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Billet de blog 23 avril 2023

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HADOPI, ou L'HISTOIRE D'UN PASSAGE EN FORCE

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A près l’envoi de ce premier communiqué de presse de lancement,
les  choses  s’organisent  à  la  Quadrature.  Jérémie  Zimmermann  et
Christophe  Espern  sont  à  la  manœuvre  et  élaborent  les  premiers
outils de communication : logo, canal IRC, mailing list… Le nom de
domaine (laquadrature.net) est déposé quelques semaines plus tard,
le  16  mars  2008,  par  Benjamin  Sonntag,  nommé  à
l’infrastructure. Dans la foulée, un wiki est créé.
Dès  le  début,  toutes  les  communications  de  la  mailing  list  sont
chiffrées. Nous nous appliquons à mettre en œuvre deux principes
importants  :  héberger  nos  propres  services  pour  profiter  de  la
capacité d’Internet de permettre à tous d’être un morceau de la Toile,
et sécuriser les communications entre les bénévoles en utilisant des
technologies de chiffrement.
Un  financement  de  20  000  euros  de  la  Fondation  Soros  est
décroché pour couvrir les déplacements et les dépenses diverses de
la Quadrature. Cet argent est donné sans contrepartie, la Fondation
Soros acceptant nos conditions de totale indépendance. Quand cefinancement passera à 50 000 euros, les cofondateurs poseront la
règle  des  30  %  :  un  financement  ne  pourra  dépasser  30  %  du
financement  total  de  l’association,  pour  éviter  une  dépendance  de
fait.  La  Quadrature  n’ayant  pas  d’existence  juridique,  Benjamin
Bayart propose que la FDN soit destinataire des fonds. Il crée pour
ce faire, avec Valentin Lacambre et Arnaud Luquin, une émanation
de l’association : FDN² (le Fonds de défense de la neutralité du Net).
C’est  cette  association  qui  va  recevoir  les  fonds  destinés  à  la
Quadrature, mais aussi prendre en charge l’embauche des salariés.
Le  travail  quotidien  de  la  Quadrature  est  pris  en  charge  par
Jérémie  Zimmermann  et  Christophe  Espern,  qui  rendent  des
comptes aux autres membres lors de réunions hebdomadaires et via
les canaux  de  discussion.  Les activités sont diverses et, comme à
l’époque  d’EUCD,  ils  doivent  multiplier  les  compétences  :
développement  Web,  graphisme,  rédactionnel,  prise  de  parole,
analyse juridique… Ils tiennent à bout de bras, par un engagement
militant, une association qui, malgré sa petite taille, a déjà vocation à
influencer le débat public.
La fuite du projet de loi précurseur de ce qui deviendra la Hadopi
lance  la  Quadrature  dans  le  combat  du  droit  d’auteur  dans  le
domaine numérique. Ce choix s’inscrit naturellement dans la lignée
d’EUCD.info contre la DADVSI, ajoutant à la lutte contre les DRM la
sauvegarde de la culture du mème, du remix et du peer-to-peer, au
sein  d’un  mouvement  général  pour  la  protection  de  la  liberté
d’expression.
Le  travail  de  l’association  balance  entre  l’analyse  juridique
pointue, qui prend de longues heures de lecture, de compréhension
et de structuration, la réflexion autour d’idées concrètes et crédibles,
et  la  production  de  mèmes  agrémentant  les  communiqués  de
presse.  Faire  rire,  produire  du  contenu  grinçant,  devient  notremarque  de  fabrique.  Le  but  :  s’attaquer  à  l’image  policée  des
décideurs  qui,  le  plus  souvent,  déroulent  tranquillement  leur
argumentaire  sans  opposition,  et  proposer  une  autre  lecture  de
l’histoire face à celle de la realpolitik de ceux qui sont au pouvoir.
Pour gagner en visibilité, la Quadrature décide d’investir dans la
communication.  Nous  publions  communiqué  de  presse  sur
communiqué  de  presse,  répondons  à  toutes  les  sollicitations,  et
veillons particulièrement à notre image dans les médias. Cependant,
rares  sont  les  reprises  de  nos  textes  en  dehors  des  publications
spécialisées (PC INpact, Numérama ou quelques autres).

