Entretien avec John Sinclair, poète, activiste et ancien manager du MC5

John Sinclair © Simon Cornils John Sinclair © Simon Cornils

"C'est pas mon boulot de parler de moi, iI y a ce truc appelé Google pour ça", déclarait lors de notre entrevue le provocateur John Sinclair en évoquant les questions perpétuelles des journalistes sur son passé.

Rencontrer John Sinclair, c'est un peu rencontrer une légende vivante qui, contrairement aux nombreux grands personnages qu'il a côtoyés, a survécu. Originaire de Detroit aux États-Unis, Sinclair est impliqué dès les années 1960 dans le milieu underground alors dominé par un mouvement artistique et pacifique sous fond d'émancipation, inédit à ce jour, dans la veine de ce qu'avaient déjà initié les beatniks. Il participe ainsi à la création de plusieurs journaux alternatifs, le plus connu étant Fifth Estate. Poète déjà célèbre (il lit à la Berkeley Poetry Conference en 1965 au sein d'un cercle fermé de poètes), passionné de jazz et fervent défenseur du mouvement d'avant-garde free jazz, il écrit également comme journaliste spécialisé pour le magazine DownBeat à l'époque.

C'est la confluence de ces passions et de cet engagement total qui l'amènent à réorganiser le Detroit Artist Workshop, lieu visant à rassembler tous les artistes novateurs ralliés aux idées du mouvement hippie et/ou révolutionnaire, de même que l'envie de changer la société américaine.

En 1966, Sinclair propose d'apporter son aide à un groupe qui allait devenir l'un des plus célèbres groupes proto-punk américains : le MC5, pour Motor City 5, faisant référence à Détroit, ville dont ils étaient également originaires. En l'espace de deux ans, il fait connaître le groupe à l'échelle nationale, organise des concerts immenses dans les parcs contre la guerre du Vietnam et la ségrégation, concerts qui tournent parfois à l'émeute. Il crée également avec certains membres du groupe et d'autres amis le White Panther Party, mouvement annexe et complémentaire du Black Panther Party luttant pour les droits civiques des Afro-Américains.

Après une série de condamnations pour possession de marijuana dont il fait l'apologie, il est arrêté par une policière sous couverture à qui il vend deux joints en 1969. Il est alors condamné à une sentence sans précédent de 10 ans de prison. Après une mobilisation qui tarde à prendre de l'ampleur, John Lennon écrit une chanson concernant la peine démesurée infligée à Sinclair qui va participer à faire connaître son cas.

John Lennon - John Sinclair © czmaris

 

Un meeting de soutien appelé le John Sinclair Freedom Rally est organisé peu de temps après à Ann Arbor en 1971. Des personnalités du monde de la musique comme Lennon et Yoko Ono, Bob Seger ou Stevie Wonder y participent, ainsi que de célèbres intervenants comme les poètes Allen Ginsberg, Ed Sanders et Sheila Murphyet, ou des activistes comme Bobby Seale et Jerry Rubin. John est finalement libéré au bout de deux ans.

Il est inutile et impossible de mettre John Sinclair dans quelque case ou projection idéologique que ce soit. Le poète se plaît à jouer avec les mots autant qu'avec les attentes des gens qui l'interrogent, et c'est tant mieux. Il faut aussi dire que Sinclair, avec sa voix graveleuse, ses emportements théâtraux et les joints qu'il n'a jamais cessé de fumer ("c'est comme ça qu'on faisait les choses à l'époque" nous a-t-il dit), a une conscience aiguë des choses qui l'entourent.

Celui qui vit aujourd'hui entre Amsterdam et Détroit, quand il n'est pas sur la route, vient de sortir l'album Mohawk sur le label Iron Man Records. Cet album-concept de jazz expérimental, mêlant une musique free jazz et des poèmes inspirés par l'oeuvre de Thelonious Monk et écrits par Sinclair, est un OVNI musical rafraîchissant. Coïncidence frappante, Sinclair, qui s'est fait connaître malgré lui lorsqu’il a été emprisonné pour avoir vendu deux joints à une flic sous couverture, a rejoint le destin de Monk qui, 30 ans plus tôt, avait été emprisonné pour avoir refusé de dire que la drogue trouvée dans un club de jazz était celle de son ami Bud Powell.

