La Tunisie : une crise du Covid-19 maitrisée, une diaspora active mais dévalorisée

Dans cette 11ème ChroCo Vies du FORIM, La Tunisie a eu un bilan plus qu'honorable, malgré une infrastructure de santé publique modeste. En Grand Témoin : Maher Hanin - Sociologue et philosophe, auteur de ‘’ la société de résistance ‘’ (2019) et de sociologie des marges au temps du Coronavirus (2020) ; membre fondateur et militant du FTDES (Forum Tunisien pour les droits économiques et sociaux )

1.Etat des lieux : une situation sanitaire maitrisée 

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La Tunisie est un pays de 11,5 millions d’habitants sur une superficie de 162 155 km2. Le pays a été relativement préservé par le Covid19, mais la crise sanitaire a impacté néanmoins d’autres secteurs du pays.

Officiellement, la pandémie de Covid-19 a commencé à se développer en Tunisie le 2 mars 2020.  Rapidement, des mesures exceptionnelles ont été prises d’une manière progressive. En effet, le 9 mars, le conseil de sécurité national présidé par le président de la République Kaïs Saïed, a annoncé des mesures strictes telles que la limitation des transports avec l'Italie et la suspension des cours dans tous les établissements scolaires et universitaires. Le 13 mars, le chef du gouvernement annonce le passage au niveau 2 avec la suspension des prières collectives et l'annulation des congrès et des manifestations culturelles ainsi que la fermeture des cafés, restaurants à partir de 16 heures. Les frontières maritimes sont fermées et les liaisons aériennes interrompues avec l'Italie et limitées avec la France, l'Égypte, l'Espagne, le Royaume-Uni et l'Allemagne.  Le gouvernement a décidé en plus l’isolement en quarantaine pendant 14 jours de toute personne entrant sur le territoire national.

Ensuite presque chaque jour des nouvelles mesures ont été prises comme la fermeture des frontières terrestres et aériennes, l'interdiction des rassemblements, la fermeture des souks et des hammams et la mise en place d'horaires restreints de travail pour certains salariés (travail administratif, entreprises privées, etc.) dès le 18 mars.

Le couvre-feu a été décrété à partir du 18 mars, de 18 heures à 6 heures, sur tout le territoire national et le 20 mars, le président de la République annonce dans une allocution télévisée un confinement total ainsi que l'interdiction de tous déplacements entre les agglomérations.

L'État débloque dans la foulée trois milliards de dinars (environ un milliard d'euros) afin de financer un plan d'aide pour soutenir les entreprises et les plus pauvres. Cependant, ces mesures apparaissent insuffisantes, notamment pour les plus pauvres et les travailleurs du secteur informel qui ne peuvent cesser le travail du jour au lendemain. Dans certaines villes, des habitants manifestent contre les autorités, malgré l'instauration du confinement, pour dénoncer le manque de nourriture.

À partir du 4 mai débute la première des trois phases de déconfinement progressif décrété par le gouvernement, qui planifie de redémarrer l'économie progressivement entre le 4 mai et le 14 juin, et ce en fonction de l'évolution de la pandémie dans le pays. Au 26 juin, on compte 1 164 cas de contaminations confirmés pour un total de 50 décès selon les sources du ministère de la Santé tunisien.

Plusieurs opérations ont eu lieu telles que l’installation d’un hôpital militaire dans le sud, la mise en place de tests rapides dans plusieurs gouvernorats, la mise en place d’autorisations de déplacement, l’utilisation de drones par le ministère de l’intérieur pour le contrôle des déplacements.