La riposte graduée a bon dos

Depuis quelques mois, à Bruxelles, au Parlement européen, on
discute  du  «  paquet  Télécom  »,  un  ensemble  de  textes  visant  à
réguler  les  télécommunications.  Il  comprend  notamment  deux
propositions  de  directives-cadres  dont  l’objectif  est  d’amender  des
directives  existantes  (dont  la  directive  «  Vie  privée  et
communications  électroniques  »  [E-Privacy]).  Chaque  texte  a  son
domaine de compétences : l’accès aux moyens de communication
électroniques,  leur  cadre  réglementaire,  leur  statut  de  service
universel, le sort des données à caractère personnel, etc. Ils datent
tous du début des années 2000 et doivent déjà être refondus pour
répondre  à  la  réalité  des  nouvelles  pratiques.  C’est  ce  à  quoi
s’attellent  les  institutions  européennes  (Parlement,  Commission,
Conseil et États membres).
En 2008, la France de Nicolas Sarkozy saisit cette occasion pour
tenter  d’imposer  dans  ce  nouveau  «  paquet  Télécom  »  une
justification européenne de la loi Hadopi et de la « riposte graduée »
qu’il  a  tant  de  mal  à  faire  passer  dans  son  propre  pays.  Il  s’agitd’autoriser  les  producteurs  de  biens  culturels  à  se  livrer  à  des
missions  de  police,  et  les  fournisseurs  d’accès  à  sanctionner  les
internautes sans passer par l’autorité judiciaire
15
. Un premier vote au
Parlement  tacle  sévèrement  le  projet  en  avril 16 .  Certains
amendements  (notamment  issu  du  lobby  français  du  cinéma)
prônent  l’abaissement  du  niveau  de  protection  des  données
personnelles, d’autres visent à légaliser les spywares des industries
culturelles, à institutionnaliser leur influence, ou à leur permettre de
déterminer  les  technologies  sans-fil  utilisables  demain.  Le  dernier
amendement  étudié  nie  l’existence  d’un  droit  à  redistribuer  des
œuvres du domaine public ou sous licence libre.
Le  Parlement  européen  crée  une  commission  chargée  de
proposer des solutions pour développer une industrie culturelle sur
Internet.  Présidée  par  Viviane  Reding,  elle  confie  à  Guy  Bono,
eurodéputé français du Parti socialiste, le soin de rédiger un rapport
d’initiative  sur  «  Les  industries  culturelles  en  Europe  ».  C’est  là
l’occasion  d’une  prise  de  position  forte  :  la  coupure  de  l’accès  à
Internet  est  dite  disproportionnée  en  cas  de  violation  du  droit
d’auteur,  car  «  en  contradiction  avec  les  libertés  civiques  ainsi
qu’avec  les  principes  de  proportionnalité,  d’efficacité  et  de
dissuasion ». Guy Bono ajoute : « La coupure de l’accès à Internet
est  une  sanction  aux  effets  puissants  qui  pourrait  avoir  des
répercussions graves dans une société où l’accès à Internet est un
droit impératif pour l’inclusion sociale. » Le 10 avril 2008, le rapport
est adopté de justesse.
Apprenant  à  l’automne  qu’un  amendement  est  déposé  au
«  paquet  Télécom  »  par  ce  même  Guy  Bono,  sur  la  base  de  ce
rapport,  et  conscients  de  l’importance  qu’il  aura  ensuite  dans  leur
combat contre la Hadopi, Jérémie et Christophe partent à Bruxelles
rencontrer des députés européens pour les convaincre de le voter.Le 24 septembre, c’est chose faite : le Parlement européen adopte
l’amendement  138  (ou  «  amendement  Bono  »)  au  «  paquet
Télécom ». C’est un puissant signal envoyé au gouvernement Fillon
qui,  au  sein  de  sa  loi  Hadopi,  a  justement  prévu  cette  coupure  de
l’accès à Internet… La Quadrature invite alors « le Premier ministre
à prendre acte de ce vote et à ne pas déposer devant le Parlement
français le projet Olivennes ». Malgré cela, le gouvernement fait la
sourde  oreille,  et  la  France  profite  de  sa  présidence  de  l’Union  au
second  semestre  2008  pour  vite  faire  retirer  cet  amendement.  La
voie se dégage pour la Hadopi
17