Nous avons eu la chance de rencontrer John et son producteur Steve Fly à Londres à la fin de l'année dernière, juste avant un concert donné à la Spiegel Tent. Lors de cet entretien il nous parle de la genèse de son album et de luttes sociales et des droits civiques ainsi que de certaines des expériences les plus intéressantes de sa vie.

MOHAWK

John Sinclair, c'est donc un personnage qui ne cesse jamais de faire l'actualité ?

Aujourd’hui, je suis là, à Londres. Je joue ce soir avec un super groupe expérimental londonien appelé The Founder Effect. Je joue donc avec eux et après je repars à Détroit où je vais passer quelques mois.

Tu continues donc de tourner...

[Il grogne] Oh, je n'appelle pas vraiment ça tourner, je n'ai en fait même pas de maison de disques. Je n'ai jamais eu de boss ni de manager, ni même de groupe, en réalité. Je fais juste ça par moi-même. J'appelle ça aller au boulot où je veux, quand quelqu'un veut bien m'envoyer le ticket. Je vais donc à Detroit pour une semaine, puis je vais sur la côte ouest à Portland en Oregon, au Smoke Free Hemp Festival. Ensuite, je repars à Détroit, puis je vais à Portland Maine sur l'autre côte, pour le Harvest Festival. Après j'irai dans le Massachusetts pour le Jack Kerouac's Festival. Je repars ensuite à Detroit pour le 50ème anniversaire du Detroit Artist's Workshop.

Dans le but de présenter ton nouvel album Mohawk ?

Non, ça ça vient juste du fait que je bouge et que je fais un tas de choses. Le mec qui a lancé l'album et a organisé cette date a dû mettre le nom de l'album pour en parler un peu. J'adore les mecs avec qui je joue. Ils peuvent tout jouer, The Founder Effect. Je joue donc certaines des chansons qui sont sur l'album.

Comment as-tu constitué ton groupe ?

Lors d'un concert en mai dernier, j'ai dit au mec qui m'avait engagé pour l'occasion que j'aimais les musiciens qui jouaient. La musique et la poésie, c'est ce que je fais, c'est ce que j'ai dans le cœur. Il m'a envoyé ces musiciens qui sont fantastiques. J'adore ces mecs.

C'est comme ça qu'on s'est rencontrés avec le promoteur du show. Ce type est un manager et promoteur de jazz. Il sait ce qu'il fait et aime ce que je fais de la "poésie-jazz". Vu que personne n'y connaît rien au jazz, je mets donc ça sur le compte de la poésie. C'est vrai, pourquoi des gens paieraient-ils pour venir me voir à un show de jazz ?

Je fais tout ça parce que c'est ce que je sais faire (rires). J'ai rencontré mon âme il y a 50 ans, et voilà ce que je fais ! Et c'est ce que je ferai, que les gens aiment ou pas ! "Mais qu'est-ce que c'est que cette merde qu'ils sont en train de jouer ?", demande John en parlant de la musique venant du chapiteau d'à côté. "Pardon, c'est que je déteste la pop music".

Peux-tu nous en dire davantage sur Mohawk ?

Mohawk est une sélection d'une série de poèmes que j'ai écrits avec les enregistrements de Thelonius Monkcomme source d'inspiration. Environ 150 mots à chaque fois (par poème, ndj), et j'y travaille depuis 1982. J'ai un livre, en fait, dans lequel j'écris quand je suis inspiré, mais chaque poème correspond à un des titres de Thelonius Monk. C'est le travail de mon imagination. Ce n'est pas un truc en particulier qui m'inspire, mais plutôt ce qui vient à moi.