Ensuite une deuxième phase de déconfinement a commencé en juin avec par exemple l’ouverture des cafés dès le 4 juin en respectant les gestes barrières et les salles de fête dès le 14 juin, tout en respectant le protocole sanitaire établi par le ministère de la Santé. Le 8 juin, le président Saïed annonce la levée du couvre-feu. Du 29 mars au 29 mai, l’état tunisien confirme le rapatriement de 25 000 ressortissants tunisiens environ dont 2/3 par voie aérienne et 1/3 par voie terrestre

Plusieurs pays ont proposé des aides à la Tunisie comme le Qatar avec un hôpital itinérant, l’Allemagne et la France avec des dons d'équipements médicaux ou la Chine avec la venue de médecins chinois venus épauler leurs homologues tunisiens.La crise sanitaire a été relativement maitrisée avec seulement 50 décès au total mais les autres aspects (économiques, sociaux, relations avec la diaspora…) n’ont pas fait l’unanimité.

2. Conséquences économiques et sociales

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Le secteur le plus touché est celui du tourisme qui selon la Banque centrale de Tunis, avec des pertes qui dépassent les 4 milliards de dinars tunisiens soit environ 1,3 milliards de dollars. Plus de 2500 entreprises sont touchées par la crise selon le ministre des finances. Le 20 mai, le gouvernement annonce plusieurs mesures comme la mise en place d’une ligne de crédit de 500 millions de dinars tunisiens pour les établissements hôteliers pour payer les salaires.

Selon une étude, 430 000 emplois ont été perdus temporairement durant la crise du coronavirus. Et une baisse du PIB tunisien de 46,4 % durant le deuxième trimestre 2020. Concernant les mesures économiques et sociales mises en place, plusieurs tâtonnements et maladresses ont provoqué la colère des tunisiens comme l’annonce d’aides pour certaines catégories de personnes qui a provoqué un grave problème de distribution dans les bureaux de poste ou la mise en place d’aides pour les entreprises à travers des liens internet qui ont mal été maitrisées.

Plusieurs programmes d’aides dans certaines régions ont été faits dans la précipitation et sans prendre en compte la réalité des catégories de personnes les plus démunies.

3. Rôle et actions de la diaspora tunisienne

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La Tunisie compte plus de 10% de ses nationaux à l’étranger. Et dès le début de la crise sanitaire cette diaspora a, à travers plusieurs associations et collectifs constitués pour l’occasion, répondu selon ses moyens aux conséquences de la pandémie. La majorité de la société civile a adhéré aux mesures prises par le gouvernement Tunisien et a adhéré à la politique de prévention qui visait à freiner fortement la propagation de la pandémie.

Dès le déclenchement de la crise, la CAITE (Coordination des associations de l’immigration des tunisiens à l’étranger) et d’autres groupements associatifs avaient invité toutes les associations des Tunisiens en Europe, à suspendre toutes leurs activités impliquant la présence du public ou leurs adhérents et appelés à participer, à leur niveau et dans leurs pays respectifs, à la lutte contre la propagation de l’épidémie du coronavirus. L’Etat a mis en place une collecte internationale d’ampleur qui a réussi à réunir plusieurs milliards de dinars pour aider à équiper les hôpitaux et infrastructures hospitalières et la diaspora tunisienne y a contribué fortement.

Plusieurs autres collectes d’argent et de matériel ont vu le jour partout en Europe et dans le monde entier par des associations ou collectifs tunisiens pour venir en aide aux Tunisiens tant à l’étranger qu’en Tunisie. Certaines collectes avaient pour objectif une aide alimentaire d’urgence pour les familles démunies en Tunisie et d’autres pour aider les hôpitaux et centres hospitaliers tunisiens à s’équiper en matériel. Certaines initiatives étaient mises en place au niveau national mais la plupart des collectes ont été mises en place par des groupes d’une même région d’origine pour venir en aide à leurs villes et villages. Cette crise sanitaire a révélé l’absence criante de moyens matériels suffisants et d’équipements sanitaires publics dans les établissements tunisiens.

4. Crise des TRE (Tunisiens résidents à l’Etranger) 

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La diaspora tunisienne appelée TRE (Tunisiens résidents à l’étranger) a participé et aidé le pays durant la crise Covid-19 mais ceci a aussi mis en lumière un problème structurel du rôle mal compris et mal géré de cette diaspora par les gouvernements successifs.

