Soignants au front, enseignants aux galères!

M. Blanquer dans une interview à Paris Match s’est vanté, à propos de la crise que nous venons de passer, d’être le capitaine d’un navire malmené ayant passé avec brio le Cap Horn. Pendant ce temps, les enseignants, la tête sous l’eau continuent à ramer, mais pour combien de temps encore ?

M. Blanquer, dans une interview à Paris Match - est-ce vraiment la place d’un ministre, c’est une autre question - a déclaré à propos de la crise sanitaire que nous venons de traverser et de la gestion de son ministère : « Ici, on a vécu comme un passage du cap Horn avec un navire bien malmené, entouré de bateaux pirates qui n’avaient qu’une idée : nous faire couler plutôt que de s’intéresser à l’intérêt général. Mais on l’a passé. »
« J’ai une certaine fierté d’avoir tenu le cap. »

S’il est le capitaine du bateau, nous enseignants sommes à fond de cale et ramons. Les soignants sont au front, nous enseignants sommes aux galères !
Cela fait 2 mois et demi que nous ramons contre vents et marées et à l’aveugle. Nous avons commencé il y a bien plus longtemps que ça, mais la mer était légèrement moins agitée.
Aujourd’hui le navire coule ! Nos supérieurs hiérarchiques ne le voient peut-être pas dans votre cabine sur les différents ponts, mais nous qui sommes dans les soutes avons depuis un moment déjà la tête sous l’eau. Ce qui nous empêche de nous noyer complètement ce sont nos collègues, nos compagnons de galère sur lesquels nous nous appuyons pour reprendre notre souffle à tour de rôle ; ce sont nos élèves - voir leurs parents qui heureusement se sont pour beaucoup rendu compte de ce qu’est notre travail au quotidien - qui nous poussent à avancer coûte que coûte, tout comme la « terre en vue » des naufragés.
Notre capitaine lui, se tient droit sur le pont - « il tient le cap ! » - naviguant à vue sans véritable but que celui de passer « le cap Horn » et autres passages mythiques et dangereux, pour flatter son égo, s’en vanter dans les médias, et ce quel qu’en soit le prix. Nous, simples galériens, espérons juste ne pas rencontrer un iceberg sur notre route…!

Depuis le début de la crise, les consignes (le cap) données par notre ministre, par voie de presse comme pour le commun des mortels, sont à contretemps, contradictoires, irréalistes, irréalisables et du même coup vides. Chacune de ses déclarations sur les nombreux plateaux de télévisions, radios et autres médias, est vécu par les enseignants comme une pression supplémentaire voir un coup de poignard, ou un coup de fouet si l’on veut rester dans la métaphore de départ. Alors que concrètement sur le terrain, nous nous débrouillons seuls entre nos réalités, nos spécificités et un protocole intenable. Le seul soutien que nous trouvons est celui de notre collectivité locale, elle-même dans la galère, au moins pour ceux qui comme moi ont la chance d’avoir pu travailler avec le maire et ses services en anticipant et en restant réalistes et solidaires (ce qui n’est pas le cas de tous).

Aujourd’hui c’est d’un véritable soutien de notre hiérarchie dont nous avons besoin.
Ce n’est pas en nous envoyant des courriers long comme le bras, écrits par chaque échelon hiérarchique au moment où nous avons besoin de mettre tout notre esprit et notre énergie à réfléchir à une organisation de dingue pour accueillir le maximum d’enfants aux vues de consignes sanitaires drastiques.
Ce n’est pas en nous demandant de remplir des enquêtes, des tableaux, de rendre des comptes sur ce que nous avons mis en place, seuls.
Ce n’est pas en nous demandant d’enseigner de nouveaux apprentissages, d’évaluer nos élèves, alors que la plupart, dans mon école en tout cas, n’ont pas les moyens matériels, organisationnels, culturels, sanitaires, psychologiques, économiques… pour vivre sereinement ne serait-ce que la situation elle-même.
Ce n’est pas en faisant pression sur les « mauvais » parents pour qu’ils mettent leurs enfants à l’école, tout en leur laissant le choix ne pas le faire, alors que nous savons que nous ne pourrons pas accueillir tous les enfants si le protocole n’est pas allégé.
Ce n’est pas un proposant un énième projet de loi sur la direction d’école sans connaître la réalité du terrain, sans écouter et entendre ses acteurs  et en voulant détruire cette spécificité qui a fait ses preuves une fois encore lors de cette crise et a permis au collectif de s’en sortir à peu près.

Non, un véritable soutien aux enseignants, aux galériens, aux acteurs de terrain qui font avancer la machine, passe par :
-  une véritable considération pour le travail fait, qui demande une réelle confiance dans les enseignants et leur professionnalisme.
-  un véritable souci pour la santé physique et mental de tous, enfants et adultes.
-  des consignes rassurantes, concrètes et réalisables.
-  la défense des personnels contre les attaques permanentes dans les médias de pseudo journalistes qui ont un avis sur tout et sur rien, qui, sans connaissances réelles assènent des propos mensongers et violents contre les enseignants. Pourquoi, puisque les médias semblent au cœur de la communication de notre ministre, un communiqué de presse et un dépôt de plainte ne sont pas systématiquement faits dès que de tels propos ont lieu dans un quelconque média, notamment ceux qui ont la plus large audience et le plus mauvais professionnalisme.

Si tout cela n’est pas possible, la seule chose que nous demandons pour continuer à avancer malgré tout et finir cette année, c’est qu’on nous fiche la paix et qu’on nous laisse faire notre travail, notre métier en tant que professionnels, cadres de l’Education Nationale, que nous sommes.

Si rien ne change, le Titanic ne sera que le naufrage d’une coquille de noix au regard du naufrage de l’Education Nationale.

 

Cécile Fouré, directrice d'école élémentaire classée en REP+ depuis 15 ans.

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