À la fin de 1985, j'avais fini la première vingtaine de poèmes et je les ai donc enregistrés. Il est difficile de décrire ce travail. Chacun des poèmes est numéroté selon sa place dans l'histoire des enregistrements de Monk. Ce projet est une sorte d’éthos, de triple réalité basée sur l'héritage de l'art poétique musical. C'est une question d'héritage culturel, ce sont des concepts de créativité et d'expression personnelle qui sont ici mis en avant, mais aussi ce que je ressens profondément.

Le premier poème correspond donc au premier enregistrement de 1947, le numéro 74 correspond à un enregistrement de 1957, le 33 à un enregistrement Columbia des 60's. C'est donc comme ça que j'ai planifié ce travail. Mais je ne suis pas le genre de personne qui peut commencer au numéro un et aller jusqu’au numéro 50 dans l'ordre. Je ne suis pas si bon ! Je dois écrire les poèmes quand ils me viennent.

John Sinclair + The Founder Effect - Spiegeltent, Canary Wharf, London 17th Sept © IronManRecords

 

Aujourd'hui, si j'étais inspiré, je regarderais ce cadre et je me dirais 'Tiens, il me faut un poème qui colle avec cette séquence numérotée du disque de Columbia'. Mais je n'ai encore jamais écrit de cette manière.

Certains trucs sont du domaine de l'histoire, de ce qui est arrivé à Monk. C'est une sorte d'investigation sur la musique, la vie et les périodes du pianiste. J'ai écouté toute sa discographie, depuis ses débuts en 1942 jusqu'à sa mort. Et il n'a même pas joué les 10 dernières années de sa vie. Monk était juste un individu incroyable, comparé à moi (rires), et dans un premier temps j'ai vraiment négligé sa musique. Quand j'ai commencé à m'intéresser au jazz en 1959, la plupart de son travail original était terminé. Mais je me suis ensuite mis à étudier le jazz, car je voulais savoir d'où il venait.

J'ai commencé à m'intéresser à Monk au moment où j'ai démarré mes études sur Charlie Parker. Mais lorsque Monk est mort en 1982, je me suis rendu compte que je ne le connaissais pas tant que ça. Je me suis donc procuré tous ses disques, je les ai mis dans l'ordre et j'ai commencé à mettre mes poèmes dans l'ordre et à poser le cadre.

Avant même de savoir que j'allais écrire tout ça, j'ai écrit un premier poème parce que j'ai été inspiré. Je vivais à la nouvelle Orléans, tu sais, et là-bas on a cette tradition de fêtes annuelles. Si on s'était rencontrés tous les cinq là-bas, on aurait pu se dire 'Faisons la même chose [l'année prochaine à la même date]' et puis on aurait eu à le faire chaque année ! C'est une question de mentalité en série. Et puis j'avais trois poèmes, mais ça n'en faisait toujours pas un bouquin, tu vois [rires].

Alors je suis revenu à sa première partie appelée 'Blue Note' car il a enregistré sur Blue Note Records. J'en ai écrit environ une vingtaine en 3 ans, puis 30 à 35 ans plus tard, j'ai écrit les vingt suivants ! Là je me suis dit 'Il faut enregistrer tout ça pour en garder une trace'. Avec Steve Fly, mon producteur et batteur qui a un studio à Amsterdam, on est allés là-bas pour enregistrer ces 20 poèmes les uns après les autres. Il a ensuite pris ces poèmes qui sont donc tous de la deuxième série de 20, en a sélectionné 10, et il a travaillé sur la musique de Monk pour recomposer un univers similaire autour de ces textes.

Comment as-tu choisi les poèmes, Steve ?

Pour faire simple, disons que j'ai choisi certains d'entre eux qui étaient 'upbeat', qui avaient ce côté new-yorkais avec cette excitation, cette exubérance, et d'autres qui étaient plus personnels, dont un où il aurait fallu que l'on mette un macaron disant que les paroles étaient choquantes sur à peu près chaque centimètre de texte !

