L’entrepreneur et l’arrosoir: la génération précaire au piège de la «liberté»

Souvent célébrée, l’économie dite « collaborative » porte, pour certains, la promesse de libertés retrouvées. Mais, dans un contexte général de moins-disant social, une telle promesse paraît bien improbable : les formes de travail et l'exaltation du modèle entrepreneurial qui alimentent cette nouvelle économie montrent au contraire que, de la liberté à la servilité, il n'y a parfois qu'un pas.

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Comment une génération cède-t-elle à la suivante une société qu’elle ne souhaiterait pas pour elle-même ? Comment une jeunesse offerte à la compétition généralisée et à l’individualisme, promise à l’incertitude professionnelle et économique, en vient-elle – au nom d’une prétendue liberté – à adopter et à prôner la dérégulation et la précarité pour tous ?

Cette contradiction témoigne d’une phase avancée du capitalisme et de l’idéologie qui l’accompagne, où insécurité économique et précarité du travail s’imposent non en tant que phénomènes arbitraires ou conjoncturels, mais en tant que réalités naturelles et immuables. Dans ce contexte, les formes de travail promues par l'économie dite « collaborative » – souvent indépendant, flexible et dérégulé – se parent autant des atours de la liberté qu’elles représentent, de fait, un non-choix.

La crainte de la précarité, réelle ou anticipée, n’est en effet qu’une des facettes d’un conditionnement plus vaste et plus profond, par lequel le salarié, reconverti en entrepreneur, se trouve paradoxalement la proie de la doctrine qui le met en péril et son ordonnateur, exécuteur et exécutant, arroseur et arrosé.

Tous patrons ?

Des décennies de chômage généralisé, de croissance quasi-nulle et de politiques de relance inefficaces ont entraîné une diversification sans précédent des formes de travail : indépendants, freelances, micro-entrepreneurs, intérimaires, stagiaires, intermittents, emplois temporaires, pigistes, contrats « d’usage »...

Toutes semblent néanmoins se cristalliser autour d’une figure : celle de l’entrepreneur. Si certains crient volontiers à la révolution – oubliant que le salariat reste la norme pour 89 % des travailleurs –, le phénomène entrepreneurial doit cependant être pris en compte.

En l’espace de huit ans, entre 2002 et 2010, le nombre de créations d’entreprises a triplé. Une hausse essentiellement due aux créations de micro-entreprises[1], qui représentent encore aujourd’hui plus de 40 % des créations d’entreprises annuelles. Sur les 3,14 millions d’entreprises répertoriées en 2011, 3 millions étaient des micro-entreprises. Elles incluent désormais les auto-entrepreneurs (plus d’un million en juin 2015).

Par définition, le micro-entrepreneur (ou auto-entrepreneur) est un travailleur indépendant, non salarié. A l’heure où 70 % des entreprises ne comptent aucun salarié, les micro-entreprises ne représentent, en dépit de leur nombre, que 20 % de l’emploi salarié total. L’emploi non salarié s’est également accru d’un quart entre 2006 et 2011 et représente aujourd’hui 10,5 % de l’emploi total.

Risques partagés

Capitalisant sur la vogue entrepreneuriale dont ils sont à la fois les produits et les promoteurs, de nouveaux acteurs émergent. A leur origine, de jeunes « startupers », ayant eux-mêmes parfois expérimenté galère et chômage[2], animés d’une forte ambition personnelle et d’un concept visant – initialement – à faciliter leur vie quotidienne.

Leurs « services » ont pour nom Uber, Deliveroo, AirBnB, BlaBlaCar ou Take Eat Easy[3]. Les plateformes d’achat-vente d’objets en ligne Le Bon Coin ou Price Minister, mais aussi des acteurs plus classiques tels qu’Amazon ou les sites d’hébergement de vidéos Youtube et Dailymotion tirent également parti de cette économie du « partage » et de modalités de travail plus flexibles.

Tous sont pourtant, à des degrés divers, sujets à de profondes remises en cause[4], pointant entre autres :

  • L’opacité et l’arbitraire des processus décisionnels ;
  • Des conditions de travail éprouvantes et dégradantes, pour des rémunérations faibles[5] ;
  • L’absence de garanties, notamment en cas de faillite (prestations non payées) ;
  • La concurrence déloyale vis-à-vis d’acteurs et de marchés publics ou privés ;
  • Des stratégies d'évasion ou d'optimisation fiscale ;
  • Des pratiques de travail au noir.

