Des visages et des murs

En réaction aux "violences" du 1ier mai et au traitement de l'information dans notre pays. (posté le 06 mai sur le site de la LDH Angers).

« Ce mouvement doit continuer, parce qu'il incarne quelque chose de juste, d’urgent, de profondément radical, parce que des visages et des voix qui sont d'habitude astreints à l'invisibilité sont enfin visibles et audibles. Le combat ne sera pas facile : on le voit, les gilets jaunes représentent une sorte de test de Rorschach sur une grande partie de la bourgeoisie ; ils les obligent à exprimer leur mépris de classe et leur violence que d’habitude ils n’expriment que de manière détournée...»

Édouard Louis, les Inrocks.

Il y a quelques mois, le ministre, face caméra, l'air grave, a exposé les faits au soir du 1ier mai: l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière a été attaqué. Tout de suite, on a crié à « l'attaque » à « l'agression » à « l'exaction » au « saccage » à «l'incroyable déchaînement de violence » on était « effondré » face à quelque chose « d'indigne », « d'inqualifiable » « d'ignoble », « d'effrayant ». Partout (enfin seulement dans le petit monde journalistique et des tous petits plateaux télévisuels, petits par la taille mais partout par leur diffusion) fleurissait l'indignation, la stupéfaction. On trouvait quand même les mots, on ne restait pas « sans voix », on trouve toujours quelque chose à dire sur le plateau de BFM… On n'utilisait pas le conditionnel, le si avait quasiment disparu, ce si qui permet de mettre de la distance, qui permet de se prémunir de dire n'importe quoi avant que tous les faits soient confirmés. On y allait de son avis, de son incompréhension, de son analyse. Tout est affaire d'analyse, le nombre d'analystes aujourd'hui, c'est effrayant... On parvenait même à citer des témoignages, à trouver des versions qui confirmaient ce qu'avaient dit le ministre.

Se pose alors la question du pourquoi : pourquoi le ministre a fait cette déclaration, pour le moins hâtive, qui ne pouvait qu'exacerber les tensions ? La réponse peut être double : (au mieux) Mr Castaner est un incompétent et, alors que sa fonction lui demande du recul, il surréagit à chaque rumeur. Il tweet, il like et il commente, comme un adolescent (chez moi on dit puceau sauvage) incapable de retenu. Incompétent mal renseigné puisqu'il devrait être le premier informé de ce qui se passe lors d'une manifestation, de surcroît quand la police est présente. Ou alors Mr Castaner est un menteur, parfaitement au courant de ce qu'il s'est passé il a décidé de déformer la vérité pour, encore une fois, souligner le caractère bestial des gilets jaunes. Ceux-la qui seraient incapables du moindre discernement, attaquant ceux et celles qui sont, pour la plupart, dans la même misère sociale et économique. Mais, dans un premier temps, le mensonge a tenu bon, il a même été relayé, amplifié, commenté.

Comme toujours, bien assis sur leur plateaux télé, il y avait les biens pensants face à la meute, les intellectuels face aux prolos, les gens raisonnés face à la horde, le beau face à l'ignoble en somme. Parce qu'il faut le dire : c'est bien cette opposition qui sous-tend l'ensemble de ce qui s'est passé depuis le 1ier mai (et même depuis le début du mouvement des gilets-jaunes). Il y a d'un côté les bourgeois et de l'autre le peuple. On pourrait même, en caricaturant à peine, trouver les anti-gilets jaunes rien qu'à la force de leur indignation. Tout ce petit monde qui s'est engouffré dans une brèche qui offrait peut-être (enfin!) le coup de grâce aux gilet-jaunes. Las, le masque est tombé et le soufflet est retombé aussi vite.

Partout (encore une fois à prendre dans le sens de la diffusion pas du nombre) on nous rabâche que la lutte des classes est terminée (Le figaro, C8…) mais quel événement social majeur dans notre pays ces dernières années justifierait qu'il n'y a aujourd'hui plus de lutte des classes? Pourtant, il n'y a pas besoin d'être un sociologue avertit pour s'apercevoir que la grande majorité de ceux qui travaillent dans les hôpitaux appartiennent au même niveau social, à la même classe, que les gilets jaunes ; infirmiers-(ères), aides-soignantes, ASH… dans ces corps de métiers la colère gronde aussi et nombre de grèves ont déjà fleuri ça et . Les mouvements sont similaires, ils reposent même sur le même ras-le-bol de la politique actuelle. A partir de ce constat il n'y a plus aucune raison tangible a ce que les gilets jaunes attaquent un hôpital.