John Sinclair : "J'aurais pu m'essayer à réaliser la musique, mais je savais que les intentions de Steve étaient plus élevées que les miennes en la matière et que ce qu'il ferait serait mieux. Ce que j'aime dans ce projet, c'est d'avoir été aussi investi artistiquement. Je suis un artiste, et j'ai été manager d'artistes. J'écris au sujet de la musique. Je suis producteur et je peux être produit, je suis un intervieweur et je peux être interviewé, j'ai une émission de radio et je peux être invité dans une émission de radio. Je me place dans une perspective intéressante, ce que ne font pas la plupart des gens. Je voulais faire tout cela et je l'ai fait, tout simplement.

J'ai toujours dit que le secret dans la vie, c'était de savoir ce que tu voulais. Beaucoup de gens ont un problème à ce niveau, ils n'arrivent pas à savoir ce qu'ils veulent [...] Ils ne sont pas heureux parce qu'ils n'arrivent pas à ce qu'ils veulent. Moi je savais. Une fois que tu sais ce que tu veux, tu n'as plus qu'à faire ce qu'il faut pour y arriver. Ça a l'air simple comme ça, mais c'est un procédé assez complexe. Enfin, ça a plutôt bien marché pour moi !"

Les membres du MC5

LE MC5, LA MUSIQUE EST UNE ARME

On ne peut pas vraiment dire que tu sois passé du jazz au rock, mais comment en es-tu venu à vouloir être manager du MC5 ?

En fait, c'étaient mes voisins, je les ai entendu jouer, j'ai aimé ça, car c'était un super groupe de rock. Ils étaient très radicaux, exubérants, et leur chanteur principal, Rob Tyner, était un amoureux de jazz qui avait pris son nom de scène en référence au pianiste de John Coltrane, McCoy Tyner ! Son vrai nom était Robert Derminer. Je les ai donc rencontrés et on est devenus des amis proches. Tyner avait vraiment cette super idée de ce que devait selon lui être un groupe,

Quand j'étais au lycée en 59, c'était le début du rock avec les Beach Boys et les Stones, mais ces derniers ne faisaient en fait qu'imiter Chuck Berry. Enfin, c'est là que j'ai commencé à aimer le rock'n'roll, le vrai rock'n'roll type Little Richard .

"Little Richard, Tutti Frutti, ça c'était du rock'n'roll, Maybeline par Chuck Berry, I'm a man par Bo Didley, I'm In Love Again par Fats Domino, voilà qui étaient les piliers fondateurs du rock'n'roll en 1955"

Qu'est-ce que tu appelles le vrai Rock'n'roll ?

Little Richard, Tutti Frutti, ça c'était du Rock'n'roll, Maybeline par Chuck Berry, I'm a man par Bo Didley, I'm In Love Again par Fats Domino, voilà qui étaient les piliers fondateurs du Rock'n'roll en 1955. Ça n'est allé qu'en s'améliorant pendant 5 ans, puis ils ont envoyé Chuck Berry en prison et les Blancs ont commencé à faire leurs trucs. Ça remonte au milieu des années 1960, avec les hippies, les dope beans (ecstasy, ndj) qui avaient grandi avec les disques de Rock'n'roll et voulaient jouer la même chose.

Il y avait pas mal de musiciens comme ceux-là. Jerry Garcia, James Gurley, Janis Joplin, MC5, puis les Beatles bien sûr. Bref, ils faisaient tous des disques de reprise de Rock’n’roll. Puis, il y a eu la deuxième vague du Rock'n'roll, mais ça ne balançait déjà plus vraiment. C'était du rock de Blancs qui n'y connaissaient pas grand-chose sur le roll. C'était juste du rock.

Des gens comme Elton John, The Eagles, c'est minable. Ce que je veux dire, c'est que la bonne musique, pour moi, peut être respectable dans n'importe quel genre, et cela trouve toujours ses racines dans le blues et la musique noire américaine, mais cela dépend de l'accompagnement, de l'orientation du musicien. Qu'il veuille jouer du blues, du jazz, de la soul ou du reggae, c'est pour moi la même musique, et si elle est bonne, elle est bonne.

C'est une question de feeling, il faut que cela vienne du cœur, puis c'est aussi le fait de voir des musiciens accomplis dans leur musique. Je trouvais donc que le MC5, par rapport à ses contemporains, était géniaul. Je m'y suis mis car le groupe n'allait nulle part. Ils étaient exploités et je me suis dit que je pouvais les aider à atteindre leurs buts.