Le statut d’auto-entrepreneur incarne, pour certains d’entre eux, le principe central de l’organisation du travail, ajoutant au tableau les failles propres à son régime et son activité : protections sociales réduites au minimum, aucune mutuelle ni assurance chômage, cotisations retraite souvent insuffisantes, activités fluctuantes et/ou peu rémunératrices pratiquées à titre principal...

Au final, les pratiques des sociétés évoquées en matière de droit du travail et de régulation du service achèvent souvent de transformer l’entrepreneur en « salarié sans droits ».

Une tyrannie à deux visages

Montrant progressivement ses failles, le modèle entrepreneurial couplé à l’essor de l’économie collaborative semble néanmoins attirer une population croissante de jeunes en manque d’opportunités professionnelles, et en soif permanente de liberté. Génération Y et précaires adoptent ainsi une conception de l’emploi « fluide, flexible et dérégulée » comme seule perspective, niant par anticipation leurs droits et propageant à leur tour cette vision.

S’érigeant en entrepreneurs, les mieux lotis exploitent alors pleinement les nouvelles opportunités économiques pour tirer vers le bas les normes sociales et légales en vigueur :

© BFMTV

Les jeunes dotés d’un capital social et économique moins favorable constituent la main d’œuvre idéale du modèle. Passés à l’entrepreneuriat de gré ou de force, ils sont aux avant-postes des transformations en cours, dont ils essuient les plâtres dans une large mesure. Pourtant, si certains réclament davantage de protections[6], les conducteurs de VTC, récemment « opposés » aux taxis, basent leurs revendications sur une plus large ouverture de la concurrence et le rejet de toute forme d’encadrement.

Nouvelles servilités

Il apparaît clair que, sur ce marché du travail indépendant et « collaboratif », l’ancien salarié / nouvel entrepreneur, croyant gagner en liberté, s’expose en réalité à d’autres formes d’aliénation, autant qu’il propage souvent d’autres formes de subordination. De sorte que le discours libérateur accompagnant généralement l’entrepreneuriat peut être questionné.

De façon intrinsèque, la conception de l’entreprise n’est certes pas figée et l’entrepreneur reste – théoriquement – libre d’appliquer, à soi-même ou aux autres, les principes auxquels il adhère. Néanmoins, le développement de l’entrepreneuriat semble bel et bien, dans ses manifestations, traduire une certaine vision du « progrès social », et davantage qu’une simple appétence de la société et de ses membres pour la liberté : il réinvestit et prolonge une pensée néolibérale de libre concurrence, d’insécurisation du travail, de mise à bas des acquis sociaux et de compression salariale. Il encourage une précarisation des formes de travail à l’avantage d’une minorité.

Cette soumission de l’entrepreneuriat – et de l’entrepreneur – à la logique néolibérale n’est pas une surprise[7], mais est précisément mise en doute par le discours émancipateur et anti-déterministe porté par le libéralisme. Un discours qui, comme l’avance Samuel Chaîneau, accroît paradoxalement la porosité de l’individu aux influences extérieures : en l’absence de repères, celui-ci se voit « disposé à tous les conseils, à toutes les recommandations, à toutes les servilités, c'est-à-dire à toute autorité capable de fournir un socle de référence rassurant et stable pour la détermination de [son] désir »[8].

La notion de « désir » et sa survalorisation dans les sociétés capitalistes permettent d’explorer un autre volet de l’aliénation réelle du travailleur et de l’entrepreneur moderne. Le désir incarne en effet, selon Frédéric Lordon, la clé de voûte du capitalisme actuel, cherchant à faire en sorte que le travailleur s’approprie désormais les désirs et buts de son employeur comme les siens[9].

Faire coïncider et confondre en une seule figure le consommateur-décideur et le travailleur-exécutant permet au système de s’alimenter lui-même, sans pour autant constituer une quelconque libération pour l’individu : les désirs poursuivis par le nouvel entrepreneur sont régis par un univers de croyances et de principes issus du capitalisme, qu’il ne lui reste qu’à reconduire. Au passage, l’exacerbation du désir suscite une tendance à objectiver les autres individus[10].

Serge Halimi note, pour sa part, que le fait de muter chaque salarié en patron vise en réalité à effacer la frontière entre les classes sociales, qui pourtant perdurent et se régénèrent[11].

