Pegasus – L’intelligence artificielle, une épice pour assaisonner la démocratie

Pegasus est l’un des plus grands espionnages numériques de notre ère. Ce scandale démontre non seulement les limites de la démocratie à l’ère du numérique mais aussi le détournement du numérique pour des fins d’espionnage. Ce scandale répond à certaines craintes que j’évoque sur l’apport de l’intelligence artificielle sur la démocratie.

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« L’enfant qui n’est jamais sorti trouve que seule sa mère fait la meilleure sauce ». Quand on ne goutte qu’une sauce, elle est forcément la meilleure. Les nombreux reproches faits à la démocratie africaine, française, américaine se relativisent par rapport à l’exercice démocratique dans d’autres pays. Certains vont jusqu’à penser qu’elle est en position latérale de sécurité en attente d’une piqûre de jouvence. Une bonne démocratie serait caractérisée par un pouvoir répondant aux aspirations du peuple. Un peuple qui se prévaut d’un catalogue de libertés, qui désigne ses représentants, contrôle leurs actions et influence seul leurs décisions.

Quoiqu’en jetant un regard panoramique sur le monde, aller jusqu’à dire que la démocratie a besoin d’être sauvée dans des pays comme la France ou les Etats-Unis annihile tous les efforts de la Corée du Nord, du Brésil ou de la RDC pour être considérés comme les seules « démocraties » ayant besoin d’un sauvetage. Même si ces pays dits avancés ont montré des signes d’infléchissements de leurs lignes démocratiques. On peut légitimement penser à l’invasion du Capitole par les pro Trump aux Etats-Unis. Mais, ce dernier scandale sur le logiciel Pegasus vient confirmer les craintes.

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La démocratie est-elle en fin de vie ? Ses obsèques sont-ils en vue ? S’il faut reconnaître que la démocratie est imparfaite dans bon nombre d’Etats, il faut aussi dire qu’ils n’en sont pas à la noyade au point d’avoir besoin d’une bouée de sauvetage. Rechercher des mécanismes de sorte qu’ils se rapprochent de l’idylle démocratique est plus raisonnable. L’intelligence artificielle fait-elle partie de ces mécanismes ?

L’intelligence artificielle, un danger pour la démocratie ?

L’intelligence artificielle (ci-après IA) est à la technologie ce que le vote est à la démocratie représentative. Du smartphone au drone, en passant par l’imprimante HD, aucune technologie ne passe sans qu’elle ne s’y incorpore. C’est devenu l’élément indissociable de toute prouesse technologique. Elle a même pris une place importante dans le scrutin électoral, symbole de la démocratie par le vote électronique. La chose la plus sûre qu’on sache sur l’IA, c’est qu’elle n’offre pas de garanties de sécurité complète. Comme toutes les technologies d’ailleurs. Arrimer la démocratie à l’IA serait un attentat aux données confidentielles des citoyens. On en a pour preuve les nombreux soupçons d’ingérence russe dans les élections américaines et européennes récentes et le scandale Cambridge Analytica.

On se rend compte que l’intelligence artificielle pourrait avoir des effets indésirables qui signeraient l’arrêt de mort de la démocratie, puisque contrôlée par des sociétés (Palantir, NSO dans le cas Pegasus). Celles ci peuvent manipuler les choix des citoyens, collecter leurs données à des fins répressives ou les marchander… Et ça, c’est ce qui s’est passé avec le projet Pegasus : une atteinte ouverte à la confidentialité des données. Et pas n’importe lesquelles. Celles des lanceurs d’alertes, de journalistes et d’activistes. Concrêtement, des personnes qui nous livrent des informations clés et sensibles sur la gestion de nos cités. Vous imaginer bien qu’il ne s’agit que de faire taire ces personnes, leurs sources et d’empêcher la liberté d’expression de s’exercer.

Une méfiance envers l’intelligence artificielle à relativiser

Ne prêtons pas que des effets négatifs à l’intelligence artificielle sur l’expérience démocratique. Son omniprésence dans notre quotidien peut démocratiser le vote. Les algorithmes et la collecte de données en un temps record offrent au citoyen qui le désire, de s’impliquer dans la vie politique et de l’impacter. L’avis du citoyen peut être sollicité et rapidement obtenu pour des décisions d’une importance donnée. Ainsi, grâce à l’IA, le vote pourrait devenir plus fréquent et moins coûteux de sorte que l’action gouvernementale ne soit que la résultante des vœux des citoyens.

Vers un usage tempéré de l’intelligence artificielle dans l’exercice démocratique

A l’image d’une épice, l’IA peut assaisonner et ruiner la sauce démocratique. Lui confier le goût de celle-ci serait un leurre, vu ses nombreuses scories. Cela conduirait à une destruction accélérée du modèle démocratique. Il importe de trouver d’autres condiments pour réformer la démocratie. Des mécanismes structurels favoriseraient un regain de forme démocratique. On peut évoquer la prise en compte de l’abstention dont le niveau très élevé doit conduire à l’invalidation de l’élection. Ou encore du vote blanc, qui à un certain seuil doit entraîner une reprise de l’élection avec d’autres candidats.

L’accroissement de la législation référendaire est aussi un moyen de redonner au peuple la faculté de légiférer. On devrait y recourir sur des questions liées à la vie quotidienne comme la fiscalité, l’environnement… Cela légitimerait l’action des gouvernants qui ne feraient que mettre en œuvre les aspirations du peuple et non les leurs. L’implication des citoyens dans le processus décisionnel se décuplerait, si l’exercice des devoirs civiques était récompensé (crédit d’impôt, prêt à taux zéro…). On voit qu’il y a d’autres éléments à prendre encore dans le processus démocratique.

Que retenir ?

En définitive, le renforcement démocratique doit s’affranchir de l’IA. Il pourrait subsidiairement s’en servir pour accélérer le processus. Et ceci si des garanties sécuritaires suffisantes sont apportées pour les données et la vie privée des citoyens. La sauce démocratique n’est pas amère. Elle est juste rococo. Lui ajouter l’IA sans modifier la recette ne ferait qu’accélérer sa fermentation. Elle a besoin d’autres ingrédients, qui replacent le citoyen au cœur de l’exercice du pouvoir. A ceux-ci, l’IA pourrait s’incorporer, timidement, au risque de ne pas trop l’épicer.

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