En effet, la crise sanitaire du covid19 a eu pour conséquences des campagnes d’hostilité à l’égard de la diaspora et des mesures discriminatoires qui l’ont visé à travers une communication maladroite du gouvernement (différence entre cas dits « importés » et cas « locaux » pour chaque personne contaminée) 

Et comme le dit monsieur Hédi CHENCHABI, militant associatif, « Malgré les avancées en termes de droits de vote et le changement de certaines pratiques de l’ancien régime, la Tunisie a du mal à mobiliser les richesses et les compétences de cette diaspora. L’opinion publique et certains médias continuent à véhiculer une image et des idées qui manifestent une méconnaissance des réalités de l’immigration, des TRE et de leurs droits à vivre dans l’égalité avec les autres nationaux. Et cette ressource inestimable que constituent les TRE n’est plus à démontrer. Comme le soulignent tous les indicateurs économiques, sociaux, culturels et humains. Maltraités par les gouvernements successifs et sous prétexte de Covid-19 importé par eux, les TRE se trouvent dans des situations critiques et discriminés par des propos hostiles, des attitudes vexatoires et la prise de mesures inacceptables concernant les frais consulaires et les restrictions et obligations diverses pour revenir au pays auprès de leurs proches. »

Les mesures discriminatoires, vexatoires et hostiles envers la diaspora ont été alimentées par certains médias et ont provoqué des campagnes néfastes des deux côtés : certains Tunisiens de l’intérieur ont lancé des campagnes pour interdire le retour de la diaspora au pays pour ne pas « contaminer les tunisiens de l’intérieur », et de l’autre côté plusieurs collectifs de la diaspora ont appelé à boycotter le retour au pays pour cette année.

Ainsi, plusieurs collectifs tel que celui des « Associatifs Tunisiens de l’étranger » ATE très actif avec plus de 40 associations en Europe a communiqué dans ce sens : « nous réfutons avec force et condamnons les allégations haineuses contre les Tunisiens résidents à l’étranger et rentrant en Tunisie, accusés d’importer et de disséminer le virus dans leur pays. Les tunisiens à l’étranger et surtout ceux qui résident en Europe sont victimes de la pandémie. Parmi eux, les migrants les plus fragiles (sans papiers, étudiants personnes isolés etc.…) ont besoin de notre solidarité et des actions spécifiques doivent être menées à leur égard. »

En plus de ces campagnes discriminatoires, une maladresse du gouvernement envers la diaspora s’est ajoutée à cela en augmentant d’une manière brusque les tarifs des opérations consulaires de 300% environ au tout début de la crise sanitaire. Cette mesure a ravivé les doléances de plusieurs collectifs et membres de la société civile tunisienne à l’étranger qui ont exprimé et formulé plusieurs demandes aux gouvernements successifs depuis 2011, et restées toutes sans réponse.

Cette situation a permis de créer une dynamique entre associations et collectifs pour une meilleure prise de conscience de leur rôle dans le développement du pays et a permis aussi de réfléchir à une vraie refonte des politiques économiques, sociales, et fiscales applicables aux tunisiens résidents à l’étranger dans un souci d’égalité et tenant compte de l’évolution des usages et des nouvelles technologies.

Plusieurs collectifs ont exprimé leur souhait de voir le gouvernement tunisien, et plus particulièrement les départements ministériels et les administrations en liaison directe ou indirecte avec les Tunisiens résidents à l’étranger, à plus de concertation avec leurs représentants et avec la société civile à l’étranger et à plus d’efficacité dans les mesures et dispositions qui impactent les conditions de vie des Tunisiens à l’étranger.

Chronique rédigée par Fayçal BENABDALLAH, président de la FTCR, Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives

Grand témoin : Maher HANIN

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Sociologue et philosophe, chercheur en philosophie sociale Laboratoire (Philab université de Tunis), auteur de ‘’ la société de résistance ‘’ (2019) et de sociologie des marges au temps du Coronavirus (2020)[1]  ; membre fondateur et militant du FTDES (Forum Tunisien pour les droits économiques et sociaux ) , membre de l’association Nachaz

Propos recueillis par Chadia ARAB, Vice-Président FORIM, membre d’IDD

Question 1 : Quelle est la situation de la crise sanitaire en Tunisie et particulièrement pour les migrants ?