Ce n'était pas vraiment ce que j'avais envie de faire, mais je pouvais le faire car je m'occupais souvent de l'organisation pour des poètes et des musiciens de jazz. Les payer, organiser leurs concerts, etc. Je savais comment m'y prendre. Je devais m'assurer que les véhicules fonctionnaient lorsqu'ils se rendaient quelque part, que l'équipement fonctionnait, qu'il y avait des cordes de gratte et des baguettes, que les amplis étaient prêts...

MC5-KICK OUT THE JAMS © Ray Strickland

 

Dans une interview, tu expliques que le MC5 était bien trop intense pour les hippies de la côte ouest. Que veux-tu dire ?

Ils ne nous aimaient pas. Country Joe And The Fish, Big Brother And The Holding Company avec leur guitariste James Gurley, moi j'aimais bien, mais bon, tout ça ce sont des questions de goût. J'aime et respecte tous ces groupes car ils voulaient faire quelque chose que personne n'avait jamais fait avant, et rassembler un public autour de ça. C'est ce qu'il y avait de super avec ce projet [MC5]. Tout comme les Beatles et les Rolling Stones, ils ont voulu faire ce que personne n'avait jamais fait avant, mais ces deux groupes l'on fait si bien que tout le monde les aime en ce monde, ce qui est assez spectaculaire !

Mais il n'y avait pas beaucoup d'auditeurs issus des minorités noires écoutant des groupes comme le Grateful Dead, Joplin, etc...

Non, c'était de la musique pour hippies aux cheveux longs qui ne voulaient pas être dans l'armée, n'avaient pas de boulot et fumaient des joints. Pas de job, point à la ligne. Et tu faisais en sorte de t'habiller n'importe comment pour décourager n'importe qui de vouloir te donner un taf ! Quelques Noirs étaient avec les hippies, mais il n'y en avait pas beaucoup, car l'Amérique était avant tout une société subissant la ségrégation. Pendant que les hippies faisaient leurs trucs, des gens se battaient pour les droits civiques, la plupart des Afro-Américains avaient la conscience et le désir de faire changer les choses par le combat des droits civiques.

Les Blancs devenaient hippies ou radicaux. Les hippies n'étaient pas radicaux car ils étaient pour la paix. Ils ne voulaient pas vraiment se battre contre qui que ce soit au sujet de quoi que ce soit, ce qui était leur plus grande force et l'une de leurs facettes les plus attirantes.

Nous on voulait surtout aider la communauté noire. Sur le plan politique, il fallait trouver des gens pour élargir le mouvement, il fallait que ça se fasse car les Blancs ne se bougeaient pas pour les droits civiques.

Et pourquoi la musique était-elle au centre ?

La musique était importante car c'est ce qui comptait à l'époque. L'idée était que si un groupe jouait bien et pouvait rassembler un public, tu pouvais faire passer des messages et des opinions à la société, et tu pouvais peut-être accéder au mainstream en étant joué à la radio et donc t'adresser à des millions de gens.

Avec des musiciens de jazz, je n'avais pas cette possibilité. Tu pouvais éventuellement continuer ta musique sans être arrêté, mais il n'y avait aucun moyen de se faire de l'argent. Un label ne t'aurait jamais fait signer un contrat pour du jazz ou de la poésie. Mais avec le rock, tu pouvais devenir célèbre. Et le MC5 avait les mêmes concepts que moi, donc je n'aurais pas pu faire mieux. Je me suis dit 'Voilà qui est excitant. Si on fait ça bien, peut-être qu'on peut devenir les Beatles !'

On a eu une première expérience avec une maison de disque, puis on est passés à une autre, et après je suis allé en prison. Par la suite ils ont sorti des albums vraiment mauvais. Si tu veux que ça marche, sors des bonnes chansons. Pour l'album d'après, sors-en encore de meilleures. "You have to keep making good shit !" ajoute-t-il.