On a pris le temps de souligner le caractère sacré de l'hôpital, dans la foulée on s'étonnait que plus un seul lieu ne soit « sanctuarisé ». C'était l'occasion de rappeler l'arc de triomphe, ce monument à la gloire d'un empereur et de ses guerres, lui aussi désacralisé, lui aussi saccagé. On rappelait que les gilets jaunes, encore et toujours, ne respectaient plus rien, qu'ils n'étaient que des casseurs, des « gens » sans respect ni considération. On oubliait de préciser qu'un monument national appartient à tous, tout comme un lieu public ou un hôpital, il est à l’État et non la propriété de ceux qui s'estiment en être les gardiens ou les représentants. Il est aussi bon de rappeler que l’État dans un pays démocratique c'est le peuple, dans son ensemble et sans restriction. Il me semble juste de souligner que ce sont précisément la sueur, le temps, le corps de ceux qui sont le peuple qui ont permis l'édification de ces « sanctuaires ». Aurions nous déjà oublié que pour construire un mur il faut des bras ? Que les symboles s'érigent sur les corps de ceux qui les font ? Qu'un État, ne tire sa puissance que du peuple qui est derrière ? On voit bien dans cette campagne de dénigrement que l'on veut retirer au peuple ses symboles, on sacralise les bâtiments pour les mettre « hors-sol » afin qu'ils deviennent inaccessibles. Le peuple n'aurait donc plus voix au chapitre lorsqu'il s'agit de certains bâtiments, il serait trop sale, trop incompétent, pas assez respectueux pour pouvoir s'en approcher. Cette campagne s'inscrit tout droit dans celle plus large de privatisation, on retire au peuple ce qui fait société, on lui enlève ce qui appartient à la communauté. On donne à quelques uns le droit de décider, au nom du peuple, qui à le droit d'entrer et qui ne l'a pas, et très souvent ce droit ne repose que sur la taille du portefeuille. Ce qui exclut de facto une immense majorité de la population.

Face à cette facilité de sanctuarisation, cette sanctification systématique des bâtiments, on pourrait s'interroger sur l'échelle de valeurs des commentateurs. Ils pleurent sur les bâtiments, ils s'apitoient sur le sort réservé aux murs et aux portes, aux pierres et aux portails. Jamais (ou si peu) n'est mis en avant la difficulté de manifester, de contester de n'être pas d'accord. Jamais n'est souligné le courage qu'il faut pour prendre sur son temps et descendre dans la rue tous les samedis, s'organiser, se déplacer, manger… le coût que cela engendre, les contraintes, les risques de se faire gazer, charger, piétiner, matraquer, enfermer, interroger, placer en garde à vue… Jamais la lumière ne porte sur les humains, on aime surtout nos bâtiments, symbole d'une société définitivement matérialiste et non plus humaniste.

Parce qu'en définitive c'est bien ça que l'on retiendra de ces manifestations : des êtres humains qui font corps, regroupés pour être plus fort, non pas autour de symboles lointains et désuets mais autour de besoins, d'envies, de colères et de rêves piétinés. Ce flot humain qui se réapproprie l'espace public et qui décide de faire de la politique au sens noble du terme. Ces corps de manifestants que l'on voit, semaine après semaine, jetés dans la rue dans l'espoir d'un présent meilleur. Ces corps vieillis, effondrés, abîmés, voûtés, il est pourtant, au vu du nombre, impossible de les ignorer pour qui veut bien voir. Ces corps sur qui toute la société repose, ceux qui portent en eux les blessures et les marques du travail. Ces hommes et femmes qui, poussés par un sentiment immense d'injustice, arpentent les villes, les ronds-points et les places publiques.

Étrange parallèle que ces corps qui ont, à une autre époque, bâtis l'arc de triomphe, érigés des hôpitaux, soient aujourd'hui obligés de s'y réfugier pour se faire entendre ou pour éviter de se faire détruire. Pourtant, l'histoire nous enseigne que si les bâtiments passent, les hommes demeurent.

 

F. Blondy

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