Entre l’annonce officielle du premier cas de Covid- 19 positif, en Tunisie le 2 mars 2020 et le 14 juin 2020 date du dé confinement officiel le bilan de la Tunisie est plus qu’honorable, malgré une infrastructure de santé publique modeste, et grâce à un cadre médical engagé et compétant la Tunisie a maîtrisé la pandémie. L’histoire nous renseignera sur les autres facteurs (climatiques, démographiques, ou se rapportant aux protocoles de vaccination propre au pays …) qui ont probablement aidé la Tunisie et toute l’Afrique à résister.

Le gouvernement, fraîchement installé le 26 février 2020, a affronté en un premier temps un attentat terroriste dans le nouveau quartier d’affaires du Lac, pas loin de l’ambassade américaine, visant un poste de police, s’est très vite converti en un gouvernement anti-covid. Et bien que l’usage de mot guerre a été inapproprié, on a vu la mise en place d’un plan gouvernemental visant à apporter les réponses nécessaires et urgentes aux différents problèmes et revendications que nécessite une crise sanitaire pareille, aussi bien auprès des couches sociales démunies qu’au entreprises.

En effet, une batterie de mesures économiques et sociales a été décidée par le gouvernement le 22 mars 2020 dont l’enveloppe totale a été estimée à 2.5 milliards de dinars. Une lecture globale de ces mesures met en évidence l’engagement social de l’Etat à protéger en premier lieu la vie et la santé des Tunisiens : fermeture des écoles, des mosquées et des frontières, confinement total de de deux mois et mise à l’arrêt de tout le pays.

Le montant comporte des dépenses à caractère social, telles que la mise en place d’un fonds exceptionnel pour les plus fragiles, doté de 150 millions de dinars. Une panoplie des dotations a été allouées aux PME et qui concernent le report de paiement des charges fiscales et sociales pour trois mois, tout en aboutissant à rééchelonner leurs dettes fiscales et sociales sur une période de 7 ans.

Un fonds d’investissement de 500 millions de dinars consacré à la capitalisation et à la restructuration des entreprises touchées par la crise a été mis en place, pour venir en aide aux entreprises partiellement exportatrices qui ont souffert immanquablement de l’impact de la crise mondiale. Les autorités publiques ont permis d’augmenter leur chiffre d’affaire sur le marché local de 30 à 50%, et jusqu’à 100% pour les entreprises exportatrices opérant dans le secteur de l’agroalimentaire.

La Banque centrale est intervenue, de son côté, en décidant de baisser le taux directeur de 100 points de base (qui passe ainsi de 7.75% à 6.75%) et de reporter de six mois le paiement des échéances de crédits bancaires pour les entreprises.

Il est indéniable que, globalement, la jeune démocratie Tunisienne en dépit d’une croissance faible en 2019, de la tension en Libye, pays voisin déchiré par la guerre, et des tiraillements qui divisent la classe politique et la coalition gouvernementale elle-même, a tiré son épingle du jeu face à la crise sanitaire.  De quoi se réjouir, et on ne s’en privera pas. Le dynamisme qu’a montré la société civile, les nombreuses initiatives originales nourrissent, malgré le moment difficile, un certain optimisme.

 Il n’empêche, cette réussite dans la gestion sanitaire n’a pas pu cacher la gravité de la crise économique et sociale que vit le pays et le débat parfois houleux entre économistes et acteurs politiques sur les programmes de sauvetage puis de relance adéquats et des voix s’élèvent pour une rupture avec les théories néolibérales orthodoxes désastreuses.

           

Q 2 : Quel travail avez-vous mener au sein du FTDES en soutien avec les migrants ?

