La com' à l'heure du coronavirus

Le président Macron a fait de la communication son cheval de bataille. Beau parleur, il s'était échiné à construire un personnage à la hauteur de la fonction présidentielle. Mais les crises, d'abord des gilets jaunes, puis du covid-19 ont fait voler en éclat cette posture: le costume de chef est trop grand pour un Emmanuel Macron tout petit.

Cela fait maintenant deux fois. Deux fois qu'Emmanuel Macron doit faire face à une crise qui le dépasse. La première c'était celle des gilets jaune, complètement submergé par la vague populaire qui avait envahit les rues, les ronds-points et le cœur des français. Il était resté prostré pendant 15 jours, incapable de s'exprimer, priant pour que la police parvienne à le protéger. Incapable d'assumer. Il avait finit par se ressaisir et, de peur, avait balancé de l'argent. Comme ça. Comme on jette un billet à un mendiant pour qu'il arrête de réclamer. Une bonne fois pour toute, sans se préoccuper des revendications. La deuxième fois, c'est évidemment cette pandémie qui touche tout le pays.

Cette crise met en avant l'image qu'essaye difficilement de construire Emmanuel Macron avec ce qu'il appelle lui même le pays réel dans une étrange mise en abyme qui souligne à la fois son incapacité à penser hors de lui (et de sa classe sociale) et sa fabuleuse arrogance. Lui qui s'est érigé tout seul comme étant « l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque", rien que ça. Le pédantisme est immense. Emmanuel Macron a poussé jusqu'à l'extrême la notion de communication, en voulant non pas seulement contrôler mais fabriquer son image. Il suffit de regarder son investiture pour s'en rendre compte : l'homme est d'une prétention sans borne. D'ailleurs personne ne peut parler au nom de Macron, il s'en occupe personnellement. Puisqu'il vient de nulle part, il n'a pas de casserole. Il n'est pas « super menteur », il n'est pas non plus « flamby »… Il n'est rien qu'il n'a construit ou inventé lui même. (Avec l'aide bienveillante des médias amis, quand même) En tout état de fait ; il n'est rien. Aucune aspérité, pas de prise pour le scandale, pas d'erreur, il est parfait. Un parfait cyborg sans aucune profondeur. Le personnage qu'Emmanuel Macron est, c'est celui qu'il en dit. En d'autre terme, Macron ce ne sont que des mots. Mais cette communication ne fonctionne qu'en période « normale », ou tout (ou presque) peut être contrôlé.

Cela fait maintenant 3 ans qu'il est président et on a eu le temps de s'en apercevoir : Macron met la parole au centre de tout : grands débats, allocutions télévisées, interviews… il parle. Beaucoup. Longtemps. Tout le temps. Capable de réunir des intellectuels du pays pour l'écouter parler pendant 8h. Il est ce VRP qui vient sonner chez vous et qui ne veut plus en partir. Celui à qui vous achèterez quelque chose, fatigué de ses boniments. En mettant non pas le dialogue mais sa parole au centre de sa légitimité présidentielle (ce qu'il prétend réfuter, mais les cahiers du grands débats oubliés dans les greniers de l’Élysée,  le prouvent ), Macron se vide peu à peu de son contenu : il parle tellement qu'il ne dit plus rien. Macron ne conçoit le pouvoir que de manière vertical, ainsi il serait l'émanation du peuple. Pourtant, le chef qu'il veut être se sait illégitime (n'ayant gagné qu'une élection largement tronquée) il use et abuse donc de « mots » pour se tailler une stature : celle de grand leader. Là encore les exemples sont légions : il serait trop intelligent, disruptif, de pensée complexe, allant même jusqu'à publier un bouquin titré « Révolution » (sic). Et c'est ainsi que du haut de son perchoir, au contact des « autres » (entendez, quelqu'un qui n'appartient pas à son cercle) il ne peut s'empêcher d'être condescendant, hautain, donneur de leçon. Il est « au-dessus », il « sait », tantôt petit père des peuples, tantôt grand oncle vindicatif, mais, surtout, il ne peut s'empêcher de parler, de communiquer, de remplir le vide abyssal qui l'entoure. Il est ce Pinocchio qui parle pour se sentir vivant.

Problème : on ne se décrète pas grand homme. Même avec la meilleure com' possible. Parce que c'est facile de jouer au coq quand tout va bien. Ce qui vaut pour des campagnes électorales et pour la gestion quotidienne d'un pays ne fonctionne pas en période exceptionnelle. Lorsque les événements nous dépassent, qu'ils sont « hors de nous », on devient tributaire, non plus de ce que l'on dit mais de ce que l'on fait. Parce que devant les dangers, les grands changements et les événements exceptionnels, ces moments d'Histoire qui appellent les héros, Macron a peur. Macron se retranche. Il se barricade et devient tout petit. Sa statue qu'il taille tout seul depuis 4 ans s'est effritée en quelques semaines (déjà sérieusement écornée en novembre 2018). Il n'est désormais plus maître du temps et du calendrier. Ce que nous vivons aujourd'hui agis comme un révélateur : les crises appellent les héros. Malheureusement, et ce n'est un secret pour personne, il n'y en a pas du côté de l’Élysée. Il faudra chercher ailleurs, circulez, il n'y a plus rien à voir ici. Le langage creux a succombé devant la réalité froide du coronavirus. Macron est tombé du piédestal qu'il s'était lui même construit. Il est ce type qui parle beaucoup mais qui fuit lorsque arrive le danger.