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POÉSIE, JAZZ ET SATIRE SOCIALE

Ta poésie est-elle la même aujourd'hui ?

Aujourd'hui je suis toujours le même, ma poésie est meilleure, plus mature, dans le sens où si je veux dire quelque chose, je peux le dire comme il faut, avec plus d'impact.

As-tu eu l'occasion de rencontrer les gens qui t'ont inspiré, les poètes, les musiciens de jazz ?

Oui j'ai rencontré Allan Ginsberg, c'est un ami qui a fait beaucoup pour moi. Également Robert Creeley qui est l'un de mes poètes préférés. Il m'a beaucoup encouragé. J'ai étudié avec Charles Olson qui est mon poète préféré et mon influence majeure. J'ai rencontré et écouté des poètes dont j'étais fou. J'ai également été influencé par un poète appelé John Jarmain.

Charles Olson était un radar à poésie. Il a été l'une de mes influences majeures car il en savait beaucoup sur le jazz, le blues, et il avait les mêmes orientations que moi. Enfin, non, laisse-moi reformuler ça. J'essayais d'avoir les mêmes orientations que lui, car il était là avant moi ! Mais dans la manière d'apposer et d'écrire le premier vers, Charles Olson était mon préféré et demeure ma plus grande influence. Jack Kerouac a aussi été une grande influence, mais je ne le connaissais pas. Enfin ce n'est pas ça qui importe.

C'est la même chose aujourd'hui, John Lennon m'a sorti de prison, alors on me demande "Mais est-ce que tu as eu l'occasion de rencontrer John Lennon ?'' Mais il m'a sorti de prison, espèce de connard ! Quelle différence cela fait-il que je le connaisse ou pas ?! [rires]

Enfin voilà, j'ai eu l'occasion d'entendre ces gens, d'apprendre beaucoup sur eux, et c'était juste très encourageant. En tant que jeune type, je voulais faire ça, et il n'y avait aucun encouragement de l'extérieur, du monde convenable, donc ça a été super pour moi. Ces gens n'étaient pas reconnus, ils ne gagnaient pas d'argent, ils sont devenus des modèles pour les beatniks, l'idée étant que tu pouvais faire quelque chose et avoir une vie excitante sans avoir rien à voir avec le mainstream américain qui faisait de l'argent. Voilà ce qu'ils ont fait pour nous, ils nous ont rendus libres.

Ils nous ont montré qu'on n'avait pas besoin d'avoir un boulot. Tu n'as pas à te couper les cheveux, tu n'as pas à te calmer, tu peux être aussi défoncé que tu le souhaites, tu n'as pas à répéter des trucs bêtement à l'école ou à t'élever à un salaire d'excellence en faisant de la musique ou de la poésie. Tu peux faire ce que tu veux ! C'était génial.

Tu sais, à cette période on prenait du LSD, et les choses qui se passaient autour des gens qui en prenaient devenaient proéminentes. C'était très important. C'est comme une drogue de recréation, c'est une substance faite pour les gens qui cherchent à voir ce qu'il y a derrière les choses qui sont en face d'eux, en essence et dans leur nature. Ils laissaient donc faire et obtenaient des réponses. Ils n'avaient aucune idée de l'ampleur que ça allait prendre.

Le cannabis est un symbole important pour toi, que ce soit dans ton histoire ou dans ton art...

Oui, je suis addict ! Je ne peux rien faire si je ne suis pas défoncé, en dehors de dormir. Je pourrais probablement écrire sans. Enfin, je ne sais pas ce que je pourrais ou ne pourrais pas faire puisque c'est comme ça qu'on faisait les choses à l'époque [rires]. Je n'ai pas besoin de trouver un meilleur cadeau. Quand je ne fume pas, je m'ennuie, et parfois je peux être assez productif, mais je déteste ça ! C'est comme quand je suis sur scène, j'oublie tout. [rires] J'oublie même les paroles !

Pour en savoir plus sur John Sinclair vous pouvez également lire son excellent livre 'It's All Good' et vous rendre sur son site internet

Merci à Céline Laird pour son aide lors de cette interview

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