Puisqu’il s’agit d’une crise sanitaire, en premier lieu, qui a mis à nu les inégalités sociales qui divisent, le pays rappelons que selon les données de l’OMS, l’espérance de vie à la naissance était de 76 ans en Tunisie en 2016. L’Esperance de vie en bonne santé est aujourd’hui de 66,3 ans, soit une perte de près de 10 ans en raisons d’incapacités temporaires ou permanentes et des conditions sanitaires et sociales. Bien sûr, la baisse de cette espérance de vie est plus forte chez les personnes pauvres.

Les indicateurs, en termes d’accès à l’eau potable, au système de santé, d’accouchement en milieu assisté, de malnutrition à la naissance de mortalité néonatale, de mortalité infantile, de proximité de centres de santé de qualité acceptable… expliquent aisément l’inégalité dans l’espérance de vie en bonne santé. Les personnes en situation d’inégalité en matière de santé sont de fait plus vulnérables en cas d’exposition au coronavirus comme l’a bien démontré l’économiste Azzam Mahjoub[1] dans une étude publiée récemment par le FTDES.

D’un point de vue sociologique la réalité vécue est douloureuse et les chiffres, désormais à la portée de tous, sont choquants : en plus des 700 000 chômeurs (un chiffre qui risque d’atteindre les 900 000 suite à la crise), il y a 285 000 familles démunies, 622 000 familles au revenu modeste ; 70 000 travailleurs de chantiers (emplois précaires dans le secteur public) ; 40% des 950 000 retraités perçoivent des pensions en dessous du SMIG. Ajoutons les dizaines de milliers d’ouvrières agricoles qui constituent 70% de la main-d’œuvre agricole.

Ces gens « d’en bas » que j’ai essayé de rendre visible à travers ma dernière publication, Sociologie des marges, ont fait irruption, à la faveur de la crise épidémique, dans le champ de vision des commentateurs et des décideurs. Hier encore, ils évoluaient dans la froideur opaque des chiffres, les voilà qui déboulent dans les rues, ou les points de distribution des produits de première nécessité. De l’invisibilité à l’hyper visibilité de crise. Il est primordial, pour notre démocratie, d’assurer les conditions de la banale visibilité de tout le spectre social. Ainsi l’idée selon laquelle les premiers concernés, c’est-à-dire les citoyens, doivent se voir accorder une place plus importante dans le débat public est à mes yeux d’une brûlante actualité, tant au niveau locale qu’à l’échelle mondiale.

Pour les migrants subsahariens, qui vivaient déjà avant la crise dans des conditions économiques incertaines. Voués à une double précarité psychologique (inhérente à l’illégalité du séjour) et sociale, ils vivent une double étrangeté : l’exil et le dénuement. La crise du coronavirus est venue bouleverser encore une existence fragile et des équilibres bricolés au jour le jour : l’organisation de fragments de communautés solidaires dans un environnement modérément hospitalier,

La crise a montré qu’il est temps de se pencher sur la question des migrants dans toute sa dimension : l’emploi précaire, le droit aléatoire au séjour… En un mot, la question de l’hospitalité qui doit être pensée non plus comme une question morale mais comme un impératif d’intégration sociale.

Quelques signes sont rassurants, aussi bien les Organisations non-gouvernementales (ONG) internationales à vocation humanitaire que les militants de la société civile tunisienne et les lanceurs d’alertes n’ont cessé d’attirer l’attention sur la situation des migrants et des réfugiés. Les décisions récentes du gouvernement et la collaboration entre le ministre des Droits de l’Homme et les collectifs associatifs pour venir en aide et organiser la solidarité avec les subsahariens sont de bon augure.

Reste la question du racisme. Question redoutable sur le double plan sociologique et anthropologique : la loi antiraciste est une avancée réelle, mais demeure insuffisante tant que le « rejet » des subsahariens demeure une banalité sociale. Il y a encore du chemin à faire. 

