"Henry VI", par Thomas Jolly : épopée populaire

Acclamée à Avignon en juillet dernier et récompensée d’un Molière il y a tout juste une semaine, l’épopée shakespearienne retraçant le règne décadent d’un des derniers Lancastre, mise en scène par Thomas Jolly, envahissait ce week-end les ateliers Berthier du théâtre de l’Odéon pour 18 heures de représentation en deux cycles. Colossal, mais accessible à tous. 

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Henry VI (William Shakespeare) retrace en 15 actes et 80 scènes le règne décadent du pieux souverain britannique, de la maison Lancastre, dont le trône est disputé par les Plantagênet et qui perdra le royaume de France en raison des divisions à la cour d'Angleterre - Photo Capture Dailymotion

Autant le confesser de suite : nous n’avons (pour l’instant) vu que le premier cycle du Henry VI, fresque shakespearienne dantesque en 15 actes et 80 scènes sur le règne du roi d’Angleterre éponyme (1422-1471), mise en scène par le jeune prodigue du théâtre français Thomas Jolly – récompensé de ce fait par un Molière. Un seul petit cycle de neuf heures (soit la moitié arithmétique de la représentation qui en fait 18, entractes comprises), pourtant suffisant pour en dire tout le bien que l’on en pense.

Depuis la dernière édition du festival d’Avignon, à l’été 2014, la pièce, son metteur en scène et sa compagnie – la Piccola Familia, domiciliée à Rouen – ont d’ailleurs reçu une pluie de louanges et d’éloges pour ce travail faramineux, colossal ou herculéen. Et la dernière représentation, ce week-end aux ateliers Berthier du théâtre de l’Odéon ne dérogera pas à la règle - nous-même, nous y contribuons dans ce billet.

Car la proposition de Thomas Jolly est outrageusement efficace quand on pense à la durée de la représentation. Par son rythme d’abord, entretenu par un découpage en épisodes montés de telle sorte que le spectateur, se laisse surprendre par un entracte inopportun, des transitions dynamiques – le siège d’Orléans et sa chorégraphie stroboscopique par exemple – ou les apparitions de la Rhapsode (Manon Thorel), personnage mi-antique mi-comique venu entretenir le fil du spectacle. Par son ingéniosité, ensuite, pour ne pas perdre le spectateur peut-être un poil désabusé par la chronologie et la multitude de rôles – le rappel, par deux fois, de la généalogie des prétendants au trône n’était pas de trop ! – ou dans la mécanique des décors, parfois de bric et de broc, qui donne de la fluidité aux changements de plateau. Par des ressorts comiques inattendus – malvenus diront certains contempteurs de la mise en scène -, enfin, qui désacralisent ou magnifient tour à tour le texte : son lyrisme et ses penchants tragiques.

Tenu en haleine, le spectateur est aussi accompagné dans cette épopée par des références pop et populaires qui le familiarisent avec l’œuvre shakespearienne. Dallas des temps anciens ou Games of Thrones des temps modernes, le Henry VI de Thomas Jolly est d’abord rock – élément de preuve : la très remarquée perruque bleue de Jeanne D’arc -, avant de prendre en sobriété alors que l’intensité dramatique monte. D’ailleurs, le jeune metteur en scène de 33 ans se plaît à la répéter : sa « culture va de Britten à Britney » (Le Monde, décembre 2014 ; Têtu, mai 2015) ! « Longtemps, je n’ai pas su quoi faire de ma culture populaire. Au TNB [ndlr, Théâtre national de Bretagne], je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de honte à aimer Walt Whitman, Verdi et les Spice Girls », expliquait-il dans un portrait que lui consacrait Libération en mars 2015.

Car, finalement, c’est peut-être ça la vraie force d’Henry VI version Thomas Jolly, malgré ses imperfections de jeu – sur 18 heures de performance, on le rappelle - : permettre à tout un chacun d’appréhender une œuvre littéraire complexe, pour simplement passer un bon moment de théâtre, « ensemble », sans donner de gages, ni de crédit au temps qui fait faux bon. Sans nivellement par le bas, ni prétention élitiste : le « Théâtre pour tous », cher à Jean Vilar. Ni plus, ni moins.

Henry VI (William Shakespeare), mise en scène de Thomas Jolly (la Piccola Familia), au Théâtre de l’Odéon (Berthier) jusqu’au 17 mai. 

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