Les  négociations  et  le  travail  sur  les  textes  se  poursuivent
néanmoins.  L’amendement  est  rétabli  et  de  nouveau  voté  par  le
Parlement  en  mai  2009,  mais  refusé  par  le  Conseil  en  juin.  Pour
trancher, un comité de conciliation, composé de ministres des vingt-
sept États membres, doit se réunir à partir de septembre 2009. C’est
là  que  la  Quadrature  tire  la  sonnette  d’alarme,  et  publie  coup  sur
coup plusieurs articles et plusieurs lettres ouvertes où le thème de la
neutralité du Net est absolument central.
Le  comité  de  conciliation  achoppe  bien  entendu  sur
l’amendement  138,  maintenu  par  le  Parlement  et  refusé  par  le
Conseil. Mais de nouveaux amendements inquiétants se sont invités
dans la discussion au fil des lectures. Dans des argumentaires écrits
en  anglais  (à  l’usage  des  eurodéputés  de  toutes  origines,  et  des
partenaires militants dans les autres pays de l’Union), la Quadrature
redoute  notamment  ceux  des  grands  opérateurs  américains,  dont
AT&T.  Ces  opérateurs  ont  obtenu  que  figurent  dans  le  texte  des
formulations qui laissent aux opérateurs la possibilité unilatérale de
« limiter l’accès et/ou l’usage de certains services et applications »,
ou de ralentir le trafic à volonté.Le vote final sur le « paquet Télécom » du 24 novembre 2009 ne
satisfait ainsi pas du tout l’association. Le communiqué publié le jour
même  est  un  aveu  de  déception  :  le  texte  ne  consacre  pas
formellement  la  neutralité  du  Net  dans  l’Union  européenne,  la
version  finale  est  nettement  en  retrait  par  rapport  à  l’amendement
138  et  comporte  beaucoup  trop  de  failles  dans  lesquelles  les
opérateurs  pourront  s’engouffrer.  «  L’Union  européenne  vient  de
rater  une  occasion  historique  d’affirmer  l’importance  cruciale  de
l’accès libre à Internet », écrit Jérémie Zimmermann, porte-parole de
La Quadrature du Net
18. La première bataille paraît à demi perdue,
mais la guerre est loin d’être finie.

Un nouveau cycle pour la Quadrature

Fin  2008,  après  plusieurs  années  de  combat  associatif,
Christophe Espern décide de quitter la Quadrature, laissant Jérémie
Zimmermann  seul  à  la  manœuvre.  Devant  la  lourdeur  de  cette
tâche, les militants voient l’avenir de l’association s’assombrir, mais
décident  de  rebondir  et  d’embaucher  une  personne  à  temps  plein
pour épauler Jérémie 19 .
La  Quadrature,  qui  a  frôlé  la  fermeture,  continue  donc  de  se
structurer.  Dorénavant,  les  décisions  seront  prises  collégialement
avec  l’ensemble  des  cofondateurs  :  deux  cofondateurs  valident,
sinon on ne publie pas.
Pour permettre à la population de se réattribuer la compétence
juridique,  bien  trop  longtemps  laissée  aux  seuls  juristes,  nous
publions le 9 février 2009 le rapport « Hadopi, “Riposte graduée” :
une  réponse  inefficace,  inapplicable  et  dangereuse  à  un  faux
problème
20
  ».  Ce  document  de  42  pages  comprend  une  analyse
juridique du texte, et résume aussi les études sur la consommationde  biens  culturels,  démontrant  par  la  même  occasion  l’erreur
originelle  ayant  amené  à  croire  que  la  surveillance  des  réseaux
peer-to-peer et la menace d’amendes allaient « sauver la culture ».
L’association y dénonce le fait qu’avec la Hadopi les fournisseurs
d’accès  à  Internet  se  retrouvent  chargés  de  surveiller  ce  que
téléchargent les internautes et donc d’analyser la nature du trafic ;
une  violation  flagrante  de  la  neutralité  du  Net.  Elle  rappelle  que  la
Commission européenne soutient cette analyse, insistant sur le fait
que « les moyens de sécurisation des accès proposés par la Hadopi
ne  doivent  en  aucune  manière  conduire  à  imposer,  même
indirectement,  aux  fournisseurs  d’accès  une  obligation  de  contrôle
des contenus qu’ils font transiter, une telle obligation de surveillance
étant contraire au droit européen. »
Excellente surprise : ce texte est lu ! Y compris par des gens et
dans  des  milieux  que  l’équipe  n’imaginait  pas  atteindre.  Le  journal
Le  Monde,  qui  ne  faisait  pourtant  pas  partie  des  destinataires  de
notre  mailing,  rédige  un  encart  dans  ses  pages  «  Culture  »,
informant ses lecteurs de l’existence du rapport et en proposant un
résumé.
Pour nous, les militants, quelque chose est en train de basculer.
Quelques  jours  plus  tard,  Jérémie  Zimmermann  fait  sa  première
apparition  sur  un  plateau  télé  dans  l’émission  «  Plein  Écran  »  sur
LCI
21.  Il  y  retrouve  Pascal  Nègre,  alors  président  multi-casquettes
des  sociétés  de  gestion  des  droits  SCPP  et  SCPA  et  d’Universal
Music France. Cédric Ingrand, journaliste spécialiste du numérique
pour  la  chaîne,  salue  ses  invités,  avec  sous  le  bras  le  fameux
rapport de la Quadrature, qu’il a lu et annoté. Ce n’est pas un débat
qui  se  déroule  alors,  mais  une  analyse  point  par  point  du  rapport,
pendant laquelle Pascal Nègre fait figure de spectateur 22 . Il refusera
ensuite  d’en  discuter  et  restera  un  fervent  opposant  à  toutes  lespropositions émanant de l’écosystème anti-Hadopi, que ce soit sur
les plateaux ou sur les réseaux sociaux.
Dans  la  foulée,  une  idée  germe  dans  l’esprit  de  Jérémie,  de
Benjamin et du reste de l’équipe. Comment montrer son opposition à
la loi Hadopi directement sur Internet ? L’opération Blackout voit le
jour  le  25  février  2009,  inspirée  par  une  action  similaire  mise  en
place  en  Nouvelle-Zélande  contre  une  loi  identique  tout  juste
repoussée.  Elle  invite  les  internautes  à  peindre  leurs  sites  en  noir
pour indiquer leur opposition au projet de loi, ou même à en couper
l’accès.  C’est  la  première  opération  de  grande  envergure  de  la
Quadrature auprès du grand public, et c’est un succès.