En résumé tantôt déniées, tantôt reconnues par les gouvernants (incapables jusque-là d’apporter des réponses), les inégalités sociales et territoriales, la précarité et le mal être des invisibles, sont encore une fois dévoilées par cette crise. La fracture est monstre, la Tunisie pauvre souffre nous l’avons tous vu à l’œil nu. Il ne fallait pas un effort exceptionnel pour mettre sous les feux de la rampe la géographie sociale de la marginalisation. Aussi bien les régions de l’Intérieur, oubliées depuis des décennies, que les quartiers populaires qui ont constitué le territoire « privilégié » de la révolution et continuent aujourd’hui encore à être le terrain de prédilection de la parole et de l’action protestataire.

Les derniers chiffres dont nous disposons au FTDES, confirme que la capacité d’agir est encore vive :   1138 mouvements de protestation ont eu lieu durant les 100 premiers jours du nouveau gouvernement soit du (27 février au 5 juin 2020) malgré les mesures de confinement, 47,6 % des mouvements de protestation ont eu lieu dans la région du centre ouest (542). 331 mouvements ont eu lieu à Sidi Bouzid et 167 protestations ont été observées à Kairouan.

On se retrouve encore une fois face à un dilemme cornélien : d’un côté, des populations éloignées qui luttent pour l’accès à l’eau, pour la survie et la dignité ; de l’autre, un État qui, au nom de l’impératif sanitaire, demande aux habitants d’un bout à l’autre du pays, de respecter les mêmes directives administratives et sanitaires. Force est de constater que les directives institutionnelles uniformes achoppent sur la désobéissance des « sans-parts ». On retombe à chaque fois sur la même problématique : la reproduction de la domination et les politiques du mépris. C’est un confinement à deux vitesses : l’un observé dans l’inquiétude par les inclus l’autre subi et rude pour les exclus et les plus vulnérables.

La crise du coronavirus pourrait donc renforcer la dynamique de démocratisation déjà en cours depuis 2011, mais cette fois probablement loin de la bipolarisation identitaire. La constitution de la IIème République, issue d’un long débat, dans l’hémicycle comme dans la société civile, a entériné le caractère civil de l’État. Elle a également proclamé un État social, même si on y prête moins attention : 30 articles sur les 148 de la nouvelle loi fondamentale sont consacrés à détailler les droits économiques, sociaux et environnementaux. Cette constitution repose bien sur une plateforme propice à l’invention du « commun » et d’un nouveau contrat social.

La démocratie tunisienne, la seule qui persiste dans la région suite aux révoltes arabes de 2011 et la plus jeune démocratie au monde est de nouveau face à son destin : consolider les libertés et bâtir une société juste et lutter contre les inégalités criantes ou dépérir doucement.

Pour l’ONG Oxfam[2], le système fiscal tunisien pèse de manière démesurée sur les classes moyennes et pauvres au profit des plus aisés. Ce système est modelé par la vision néolibérale préconisée par les institutions financières internationales qui ont encouragé la libéralisation de l’économie tunisienne à travers de vastes plans d’ajustements structurels à partir des années 1980. Ces politiques de libéralisation consistent à faire prévaloir les impôts indirects et à alléger le coût du capital. Ce qui a encouragé le développement du secteur privé pour servir les plus aisés, au détriment de services publiques essentiels et de qualité accessibles à tous.

Le dernier rapport du PNUD[3] tire la sonnette d’alarme :  les franges les plus impactées par le covid-19 sont les ouvriers, les chômeurs et  autres inactifs qui subissent une détérioration  importante de leurs revenus relativement aux autres catégories de ménages.  Les inactifs et les chômeurs sont parmi les plus affectés par le choc sanitaire car, en plus de la hausse des prix, ils subiraient l’effet de la baisse des revenus de leurs proches (qui les entretiennent faute de couverture chômage). Il est à noter également, selon la même étude, que le taux de la pauvreté extrême augmenterait suite au choc introduit par le covid-19. Il passerait de 2,9% à 3,3% à l’échelle nationale. Il est donc important de noter que la pandémie du covid-19 augmenterait la pauvreté des catégories les plus démunies du fait de leur plus grande exposition, non seulement au risque sanitaire, mais également aux conséquences socio-économiques.

