Inflation de bénévoles à Nanterre ?

Gardiennage de gymnase et bénévolat se marient à Nanterre au détriment d'une certaine idée du service public et du sport.

Le badaud intéressé par la vie sportive peut sans peine assister à un match ou un entraînement dans l’un des gymnases de sa cité. Fort banal, direz-vous. Ici il est plutôt surpris par le gardiennage en période nocturne vers la fin de la semaine. Des dames ou messieurs, d’un certain âge, remplacent l’habituel gardien en survêtement de la ville. Une épidémie a-t-elle réduit la population des gardiens justifiant un pareil changement?

Un échange fort courtois avec lesdites personnes, toutes bénévoles, à la retraite ou non, fait comprendre qu’elles remplacent les gardiens jeudi et vendredi soir à partir de 18 h 30 ainsi que les week-ends. Un dispositif appliqué progressivement depuis quelques mois par la municipalité, pour, semble-t-il, le généraliser à l’ensemble des gymnases. Selon nos interlocuteurs, il pourrait s’appliquer, à terme, durant la semaine et à tous les gymnases. Aux interrogations sur cette exploitation « bénévole », les réponses ne manquent pas de sel.

La municipalité étant propriétaire des lieux, les tâches de gardiennage incombent aux gardiens communaux selon la réglementation affichée, sous la responsabilité du service des sports. Ce dernier se doit de mettre à disposition les ressources humaines pour assurer la bonne gestion de ces établissements qui reçoit un public de tout âge. La décision d’appliquer cette nouvelle réglementation n’eut rien de cornélien pour les clubs concernés. En bref, et oralement, cela se résuma par : « C’est ça ou on ferme les gymnases à partir de 18 h 30 ainsi que le week-end ». Une autre façon d’assurer la continuité du service public et communal ? Il va sans dire que ces directives ne touchent guère les sports prestigieux de la ville à savoir le basketball ou le rugby. Verrait-on un jour des bénévoles garder le Palais des sports lors des matchs nationaux ou internationaux ? Quid de l’application du plan Vigipirate, en ces lieux, avec des bénévoles ?

Certains d’évoquer, ironiquement, la commune de Préfontaines, dans le Loiret, avec ses jeunes payés cinq euros par heure, pour l’entretien des espaces verts, l’archivage ou des tâches de secrétariat. « Larcher a remis le prix de l’innovation territoriale au maire pour payer les jeunes, pas cher. Ici, le maire réussit à faire travailler les vieux gratuitement. Il mérite le prix de la startup la plus performante des mains de Macron » ironise une volontaire.

En suivant le plan de réduction des effectifs sportifs du point de vue national, la municipalité veut des gymnases « autonomes » et gérés par des bénévoles déjà à la peine. « La perte du gardiennage par des agents communaux revient à rompre avec les trois principes derrière son action habituelle : l’intérêt général, l’égalité des chances et l’indépendance », souligne un sportif présent lors de l’échange.

Ce changement de tutelle entérine le désengagement de la commune des politiques publiques du sport à l’œuvre dans le secteur associatif et amateur. Or, entre la baisse des dotations aux collectivités et les restrictions imposées par la commune, de nombreux clubs ont déjà du mal à boucler leur budget. « La baisse des subventions a atteint des sommets ces dernières années », témoigne un responsable de club. « Pour nous, c’est énorme. Alors pour ne pas trop augmenter les cotisations, on essaye le “payant” ou l’appel aux comités d’entreprises ».

Les partenariats, sur le modèle sportif anglo-saxon, depuis quelque temps, illustrent les orientations de la municipalité. Chargée du sport de prestige à haut niveau, cette politique serait articulée autour d’un triptyque politique de sponsoring : la commune, l’entreprise et le mouvement sportif. En bref, le sport représenté par… des patrons. Une présence qui laisse songeuse. MD, ancien responsable de club à Nanterre qui renchérit : « J’ai du mal à imaginer le privé intéressé par autre chose que des athlètes ou des champions accomplis. Or sans le sport amateur, il n’y a pas de haut niveau ». On ne s’occuperait plus que d’aspects réglementaires et de la formation. Pour combien de temps ?

Car, de plus en plus, les diplômes professionnels sont délivrés par des branches professionnelles et se substituent ainsi aux diplômes d’État.      « Cela favorise l’embauche d’éducateurs, plus précaires, moins bien formés et moins qualifiés notamment sur le plan de la sécurité » alerte un entraîneur. Idem pour la gestion des gymnases dont la surveillance est confiée aux bénévoles peu au fait de la gestion d’un gymnase dont la population souvent mineure mérite une attention toute particulière.

L’abandon du modèle actuel au profit de sa marchandisation aurait une autre conséquence grave, celle de casser le lien entre les pratiques sportives et les autres politiques publiques du champ de la jeunesse, « dans le cadre de plans éducatifs territoriaux intégrant aussi l’éveil aux pratiques culturelles en général, la musique, la danse ou les sciences », précisait une animatrice de centre aéré.

« Réduire les engagements dans le sport populaire au détriment du sport de prestige marque le désengagement de la commune dans le sport au profit des entreprises marchandes et une approche centrée sur la compétition », se lamente un bénévole au long cours.

Une élue municipale fait discrètement comprendre l’intention de libéraliser la concurrence entre associations et le secteur marchand. L’idée est de favoriser la consommation et non les besoins.

« Les médailles d’or de la commune, à tous les niveaux, ont toutes commencé par des clubs ou le mouvement associatif », nous glisse l’ancien entraîneur d’une championne olympique. Un animateur renchérit sur la demande de projets en lieu et place de subventions. « Ce ne sont plus les mêmes montants », insiste-t-il, « nous sommes obligés de réduire la voilure ».

« On ne risque pas encore la baisse de niveau pour les JO de 2024, mais pour ceux de Los Angeles en 2028, il faudra payer très cher des entraîneurs du privé » assure cet animateur dans un club d’athlétisme.

Dans son « Spécial Immobilier. Changement d’ambiance » la revue Challenge cite le maire de Nanterre. « Le Grand Paris peut avoir un impact inflationniste. Notre volonté est de contenir les prix afin de garantir les logements neufs et de qualité pour tous ». Un partenariat avec Bouygues, Emerige, Kaufman & Broad et Pichet traduit cette volonté. Mais qu’en est-il du « changement d’ambiance » au regard de la tendance déflationniste des moyens sportifs dans les quartiers de Nanterre ?

Encore une rêverie de promeneur solitaire.

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