La fabrique de l’entrepreneur

Indéniablement, plusieurs facteurs concourent à promouvoir le modèle entrepreneurial, et conduisent à user de prudence quant à la fameuse « liberté d’entreprendre ». Mettre en regard la vision courante de l’entrepreneuriat ou de l’« indépendance » – courage, autonomie, goût du risque – et la dévalorisation croissante du salariat et de ses protections – discours anti-fonctionnaires, « peur » de l’embauche en CDI, casse du Code du Travail – permet de souligner un autre fait : c’est bien la même lame de fond qui brise le modèle salarial et qui anime le modèle entrepreneurial.

Au final, cinq formes d’incitation formelle (pratique ou idéologique) à l’entrepreneuriat peuvent être identifiées :

  • Le manque d’opportunités du marché du travail actuel
  • La disqualification des formes d’emploi majoritaires, des institutions et protections traditionnelles
  • La survalorisation du désir et de la figure du consommateur
  • L’exaltation de la compétition, de l'autonomie et de la figure de l’entrepreneur
  • Le renversement du rapport à la science et à la technique (perçues comme fins, non comme moyens, appétence pour la « rupture », la « réforme » et la « nouveauté »)

De ce « désir d’entreprendre » très orienté, rien ne serait à contester si les conséquences n’étaient pas aussi incontrôlées pour les salariés comme les entrepreneurs. Or, afin de répondre à la précarisation croissante des parcours professionnels, d'aucuns en appellent à la mise en place de protections plus individualisées. De telles revendications, rejoignant parfois celle d'un revenu de base, ne corrigent toutefois en rien les défauts de la nouvelle économie, tout en signant le renoncement à un modèle de travail plus inclusif et solidaire, s'inspirant notamment de la forme salariale[12]. En outre, l'idée-même d'aligner la protection sociale d'une majorité de travailleurs sur le statut d'une minorité - certes montante - consiste autant à anticiper l'avenir qu'à le provoquer.

En état de « survie » économique et souvent peu conscients de leurs droits, il est à se demander quel choix feraient les premiers concernés. Mais l'issue d'un débat dépendant généralement de la question posée, gageons que la « liberté » y figurera en bonne place, au détriment de bien d'autres nécessités...

 


NB : L'auteur est auto-entrepreneur.

[1] Au sens de l’INSEE, les micro-entreprises sont des « entreprises de moins de dix personnes, avec un chiffre d’affaires annuel ou un total de bilan n’excédant pas deux millions d’euros ».

[2] Bien que souvent diplômés et issus de milieux plutôt favorisés. Un tour d’horizon des parcours de Travis Kalanick, Brian Chesky, Adrien Roose ou William Shu, respectivement fondateurs d’Uber, AirBnB, Take Eat Easy et Deliveroo n’est, à ce titre, pas dénué d’intérêt.

[3] Dont le dépôt de bilan récent a défrayé la chronique.

[4] Sur les conditions de travail d’Uber. Sur les prestations non payées de Take Eat Easy. Sur le changement récent des conditions de rémunération des vidéos par Youtube.

[5] Concernant Uber, Romain Rénier note que : « Travailler entre 60 et 70 heures par semaine ne permet pas à un chauffeur de VTC d'atteindre un revenu équivalent au Smic mensuel, malgré deux fois plus d'heures de travail. Un chauffeur locataire gagne en moyenne moins de 3 euros de l'heure ».

[6] Voire une requalification de la relation avec leur plateforme en contrat salarié. A noter le projet de création d’une coopérative initié par certains livreurs à vélo franciliens.

[7] Elle se décline naturellement dans les contraintes pratiques de la création et de la gestion d’une entreprise, au sein d’un système néolibéral.

[8] « Critique et dépassement de l’anthropologie libérale », S. Chaîneau, p 176, in « Etre humain en système capitaliste », ouvrage collectif, Yves Michel, 2015.

[9] « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza », F. Lordon, La Fabrique, 2010.

[10] Cette objectivation est notamment analysée par Lordon ici. On relèvera le slogan d’Uber dans ses dernières publicités : « Commandez votre chauffeur ».

[11] Comme en atteste la multiplication de nouveaux métiers (chauffeurs, livreurs, femmes de ménage, téléconseillers, pigistes) ou l’accroissement des inégalités. « Le grand bond en arrière », S. Halimi, Agone, 2012.

[12] Lire, à ce sujet, l'interview récente d'Eloi Laurent dans Politis.

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