L’objectif, c’est de montrer ce que l’élève sait faire en le prenant comme acteur » explique Benjamin Paul, principal du collège. Redonner du sens à l’apprentissage, c’est la mission que s’est donné cet établissement pourtant sans difficultés particulières.

Pour autant, Benjamin Paul est conscient que la suppression des notes pendant toute la scolarité n’est pas possible, ou du moins pas actuellement : « l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans, la note est inévitable in fine pour l’entrée au lycée et dans le supérieur. Mais en cours de partie, à l’école et au collège, la note n’est pas obligatoire ». Le corps enseignant n’a pas constaté de décrochage, mais au contraire une « remobilisation en classe ». Un bilan qui semble positif. Et pour ceux qui verraient  dans ce système un retour en arrière, il tient à préciser : « Ce n’est pas une évaluation à la cool post-68  ! ».

Anaïs Chatellier 

  • LAURENT TALBOT : « C’EST UNE PETITE REVOLUTION QUI EST EN TRAIN DE SE FAIRE »

Professeurs de lycées, de la faculté, chefs d’établissement et conseillers d’orientation se sont réunis vendredi 7 décembre pour une journée de travail sur le suivi des élèves du lycée à la l’université. Laurent Talbot, maître de conférence en sciences de l’éducation à l’Université Toulouse II du Mirail et auteur de L’Evaluation formative y intervenait. Entretien.

Quelle est l’évolution de la note dans la société française ?

On a toujours noté depuis que l’école existe. Elle apparaît essentiellement au moment où il y a une collectivisation de l’enseignement. Dans les premières phases de l’école, on pouvait avoir dans les classes des personnes d’âges différents. Ensuite, on a fait des niveaux pendant la première vague de démocratisation avec Jules Ferry, dès 1880. Et les notes, elles ont toujours eu lieu. Elles se sont renforcées lors des vagues de massification de l’enseignement. La deuxième vague, c’est les années 1960 avec l’ouverture des collèges pour tous. Ensuite dans les années 1980, on passe de 65% à 80% de bacheliers.

Dans votre ouvrage, vous parlez de l’évaluation formative, en quoi est-ce une alternative à la note ?

Parce que lorsque les enseignants évaluent, ils confondent deux finalités. Une finalité sociale : on donne des notes pour l’institution, pour l’évaluation certificative, pour faire passer les élèves. Les parents d’élèves qui sont très amateurs de la note. Mais l’évaluation à une autre finalité qui est une finalité pédagogique et didactique. L’évaluation permet de dire quand c’est bien ou pas bien : « attention, là tu t’es trompé », « réfléchis à ce qu’on a fait la dernière fois ». Pour faire ça on n’a pas besoin de notes. C’est un travail qu’il faut faire au quotidien. 

On prend souvent le système éducatif finlandais qui a supprimé les notes au primaire et au début du collège comme un modèle à suivre, qu’en pensez-vous ?

Il y a une grande autonomie dans les écoles primaires. Ils recrutent eux-mêmes leurs  enseignants donc il y a un projet d’établissement, et ils sont de fait impliqués. Je sais aussi que la société finlandaise est une société plus homogène que la nôtre. Nous sommes une terre d’accueil, ce qui n’est pas sans laisser un certain nombre de difficultés peut-être plus familiales, qui ont construit des habitus assez éloignés de ceux qui réussissent le plus à l’école. Ce qui fait que ça donne plus de boulot aux enseignants bien sûr.

Où en est actuellement le débat sur la suppression des notes ?

C’est assez novateur. Mais aujourd’hui les institutions, les parents d’élèves, sont arc-boutés à la notation. Dans le processus d’enseignement d’apprentissage, à termes, il est possible que l’on supprime les notes, mais il y aura toujours un moment où il faudra sélectionner. Moi j’espère que cette sélection se fera le plus tard possible dans la scolarité. Donc c’est une petite révolution qui est en train de se faire, mais une révolution qui devra être acceptée par les enseignants et par la société entière.

Propos recueillis par Anaïs Chatellier et Florian Bardou 

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