Le nouveau contexte est clair, il est maintenant urgent d’agir de manière concrète. 

 

Q 3 : Dans votre dernier livre, vous proposez une réflexion sur les contextes social et politique de la post-Révolution, avec une société de résistance qui s'organise et des nouvelles formes d'engagement. Cette société peut-elle finalement résister à la crise économique, sociale voir politique qui risque de voir le jour ? Comme voyez-vous le monde d'après Covid?

A mes yeux, le moment 2011 est un événement historique majeur pour nous Tunisiens, Maghrébins, Musulmans et peuples de la région, il nous appelle à une réelle ‘’renaissance ‘’ qui ne peut se faire que dans un cadre de solidarité internationale et altermondialiste.

La « société de résistance » n’est en ce sens qu’une catégorie analytique qui tente de cerner ce que la transition politique tunisienne recèle de plus émancipateur. Le livre focalise sur cette effervescence de pratiques en dehors du champ de la politique institutionnelle, et parfois dans l’opposition aux processus politiques « d’en-haut » sans cacher la difficulté de marier la patience des concept et l’urgence d’agir.   J’ai voulu souligner par cet essai l’empreinte du « moment 2011 », et l’appréhender comme un tournant démocratique et social avant tout. J’ai aussi voulu attirer l’attention sur cet univers de dynamiques dissidentes, qui ne peut être réductible à la catégorie de « société civile » classique.

Les mouvements de protestation post-2011, font toujours écho aux lames de fond portées par les colères populaires qui grondent depuis des années, bien avant 2011. Chez nous, chez nos voisins et de par le monde, les émeutes populaires continuent. Le libéralisme est en crise et il n’a pas de réponse pour la planète, pour les sociétés et pour le prétendu « choc des civilisations ». Un sentiment collectif est largement partagé mondialement : ‘’il est impossible de continuer à gouverner le monde et la planète ainsi’’.

Le cri de la société d’en bas qui a fait chuter dans notre pays la tête du régime retentit encore et toujours au fond de la population des oubliés : dans les « favelas », dans les régions, dans les lieux de travail, dans les stades et dans les espaces de contestation et à travers les différentes formes d’expressions artistiques « underground ». Il est porté par les jeunes qui développent leurs propres sociabilités politiques, ainsi que de nouvelles formes d’engagement spontanées, horizontales et distancées.

Une partie de cette jeunesse s’auto-immunise contre l’extrémisme violent, contre les tentations de prendre les embarcations de la mort et de partir. Elle résiste contre le désespoir et elle cherche désespéramment une gauche politique qui s’assume et qui résonne avec son cri. Elle ne la voit pas, hélas. Leurs désirs de persévérer dans l’action est salutaire.

Une multitude de mouvements de contestation est en train d’inscrire son combat dans un cadre légal, en faisant référence aux différents articles de la Constitution de 2014. La lutte pour le droit de manifestation, pour les libertés, pour les droits des femmes, pour l’accès à l’eau, à l’éducation, à la santé, au travail digne, à un environnement sain…, s’inscrivent déjà depuis 2014 dans un cadre référentiel citoyen et civil.

La notion d’économie de rente fait son entrée dans le débat public tunisien. Elle désigne la collusion entre le pouvoir politique et un cartel de familles qui contrôle l’activité économique.

L'impôt sur la fortune est aussi un sujet de débat comme arme de lutte contre les inégalités : une bonne partie du patrimoine privé qui ne sert pas à créer de richesse, des emplois doit être taxée au profit de la société toute entière.