Une Hadopi peut en cacher une autre

Malgré  ce  travail  d’analyse  et  son  influence  croissante  dans  le
débat  public,  la  Quadrature  ne  peut  empêcher  l’avancée  de  la  loi
Hadopi  au  Sénat  et  à  l’Assemblée  nationale.  En  avril  2009,  le
gouvernement  décide  de  passer  le  texte  en  «  procédure
accélérée  »  :  après  une  seule  lecture  et  un  vote  des  deux
Chambres, une commission mixte paritaire, réunissant des députés
et  des  sénateurs,  est  chargée  de  proposer  un  texte  commun  au
Sénat  et  à  l’Assemblée  nationale.  Cette  version,  validée  par  le
Sénat,  est,  de  manière  surprenante,  rejetée  par  l’Assemblée
nationale le 9 avril au matin à 21 voix contre 15. On parle alors des
« députés ninjas », cachés derrière les piliers de l’hémicycle, arrivés
en  force  au  dernier  moment  pour  supplanter  en  nombre  les
supporters de la mesure.
«  Formidable  victoire  pour  les  citoyens  !  »  déclare  alors  la
Quadrature,  saluant  «  la  puissance  du  réseau  »  qui  a  permis
d’influencer  les  politiques  pour  en  arriver  là.  Christine  Albanel,ministre de la Culture, se dit « déterminée à se battre » pour que la
loi  soit  finalement  adoptée.  Et  l’affaire  ne  traîne  pas.  Faisant
totalement  fi  du  résultat  d’un  vote  du  Parlement,  le  gouvernement
décide de représenter le texte le 29 avril. Il est adopté le 12 mai, par
296  voix  contre  233.  Les  députés  de  la  majorité  auront  suivi
inconditionnellement les ordres de l’exécutif, sans rien connaître du
dossier
23
 !
Quelques jours avant, pourtant, à Bruxelles, l’amendement 138 a
été  réintroduit…  Poussés  par  la  pression  populaire  et  par  le
retournement de situation au Parlement français, plus de 60 députés
décident  de  saisir  le  Conseil  constitutionnel  le  19  mai.  Le  10  juin,
celui-ci  censure  le  texte  sur  la  coupure  administrative  de  l’accès  à
Internet. Cette décision est historique en ce qu’elle reconnaît l’accès
à  Internet  comme  un  droit  fondamental.  Le  Conseil  constitutionnel
impose  ainsi  qu’il  n’y  ait  qu’un  juge  qui  puisse  couper  un  accès
Internet  :  «  Considérant  qu’aux  termes  de  l’article  11  de  la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : “La libre
communication  des  pensées  et  des  opinions  est  un  des  droits  les
plus  précieux  de  l’homme  :  tout  citoyen  peut  donc  parler,  écrire,
imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans
les  cas  déterminés  par  la  loi”  ;  qu’en  l’état  actuel  des  moyens  de
communication  et  eu  égard  au  développement  généralisé  des
services de communication au public en ligne ainsi qu’à l’importance
prise par ces services pour la participation à la vie démocratique et
l’expression  des  idées  et  des  opinions,  ce  droit  implique  la  liberté
d’accéder à ces services 24 . »
La liberté d’accès au réseau mondial, devenu bien commun de
l’humanité, est donc reconnue comme un droit. Cela ouvre pour les
militants  d’immenses  perspectives  :  tout  ce  qui  entrave,  empêche,
diminue, ou conditionne cet accès est désormais une atteinte à undroit fondamental reconnu à chaque personne. Pour la Quadrature,
c’est une victoire considérable.
Le  23  juin,  Christine  Albanel  est  remplacée  par  Frédéric
Mitterrand.  Mais  rien  ne  change  dans  la  guerre  contre  les
« pirates ». Le 25 juin, le gouvernement présente le texte Hadopi 2,
censé répondre à la censure, deux semaines plus tôt, de la première
version. Cette nouvelle mouture remet le juge dans la boucle pour la
décision finale.