Là ou tout le monde aurait apprécié des mesures fortes, des actes et non des paroles (anticipation, tests, moyens donnés aux soignants, aides aux plus démunis, investissement massif aux bons endroits...) il n'y a rien. Alors que la population française se résigne plutôt facilement au confinement et aux mesures drastiques, les seuls à perdre leur sang froid sont justement ceux qui devraient tenir la barre. Cela donne à voir une débandade pathétique qui serait drôle si elle n'était pas aussi tragique, Macron étant incapable d'assumer (encore). La prise de parole d'aujourd'hui devient révélatrice des errances passées : la communication devient cacophonie, tous les membres du gouvernement interviennent à tort et à travers pour essayer de sauver ce qui peut encore l'être. Ils se coupent, se contredisent… mais ils parlent. Ils parlent. Ils parlent. Rien ne semble les arrêter. Qu'Agnès Buzyn dise tout et son contraire, que Jean-michel Blanquer soit contredit chaque fois qu'il prend position, que Castaner démontre toute l'étendue de son incompétence à chaque intervention, que Muriel Pénicaud insulte dès quelle le peut l'ensemble d'une profession, que Bruno Le Maire se découvre des ambitions communistes, que Martin Hirsch en vienne à supplier les français, que Sibeth Ndiaye soit aux fraises, plus rien ne surprend… et rien ne semble pouvoir arrêter leur logorrhée, ils vomissent continuellement leur bêtise, leur vide sidéral. Remplissant le vide de leur discours par un temps de parole démesuré. Ils n'incarnent pas, ils occupent. « Des mots encore des mots, toujours des mots » disait Dalida.

Mais, depuis quelques semaines le ton a changé, on le sent dans les réactions ou dans les commentaires face à l'hystérie du gouvernement: on ne juge plus seulement l'action d'Emmanuel Macron et de son gouvernement au niveau des idées avec lesquelles on serait ou ne serait pas d'accord. On ne parle plus de politique (au sens débat d'idée) on n'entend plus de commentaires sur les choix qui sont fait. On ne relève même plus les réformes passées en douce pour continuer à détruire le code du travail... Non, ce qui émerge maintenant ce sont des considérations ad-hominem : les membres du gouvernements seraient des connard, des incompétents, des nuls. Lisez à se propos Lordon qui résume mieux que moi cet état de fait. On pourrait se réjouir du retournement de situation, après autant d'année de mépris, les voir courant comme des poulets sans tête serait presque jouissif. Ce qui est sûr c'est qu'il faudra rendre des comptes: on pourrait être tenté de "venir le chercher".

Parce que la machine s'emballe, cette pandémie révèle les failles, toutes les failles : de la gestion ubuesque de la pandémie annoncée au démantèlement du service de santé public, de la com' catastrophique aux décisions les plus idiotes. D'un coté on utilise les grands moyens : on parle de guerre, on invoque l'unité nationale. N'hésitant pas à saluer le travail des soignants, des personnels de santé (ceux là même que l'on gazait il y a encore deux mois) avec une hypocrisie pathologique. On tape sur le système de santé français depuis 15 ans ? Ils sont aujourd’hui des héros dans la bouche de leur fossoyeurs. De l'autre on continue comme avant, les réformes passent en douce, les discours restent ponctués d'insultes: idiots, imbéciles, feignants, tire-au-flanc... Parce que pour l'éthique et la morale là encore il faudra aller voir ailleurs, c'est l'apanage des beaux parleurs. La forme, sans le fond.

Au nom de l'unité nationale toutes les concessions sont envisageable. Mais là aussi le bât blesse : l'unité nationale ne se décrète pas, elle se construit. A travers notamment les services publics, les réformes sociales et… le dialogue. Tout ce que ce gouvernement méprise. Sauf qu'aujourd'hui cela se retourne contre lui. Parce que si on n'entend plus le discours sur la solidarité nationale qui sonne creux (malgré les trémolos), il ne reste plus que les insultes. Si il y a du monde pour justifier la casse du service public, pour faire des beaux discours sur l'acte II du quinquennat, si on voit tout ce beau monde se bousculer pour expliquer comment la mettre à l'envers aux français il n'y a plus grand monde lorsqu'il s'agit de montrer la voie et monter en première ligne face au danger.

Alors, on sera attentif à comment Macron tentera de revenir sur ces pieds, mais ce qui est sûr c'est que l'on sait désormais que tout ce qui sort de sa bouche ce sont «Des mots toujours des mots » Nous voilà prévenu.

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