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Billet de blog 23 déc. 2016

Sur l’exposition «Soulèvements» de Georges Didi-Huberman, au Jeu de Paume

Comme on s’y attend, l’exposition est bien faite, riche de merveilles et surprises, soigneusement composée. On est constamment désarçonné par des rapprochements imprévus, des relations inattendues. On en sort cependant démobilisé, accablé et sans ressort subjectif, rongé par la terrible question nihiliste : « À quoi bon ? » Pourquoi un tel sentiment ? Tentons de formuler un premier avis.

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 Sur l’exposition « Soulèvements » de Georges Didi-Huberman au Jeu de Paume

(http://www.jeudepaume.org/?page=article&idArt=2476)

François Nicolas (22 décembre 2016)

Comme on s’y attend, l’exposition est bien faite, riche de merveilles et surprises (picturales – « Les drapeaux » de Léon Cogniet, photographiques – Black Panthers dans la neige de Chicago, cinématographiques – « Film-tract » de Fromanger et Godard…), soigneusement composée. On est constamment désarçonné par des rapprochements imprévus, des sauts de registre qui dessinent des relations inattendues entre images d’origines différentes.

On en sort cependant démobilisé, accablé et sans ressort subjectif, rongé par la terrible question nihiliste : « À quoi bon ? » Pourquoi un tel sentiment ? Tentons de formuler un premier avis, avant lecture de l’épais catalogue.

Georges Didi-Huberman annonce que le montage auquel il procède dans cette exposition forme argument, fait une histoire.

À cette fin, il périodise son exposition en cinq parties dans les termes suivants :

Soulèvements

1.     par éléments (déchaînés)

2.     par gestes (intenses)

3.     par mots (exclamés)

4.     par conflits (embrasés)

5.     par désirs (indestructibles)

Au risque de trop simplifier le propos (et en s’autorisant d’un éloge du « philosopher à coups de marteau » de Nietzsche, appuyé dans l’exposition par une vidéo de Jack Goldstein), quelle histoire cette exposition argumente-t-elle ?

Celle-ci, m’a-t-il semblé :

1.     Les soulèvements procèdent du déchaînement d’éléments naturels et vitaux.

2.     Les soulèvements s’intensifient en des gestes qui sont des formes spontanées, pures émotions précédant toute expression verbale et sans idées immédiatement assignables. Leur paradigme est le pur cri de refus.

3.     Ces soulèvements nécessitent cependant des mots. Ce sera l’affaire spécifique des poètes et des artistes.

4.     Ces soulèvements embrasent des conflits contre les défenseurs anonymes d’un ordre qui détient le pouvoir de tuer : les gens soulevés sont massivement condamnés à mort.

5.     Mais, par-delà les morts qui concluent naturellement les soulèvements, persistera la puissance indestructible des désirs transmis par les mères à leurs enfants.

Au total, le cycle naturel des soulèvements vitaux contre les pouvoirs de la mort au gré de transmissions sans fin mères-enfants (pendant que meurent les pères).

Mais alors, tout ça pour ça ? Tous ces soulèvements, mobilisant des foules innombrables, pour simplement imager le cycle de la vie luttant contre la mort, pour seulement engager la succession d’enfantements faisant indéfiniment renaître le Phœnix des désirs ?

La somme considérable des événements politiques mobilisés par cette exposition ne nous dirait donc que le bon vieux moteur anarcho-syndicaliste à deux temps qui alterne soulèvement-écrasement-soulèvement-écrasement, et tout cela, comme le désir, sans fin ?

Mais au cœur de l’exposition, un tournant : l’entrée dans le troisième moment qui opère comme « moment-faveur » de l’exposition en nous en révélant l’intension profonde : il nous déclare que ce sont les artistes et les poètes qui mettent des mots sur les cris des gens soulevés ! Ce ne sont pas les gens anonymes des soulèvements qui parlent de ce qu’ils font, qui disent ce qu’ils pensent, qui exposent leurs idées directrices, d’abord spontanées puis réfléchies et organisées : ce sont bien les poètes et les artistes qui, à titre individuel, cette fois signé de leur nom propre, font à proprement parler œuvre de pensée et donnent forme à des idées.

Quelle est donc l’intension ainsi avouée ?

Elle consiste, en séparant leurs formes de toutes idées immanentes, à dépolitiser les soulèvements collectifs pour mieux en faire matière capturable par des œuvres esthétiques individuelles.

À ce titre, un trait : l’exposition déshistoricise son répertoire de soulèvements (qui circule en gros de 1789 à maintenant). Georges Didi-Huberman fait l’éloge des singularités mais ses soulèvements, ainsi formalisés, n’en font plus qu’un : soulèvement d’un cri sans autre idée précise qu’un « Non ! », sans puissance affirmative propre (celle-là même qui sera pourtant à l’œuvre chez les poètes et artistes venant mettre des mots sur l’innommé). Ainsi les bouches muettes équivalent les bouches muettes, les barricades suivent les barricades, les ruines égalent les ruines, les lancers de pierre (des soulèvements réactionnaires de Protestants en Irlande) s’alignent sur ceux de 68 : la formalisation nivelle ses modèles disparates.

