Le Congo Brazzaville : le drame silencieux d’une population confinée aux poches vides

La troisième chronique des #ChroCovies - chroniques du FORIM en temps du Coronavirus - vous fait le point sur le Congo Brazzaville : témoignage d'un système de santé défaillant et d'un confinement contesté appelé "poche-vide-20" et "ventre-vide-20" écrit par Ernest Moussoki Président de CAPCOS, Coordination d’Appui aux Projets de Solidarité Internationale pour le Congo Brazzaville

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I. Le Congo Brazzaville : le pétrole, la pauvreté et le drame silencieux d’une population confinée aux poches vides : 

Le pays, à cheval sur l’équateur, s’étend sur 1 500 km du nord au sud et 425 km d'est en ouest. Une population 5, 3 millions d’habitants répartie sur une superficie de 341 821 km2 parcourue par de nombreux cours d’eau dont 2 grands : le fleuve Congo, arrose la zone nord forestière marécageuse et poissonneuse riche de plusieurs affluents (tracés bleus sur la carte) ; 2è plus grand fleuve du monde en débit (80 832 m3/s) après l’Amazone, et le Kouilou-Niari qui arrose la zone sud constituée de savanes aux terres fertiles et agricoles.

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La population et les infrastructures de transport : le Congo Brazzaville est classé 176° en indice de développement humain (IDH= 0,60 en 2016). Les taux d’alphabétisation en Français sont de 80,9 % (2015). Les taux de natalité et de mortalité sont respectivement de 35.10 et 9,7 pour 1000. L’espérance de vie est de 64,30 ans (2016). L’UNICEF estime qu’au moins 26 % des enfants de moins de 5 ans sont victimes de malnutrition chronique, 14 % d’insuffisance pondérale et 7% de maigreur.

La population est jeune, et plutôt concentrée dans les villes. Brazzaville la capitale administrative compte 1,8 millions d’habitants (2017) et Pointe-Noire la capitale économique, ville portuaire et pétrolière est de 1,16 millions d’habitants. Les fonctionnaires retraités sont à plus de 18 mois de retard de pension, et les employés des collectivités locales de l’intérieur du pays sont à plus de 30 mois de retard de salaires.

Les infrastructures routières sont constituées de deux grands axes routiers : la route nationale 1 (RN1 ou route du sud), longue de 520 km environ, relie Brazzaville à Pointe-Noire ; elle a été bitumée de 2008 à 2016. La route nationale 2 (RN2 ou route du nord) longue de 850 km relie Brazzaville à Ouesso (bitumée de 1976 à 1985).

Le chemin de fer est constitué de deux axes : Brazzaville – Pointe Noire en passant par Dolisie (512 km, construit de 1921 à 1934), et un embranchement qui relie Dolisie à MBinda à la frontière avec le Gabon (285 km, construit de 1959 à 1962) permettait d’évacuer le manganèse et le bois du Gabon jusque dans les années 2000.

Les langues de communications sont le Français, le Lingala et le Kituba (encore appelé « Kikongo »).

Le pétrole offshore représente plus de 70% des recettes de l’Etat, et est exploité par TOTAL (le plus important producteur, 60% officiellement), ENI, Exxon Mobil et Chevron-Texaco au large de Pointe-Noire dans l’océan Atlantique. Une production estimé à 105 millions de barils en 2011 qui s’est effondrée à partir de 2016, provoquant le départ de plus de 75% des expatriés européens et la faillite de nombreuses petites et moyennes entreprises.

Le taux de chômage pourrait frôler la barre de 46% de la population. La production pétrolière officielle actuelle est de 350 000 barils de pétrole par jour.

Le pays a connu deux épisodes de guerre civile meurtrière, en 1993 puis 1997-2000 qui ont dévasté les systèmes de santé et d’éduction. Englué dans une dette estimée à 10,7 milliards de dollars (117% du PIB), le Gouvernement a conclu en juillet 2019 un accord avec le Fond Monétaire international de 448,6 millions de dollars (399 millions d’euros) avec libération d’une première tranche 44,9 millions de dollars. La suite est conditionnée par la réduction d’une corruption endémique et l’amélioration de la gouvernance.

