COVID et surmortalité en France

Le Financial Times publie un article où il compare les statistiques officielles de décès du Covid-19 et la surmortalité par rapport à des références historiques. Sa conclusion est que le nombre de décès du Covid au Royaume-Uni, au jour où elle estimée à 17.337 décès au 21 avril est en réalité de l'ordre de 41.000, soit plus du double. Qu'en est-il de la France?

Chiffres officiels sous le microscope

Le 22 avril, le Financial Times publie un article dans lequel les auteurs comparent la mortalité officielle du Covid-19 à la surmortalité qui peut être estimée de statistiques de décès par semaine dans le pays. Au 21 avril, on a ainsi

  • Une statistique officielle de 17.337 décès du Covid
  • Une surmortalité sur la même période de 41.000 décès

Ils en concluent que les chiffres officiels passent sous silence la moitié des décès. Contrairement à la France, le Royaume-Uni ne publie que les chiffres des décès constatés formellement dans les hôpitaux, ce qui exclut les décès dans les "care homes", l'équivalent des EHPAD.

J'ai essayé de faire le même exercice à partir de données françaises publiées par l'INSEE. Les statistiques détaillées de décès par âge, région et date sont accessibles publiquement. Celles-ci s'arrêtent au 13 avril.

Je passe les détails techniques à ce stade. Voici le graphe qu'on obtient  à travers toutes les classes d'âge:

Courbe lissée du nombre de décès par jour. Les courbes grises sont les années de 1980 à 2000. Certaines saisons sont mises en relief avec des couleurs différentes. On voit des pics de mortalité pour le covid (magenta), la canicule de 2003 (route), des grippes les hivers 1998 et 1989 (bleu et vert). Courbe lissée du nombre de décès par jour. Les courbes grises sont les années de 1980 à 2000. Certaines saisons sont mises en relief avec des couleurs différentes. On voit des pics de mortalité pour le covid (magenta), la canicule de 2003 (route), des grippes les hivers 1998 et 1989 (bleu et vert).

Les courbes montrent la mortalité quotidienne Lesen fonction du jour de l'année. Chaque courbe correspond à une année entre 1980 et 2020. Ceci fait donc 41 courbes, celle de 2020 n'étant pas complète.

La plupart des courbes sont en gris clair, mais certaines portions de courbes sont mises en relief avec de la couleur.

Les courbes montrent qu'en moyenne il y a de l'ordre de 1.600 décès par jour, soit 600.000 décès par an en France.

La courbe magenta montre la mortalité pour l'hiver 2019-2020. On voit un très net pic de mortalité en avril 2020.

En comparant ces chiffres aux décès des 20 années précédentes, on peut estimer que jusqu'au 13 avril, on a une surmortalité de 25.000. Mais ce chiffre est relativement imprécis, et pourrait se situer entre 17.000 et 28.000 morts en excès.

On peut comparer cela aux chiffres officiels publiés pour l'épidémie jusqu'au 13 avril d'environ 15.000 décès.

Il est donc plausible que le chiffre soit légèrement sous-estimé, mais très improbable que cela soit dans les même proportions qu'au Royaume-Uni. Une estimation médiane serait que dix-mille décès ont été omis dans les statistiques du 13 avril.

Ce nombre est très approximatif, car il on l'obtient en comparant la mortalité de 2020 avec une mortalité "normale" estimée à partir des années précédentes. Cette mortalité normale est difficile à estimer. De plus, d'autres facteurs (une autre grippe, moins d'accidents de la vie courante avec le confinement) peuvent augmenter ou diminuer séparément la surmortalité qui ne provient pas que du Covid.

Autres épidémies et événements

Dans cette atmosphère de fin du monde, il peut être intéressant de voir les autres surmortalités qui ont eu lieu en France.

Canicule de 2003

Dans le graphe ci-dessus, on voit un pic très net en rouge en août, qui correspond à la canicule de 2003. La surmortalité a été de presque 100% pendant quelques jours.

Grippe en 1998-1999

On voit également un pic de mortalité en mars 1999, sans doute dû à une autre épidémie de grippe. C'est la courbe bleue.

Grippe en hiver 1989-1990

C'est sans doute la courbe la plus impressionnante. On distingue un pic de mortalité très important en vert, qui doit correspondre à un excès de près de 40.000 morts en France fin 1989. La surmortalité est beaucoup plus impressionnante que celle du Covid-19. Mais celle-ci ne s'est pas atténuée par un confinement. Je n'ai pas trouvé de mentions de cette grippe dans des documents en français. Un livre en allemand cite une grippe pour l'hiver 1989-1990 qui aurait fait au Royaume-Uni 29.000 morts.

Mortalité en fonction de l'âge

On peut tracer les mêmes courbes que ci-dessus, mais pour des tranches d'âges séparées. En voici quelques unes: plus de 70 ans, de 50 à 70, de 30 à 50.

Courbes de mortalité pour les plus de 70 ans. Cette tranche d'âge est touchée par tous les événements: Covid (magenta), canicule de 2003 (rouge), et grippes de 1989 et1998 (vert et bleu). Courbes de mortalité pour les plus de 70 ans. Cette tranche d'âge est touchée par tous les événements: Covid (magenta), canicule de 2003 (rouge), et grippes de 1989 et1998 (vert et bleu).

 

Courbes de mortalité pour les 50 - 70 ans (70 non inclus). Cette classe d'âge est touchée plus faiblement par le Covid, par la canicule qui n'est pas réservée aux personnes les plus âgées, et surtout la grippe de 1989 Courbes de mortalité pour les 50 - 70 ans (70 non inclus). Cette classe d'âge est touchée plus faiblement par le Covid, par la canicule qui n'est pas réservée aux personnes les plus âgées, et surtout la grippe de 1989

Courbes de mortalité pour les 30 - 50 ans (50 non inclus). Cette classe d'âge est marginalement touchée par le Covid. Elle l'est plus par la canicule, et très sévèrement par la grippe de 1989. Courbes de mortalité pour les 30 - 50 ans (50 non inclus). Cette classe d'âge est marginalement touchée par le Covid. Elle l'est plus par la canicule, et très sévèrement par la grippe de 1989.
Ce qu'on voit, c'est que les différents épisodes n'ont pas traités les classes d'âges de la même manière.

  • Le Covid frappe essentiellement les personnes les plus âgées. La surmortalité chez les plus jeunes est comparablement faible
  • La canicule a beaucoup frappé les seniors, mais a causé une surmortalité visible également chez les plus jeunes.
  • La grippe de 1989 a frappé toutes les classes d'âge de la même manière. La surmortalité relative a été aussi forte chez les seniors (presque +100%) que chez les plus jeunes  (également plus +100%).

Chaque épisode frappe les différentes tranches d'âges différemment.

Sources

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