S’agit-il à proprement parler d’esthétiser la politique ? Il s’agit plus exactement de formaliser esthétiquement des soulèvements (massivement politiques) et, pour cela, il faut séparer leurs formes transposables de leurs idées politiques intransitives.

Le réel de cette formalisation – son impasse donc – est la forclusion des idées, propos, déclarations qui ont singularisé chacun des soulèvements convoqués pour mieux exhausser les poètes et les artistes qui sont mis en scène comme seuls détenteurs d’une pensée transmissible. Ainsi, ce qui, finalement, historicise la répétition récollectée, ce sont les artistes et les poètes seuls capables de ne pas indéfiniment se répéter en engendrantr des œuvres singulières.

Seuls les poètes et les artistes seraient ainsi capables d’histoire véritable et donc aptes à sauver la masse innombrable et anonyme des soulevés de l’infinie et vaine répétition des soulèvements vitaux sans idée.

Un autre point saillant : le corollaire de cet accaparement de la parole singulière par les poètes et les artistes est l’absence des ennemis précis, concrets, déclarés à tous ces soulèvements. Il y a bien au cours de l’exposition apparition des forces de l’ordre, anonymes, noires et bêtes. Mais qui les commande ? Qui détient le pouvoir de mort ? Qui s’oppose aux soulèvements ? Qui, cas par cas, se dresse contre eux ? Au nom de quelles idées la mort est-elle déversée sur ces soulèvements ? On n’en sait rien. La mort, n’est-ce pas, n’a pas plus d’idée qu’elle n’a de visage : n’est-elle pas ici naturelle plutôt que politique ?

Cet effacement de l’ennemi concret tient au parti pris d’une formalisation esthétique s’il est vrai qu’un tel type de formalisation rate toujours peu ou prou l’antagonisme proprement politique : si l’on peut formaliser l’antagonisme naturel de la vie et de la mort, les arts ont le plus grand mal à formaliser l’antagonisme politique : la musique – grande absente de l’exposition – ne le peut pas ; la peinture guère plus. Photo et cinéma ont sans doute d’autres capacités mais celles-ci sont absentées de l’exposition.

Si telle est bien la cause véritable de cette exposition – promouvoir les soulèvements comme matière vitale mise à disposition, vierge d’idées, pour les poètes et artistes, comment ne pas comprendre que cette exposition puisse révolter ceux pour qui, aujourd’hui comme hier, se soulever est affaire de pensée neuve, d’action inventive, ceux pour qui le soulèvement dans lequel ils s’engagent (et non pas qu’ils voient de l’extérieur), le soulèvement qu’ils vivent (et non pas photographient, filment ou peignent) n’est pas condamné à la pure et simple répétition, ceux pour qui se soulever, c’est ouvrir la possibilité d’une création collective, d’un pas de plus imaginé et pratiqué anonymement et non pas simplement résister en choisissant de mourir debout plutôt que couché ?

À ce titre, l’exposition se conclut sur une vidéo terrible : des migrants filmés en mars 2016 à la frontière gréco-macédonienne. Qui sont ces hommes, ces femmes, ces enfants par-delà leurs silhouettes mobiles ? De quelle situation politique précise, concrète, leur migration procède-t-elle ? Viennent-ils de Syrie où l’État français arme la guerre civile par dépit que ce pays échappe à notre sphère d’influence coloniale ? Viennent-ils d’Irak, ce pays ravagé par les États occidentaux ? Viennent-ils de Libye, ce pays détruit par l’aviation française et désormais livré aux bandes armées rivales ? Viennent-ils de Palestine, fuyant leurs camps de réfugiés après avoir dû fuir le terrorisme de l’armée israélienne ?

L’exposition n’en dit rien. Les gens défilent, anonymes, dépourvus de toute histoire propre, séparés de leur passé et de tout projet identifiable, réduits à l’image de misérables errants qui n’appellent que notre compassion et n’attendent que les mots que poètes et artistes voudront bien déposer sur leurs vies silencieuses.

S’il est vrai, comme le soutenait Vitez, qu’au théâtre le mot de la fin est celui qui décide de l’ensemble (contrairement au roman qui se joue tout entier en son entame), alors cette chute de l’exposition dit quelque vérité du théâtre imagé monté par Georges Didi-Huberman au Jeu de Paume : les rapports entre images enterrent les soulèvements politiques innombrables dans un mutisme inarticulé et une mort certaine qui dégage le champ libre pour les poètes et artistes intéressés à déposer leur signature sur ces défilés de vivant-morts.

(version avec images : http://www.egalite68.fr/Soulevements.htm)

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