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Une histoire vécue représente bien les faillites du système de santé

En novembre 2019, le représentant à Brazzaville d’une OSIM membre de CAPCOS (*), cadre de la fonction publique, a été victime d’une hernie discale lui paralysant le pied droit. Transporté au plus grand hôpital de Brazzaville, le CHU appelé couramment « l’Hôpital Général », les médecins lui prescrivent un scanner (IRM). Des 3 scanners de la ville, un seul était en état de fonctionnement : celui d’une petite clinique privée située près du CHU. Le malheureux patient venait d’avoir 60 ans, c’est-à-dire l’âge de la retraite d’office. Il s’est donc retrouvé sans ressources, son dossier de demande de prolongation de deux années supplémentaires déposé un an plus tôt à la demande de son ministère de tutelle, n’avait pas été signé par le ministère des finances. Comme d’habitude la solidarité familiale de la diaspora de France s’était organisée pour lui venir en aide. Après le scanner, deux des trois médecins traitants firent pression pour qu’il accepte une opération chirurgicale, tandis que le troisième (le chef hiérarchique) préconisait d’attendre d’abord l’effet des médicaments administrés. Coût de l’opération 1 700 000 CFA (2 590 €). Le malheureux avait beau clamer son dénuement, donc son incapacité à trouver une telle somme, les deux médecins sont revenus sans cesse mettre la pression pendant 7 jours, en l’absence de leur supérieur hiérarchique. Les donateurs de la diaspora furent prévenus par d’autres médecins de tout faire pour éviter l’opération chirurgicale car, le CHU de Brazzaville, devenu « C-Hache tUe » , il n’en sortirait pas vivant compte-tenu du sous-équipement, de l’insuffisance des compétences et des conditions déplorables d’exercice.

Fort heureusement, sa jambe commença à reprendre des forces. Le Médecin-chef lui prescrivit des séances de kiné et le renvoya chez lui après 15 jours d’hospitalisation. La pauvreté l’avait donc sauvé d’une mort presque programmée, susceptible d’être provoquée par la cupidité d’une partie de l’équipe soignante, qui pensait plus à assurer les recettes de la survie quotidienne, qu’à préserver la santé des malades (une situation très courante là-bas, aux dires de beaucoup de personnes). La solidarité de la diaspora de France avait aussi joué son rôle d’amortisseur des souffrances des populations.

II. Les mesures prises par le gouvernement pour limiter la pandémie du COVID-19 : 

Dès l’annonce par le gouvernement de la date de début du confinement, planifiée au le 1er avril 2020, il a été observé un grand mouvement de déplacement des populations de Brazzaville et Pointe-Noire vers l’intérieur du pays, les villages. De nombreuses personnes ont pris d’assaut les bus et autres moyens de déplacement. Les phrases entendues « au village au moins, on peut manger. Pour la santé on s’en remet à Dieu ».

Dès que les premiers cas de décès du COVID-19 ont été connus fin mars, les pouvoirs publics ont instauré le confinement et le couvre-feu. Mardi 1er avril, premier jour de confinement, le Congo déplorait officiellement 22 cas de COVOD-19 dont 2 décès. Les populations parlent de « villes mortes » : pas de circulation de voitures, de taxis, de petits bus privés appelés « Foula-Foula ou Cent-Cent », référence au prix du billet pratiqué naguère à l’instauration du système. Seuls véhicules autorisés dans Brazzaville et Pointe-Noire, les grands bus de la Mairie, appelés « les mal-à-l’aise » (qui ne circulent pas dans tous les quartiers), les motos, les bicyclettes, « les pousse-pousse » (une sorte de chariots à 2 roues poussés à la force des bras ; habituellement utilisés en ville pour transporter des marchandises sur de très courtes distances et à moindre coût, transportent actuellement les personnes, faute de taxis), et bien entendu les véhicules des militaires et policiers, des autorités et quelques rares ambulances. Fermeture des débits de boissons, des lieux de culte et des marchés au tout début (la principale activité des populations et source de revenu quotidien pour survivre). Heureusement que les marchés ont été réouverts après deux semaines, pour les lundi, mercredi et vendredi, peut-être en raison de la multiplication des pillages nocturnes des épiceries à Brazzaville. Liaisons interrompues entre les villes. Pour circuler dans la ville en voiture particulière, il faut obtenir un laisser-passer délivré par les mairies d’arrondissements à Brazzaville. Deux semaines après, cette prérogative a été recentralisée à la direction générale de la police, située au centre-ville. Il est devenu pénible pour les populations de la périphérie, de se rendre à pied au centre-ville pour obtenir un laisser-passer qui permet d’emmener ensuite un malade à l’hôpital.