La question de la dette en générale et de la dette extérieure en particulier est, de nouveau posée avec acuité :  celle-ci est en effet passée de 40% du PIB en 2010 à près de 80% aujourd’hui. Les principales causes de cette augmentation sont le creusement du déficit budgétaire, lié au déficit commercial et la détérioration de la valeur du dinar. Négocier cette dette en temps de crise est une opportunité historique, ceci reposera avant tout sur une volonté nationale et un rapport de force politique. Plus question de se vanter être le bon élève des institutions internationales. Il faut se défendre, il y va de la survie de notre économie et de la prospérité de notre société.

D’autre initiatives qui dans le domaine agricole, dans la lutte contre la corruption ou la promotion de l’économie sociale et solidaire… voient le jour. Grâce aussi à cette société civile et à cette jeunesse habitée par « la puissance d’agir », qui ne lâchent rien, la société de résistance est bel et bien une réalité.

En bref, un réel désir intellectuel, social et citoyen de poser la question sociale anime des acteurs infatigables chez qui le souci de garder le souffle de la révolution demeure intact

Ce que j’ai entamé dans la Société de résistance, et que j’ai prolongé dans un contexte autre, dans la Société des marges, focalise sur une question centrale à savoir le devenir des couches les plus précaires, les familles de faibles revenus, les régions intérieures et les quartiers populaires d’une part et les mouvements qui les portent et les défendent.

Disons que le nouveau mot d’ordre est, de souligner le primat de la question sociale dans le débat politique qui accompagne notre transition démocratique. Nous le réaffirmons : il n’est pas d’intégration politique, ni de construction démocratique viable sans intégration sociale. Cette évidence qui est la raison d’être du FTDES et de son activité, se révèle aujourd’hui encore plus éclatante.

Plus que jamais, le droit à un travail digne, les droits à la santé, à l’enseignement, à tous les services publics sont devenus impératifs. Le développement des régions les plus pauvres, la sécurité et la souveraineté alimentaire, la sauvegarde du tissu économique national… sont les préconditions d’une intégration sociale véritable. Une intégration reposant sur la production de richesse, la justice, l’égalité des chances et la dignité de chacun. Tant que ces priorités seront occultées par les politiques économiques rivées sur les « grands équilibres » comptables et sourds aux aspirations des catégories et des territoires les plus démunis, la démocratie tunisienne restera boiteuse et fragile.

Au-delà de notre petit pays, toutes les lectures et analyses de la pandémie et des moyens d’y faire face, tout comme les projections de « l’après-crise », nous renforcent dans l’idée qu’une nouvelle séquence s’ouvre dans le combat des peuples et des classes les plus pauvres, de tous les damnés de la terre contre les oligarchies qui règnent sur l’économie mondiale et en monopolisent les bienfaits. Beaucoup de mouvements transnationaux, d’ONG, de syndicats, de mouvements politiques affutent déjà les argumentaires en attendant de mobiliser les gens pour la confrontation qui vient.

A nous aussi, Tunisiens et Maghrébins, de nous tenir prêts et de nous doter des moyens d’y contribuer. Les gens sont conscients de leurs droits ; ils sont prêts à les défendre… Reste à penser, à imaginer et à mettre en place le cadre, la feuille de route et à réunir les volontés pour entrer dans l’arène.

 

[2] Ftdes. Pandemie-covid-19-en-tunisie-les-inegalites-les-vulnerabilites-a-la-pauvrete-et-au-chomage 2020

[3]  Rapport OXFAM : Le système fiscal tunisien pénalise les classes moyennes juin 2020

[4] UNDP-TN-Impact-covid-sur-léconomie-tunisienne-2020

[1]  -la Société de résistance, post islamisme, post bourguibisme, post marxisme ed Mots passants, Nahcaz 2019

-Sociologie des marges au Temps du Coronavirus trad de Hichem Andessemad ( FTDES ) juin 2020

 

 

Chronique rédigée par Fayçal BENABDALLAH, président de la FTCR, Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives

Comité de rédaction : Chadia Arab, Benoit Mayaux, Jacques Ould Aoudia, Patrick Rakotomalala

Mise en forme et communication : Randa Chekroun, Pierangela Fontana

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