e-G8 : le vieux monde face au cyberespace

Une  seule  situation,  une  seule  image  suffit  parfois  à  résumer
toute une époque politique. En mai 2011, Nicolas Sarkozy, désireux
de  jouer  un  rôle  international  de  premier  plan,  et  de  se  réconcilier
avec le monde du Web après la bataille de la Hadopi, convoque le e-
G8, une sorte de sommet mondial du numérique qui doit se tenir à
Deauville à la veille d’un G8 plus classique.
Facebook,  Google,  Amazon  sont  présents,  tandis  que  Free,
France  Télécom  ou  PriceMinister
25
  représentent  les  ambitions
françaises.  Tout  cela  ronronne  dans  l’autosatisfaction,  jusqu’à  une
table ronde sur la propriété intellectuelle qui rassemble : le PDG du
groupe  de  presse  Bertelsmann  ;  Pascal  Nègre,  patron  d’Universal
Music  France  ;  le  directeur  des  Éditions  Gallimard  ;  Frédéric
Mitterrand, ministre de la Culture ; et John Perry Barlow, auteur de la
fameuse  «  Déclaration  d’indépendance  du  cyberespace  ».  Ce
dernier écoute patiemment la discussion qui se tient en français et
prend enfin la parole, avec lenteur : « D’abord, je vous remercie de
m’avoir  invité,  mais  je  suis  un  peu  surpris,  surtout  en  voyant  les
autres  membres  de  cette  table  ronde,  parce  que  j’ai  l’impression
qu’on ne vient pas vraiment de la même planète. Il se trouve que jesuis  le  seul  ici  à  vivre  de  ce  que  ces  messieurs  appellent  “la
propriété  intellectuelle”.  Je  ne vois pas ma création et mon moyen
d’expression comme une “propriété”. Une “propriété”, c’est quelque
chose qu’on peut me prendre. Si je ne la possède plus, quelqu’un
d’autre la possède. L’expression, ça ne marche pas comme ça
26
. »
Ce que la Quadrature s’efforce de crier depuis des mois, sans être
entendue,  il  l’affirme  calmement,  d’une  voix  posée,  et  on  l’écoute.
L’ambiance dans la salle est électrique, et les récits dans la presse
rendent bien ce qui est un coup de tonnerre dans un ciel trop bleu 27 .
Bien sûr, la Quadrature est sur le coup. Outre le fait d’avoir créé
un  site  de  campagne  contre  le  e-G8
28
,  dehors,  les  militants
déroulent une banderole : « Governments & Corporations United to
Control  the  Net  »  («  Gouvernements  et  grandes  entreprises  :  unis
pour  le  contrôle  de  l’internet  »).  À  l’intérieur  du  e-G8,  Jérémie
Zimmermann prend la parole : il tient à la main l’étude publiée par la
Hadopi, qui montre que les consommateurs de contenus téléchargés
sont  aussi  les  personnes  qui  consomment  le  plus  de  produits
payants.

Cet article concerne le chapitre HADOPI, intitulé "L'histoire d'un passage en force", issu du livre "Internet et liberté".

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