Dans les villes moyennes du Congo, il n’y a pas de bus « mal-à-l’aise ». Lorsque nous avons posé la question du confinement aux représentants de nos OSIM, ils nous ont répondu : « ici les policiers et gendarmes veillent au respect des consignes, pas de voitures particulières, laisser-passer obligatoire pour circuler même à moto, pas plus de trois passagers dans une « voiture-taxi » ou « voiture-bus » appelé « cent-cent ». Y a-t-il port de masque ? Non.

III. Du COVID-19 à « la poche vide-20 » et le « ventre vide-20 » : le confinement contesté : 

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En France, le confinement a été instauré pour casser la vitesse de propagation du virus afin d’éviter la saturation du système sanitaire de réanimation. Au Congo le confinement a été instauré pour un mois et prolongé jusqu’au 9 mai, dans l’espoir d’enrayer très tôt la progression du virus car le système de santé de réanimation est inopérant, presque inexistant.

 Une expression fait fureur actuellement dans certains quartiers de Brazzaville. Le COVID-19 a donné naissance à trois autres virus tout aussi virulents : « la pochevide-20 », « le frigovide-20 » et « le ventrevide-20 ». Les symptômes observables sont : « douleurs abdominales », « pleurs des enfants » et « colère généralisée dans le foyer ». Le traitement prescrit : l’argent et la nourriture.

Afin de remonter le moral de nos interlocuteurs au téléphone, il nous arrive de leur faire observer que la proportion de population âgée de plus de 75 ans est très faible et qu’il y a peu de comorbidité de type diabète, insuffisance rénale et difficulté respiratoire dans les couches populaires de la société. Bien que l’hypertension et l’asthme soient plus fréquents, les individus âgés de plus de 60 ans sont issus d’une sur-sélection naturelle, donc sont des forces de la nature. De là viendra peut-être le salut, en association avec le confinement s’il ne dure pas trop longtemps.

IV. Pour conclure, deux initiatives citoyennes d’OSIM d’ici et là-bas parmi bien d’autres : 

L’association des commerçants Mauritaniens du département de la BOUENZA a offert au Préfet, samedi 18 avril, des denrées alimentaires d’une valeur de 4 000 000 FCA (6 098 euros) à distribuer aux populations vulnérables : riz, huile d’arachide et savon. Il faut souligner que le commerce de détail est entièrement aux mains des Libanais, Mauritaniens et ressortissants de l’Afrique de l’ouest. Un héritage de la période communiste du pouvoir politique (1969 – 1992) qui interdisait l’exercice de toute activité capitaliste aux Congolais. Le département de la Bouenza est le 4è foyer de peuplement du Congo avec 310 000 habitants environ.

Les quelques images (ci-dessous) illustrent le travail de l’OSIM ASU (Association de Solidarité Universelle) membre de CAPCOS qui mène actuellement des actions dans un quartier populaire de Brazzaville. L’association organise la confection artisanale de masques avec le tissu WAX (non sanitaire) et leur distribution, la mise à disposition de patron de confection pour la fabrication de masques. En partenariat avec d’autres OSIM françaises, elle met en place la distribution de kits alimentaires.

Bien entendu, d’autres associations et quelques personnalités tentent de soulager, ici et là, la grande détresse dans les quartiers populaires des deux grandes villes. Mais ce ne sont que des gouttes d’eau dans un océan de misère. Alors, les populations sont lasses en cette fin de mois d’avril, et dans certains endroits, les consignes du couvre-feu et du confinement sont de moins en moins respectées, en dépit d’une présence policière importante. Aux injonctions des policiers, certaines vendeuses le long des rues rétorquent : « à quoi bon mourir de faim pour préserver une vie de misère ? ». 

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 Chronique rédigée par : Ernest Moussoki, Président de CAPCOS, Coordination d’Appui aux Projets de Solidarité Internationale pour le Congo Brazzaville

 

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