Les êtres finis

Autour d'un repas, douze hommes dé jeun.

En cinquante et un il y eu une réunion des hommes dans une grotte de montagne du Zagros. Autour d’une table de pierre martelée par d’autres pierres, il y eu une réunion des hommes de connaissance. Chacun de ces hommes de connaissance portait dans sa main mâle un feu bleu car il faisait sombre et humide et la couleur bleue était belle. Chacun de ces hommes était sombre et humide et vide à cause d’un jeun imposé. Ils n’avaient pas les cheveux longs, ni les ongles fins. Il n’avaient pas de dent gâtée ou de dague à leur rein de cuir d’animaux combinés. Ils étaient sombres et humides et beaux.

L’un d’eux s’assit et effleura la pierre angulée de ses doigts, comme on essaye de calquer sa main sur l’eau noire d’un lac et d’y voir à travers un secret. Il prit la parole. C’était une parole pure mais chaque mot cachait une phrase et chaque son soufflait sur les lointains soufis d’ici même. C’était une parole alambiquée car composée de métaux lourds.

On avait trouvé un homme ordinaire et pourtant etèrne, en fin. D’une espèce de candeur de chandelle et de mains vouées à casser des mirails. Disposé à offrir son nom et son âme pour un animisme nommé caché. Il serait la flèche qui découpe le temps, qui perce les siècles et fend d’ouest en est jusqu’à scinder cette mer en deux et atteindre, supposons le père. 

On avait pris puis lester enfin mort. On avait pris puis lester encore mort. On avait pris puis lester et appris de ces morts et maintenant on savait être pour toujours et encore. 

C’est très beau le temps du tout-le-temps, mais il ne se voit pas. 

En plongeant dans l’eau au deçà de la surface, beaucoup n’étaient en effet, jamais revenus. Mais les douze étaient là, les mains posées sur la table de pierre martelée par d’autres pierres et s’ils se touchaient, entre eux, leurs mains salées et sensuelles frottant les jointures sans bagues ni autres, ainsi ils prouvaient leurs chaires comme un pacte en matière. Ils étaient la énième génération des hommes de connaissance, celle qui survécue aux élevages en batterie d’animaux sacrifiées et de traditions malheureuses.

On allait les prier jusqu’à l’aubade du temps sous la fenêtre même des rois et, par la force de milliards d’être de sang priant nuit et jour, sous couvert du saint des saints, ils allaient être pour toujours. L’homme ordinaire serait leur bateau et eux-mêmes les douze vents cardinaux soufflant sur la voile fait de parchemins canoniques, pour une belle traversée. Les douze avaient rompus le jeun et se levèrent pour enfin préparer le meurtre bientôt sacré mythe, d’une couronne toute d’épines et fichu fait de fange.

L’un d’eux pourtant, resta dans la grotte de montagne du Zagros et posa sa main contre la paroi crénelée, d’où s’écoulait une mince ribambelle d’eau froide continue. Son autre poing serra de ses doigts desserrés le bord de ses yeux rompus à la tradition. Peureux d’une vie en dehors d’un corps solide terminé par douze surfaces planes, il rapporta la nouvelle, déjà trop vieille, aux hommes savants du village. Croyant devenir éternel dans son temps hors des croix, l’homme de simple naissance fût banni du coeur du monde à jamais, pour avoir ramené le feu bleu, bien trop beau pour ne faire que brûler les yeux des hommes ordinaires.

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