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Billet de blog 7 août 2019

L'ANNIVERSAIRE DU COUSIN

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Photo : Pinterest de Claire Pebeyre → https://www.pinterest.fr/pin/329185053991515680/

« Ce week-end en Bretagne, au repas d’anniversaire du cousin, il n’y avait non pas un cochon grillé, mais deux cochons grillés. Leurs cadavres ont tourné au-dessus du feu pendant des heures, à quelques mètres des grandes tables disposées dans le jardin. Ils tournaient déjà lorsqu’on s’est dit “Bonjour, ça va bien, vous avez fait bonne route ?”. Ils tournaient aussi quand on a servi le cocktail trop alcoolisé aux fruits. Ils tournaient toujours quand j’ai donné à manger à Vincent son petit pot de potirons-carottes préféré. Ils tournaient encore quand les enfants se sont mis à jouer à côté d’eux : ballons, balançoires, tracteurs à pédales, “Grrrrr, je suis un monstre ! Si je t’attrape, je te mange !”.

Quand ils ont eu assez tourné, leurs corps ont été découpés en morceaux sur une grande table à tréteaux, placés dans de grands plats, puis passés et repassés aux cent invité·e·s. À ma table, en refusant maladroitement cette offrande, quelqu’un·e a dit : “Non merci, je ne mange pas de cadavre”. C’était moi. Les carafes de vin passaient et repassaient, elles aussi. On a rempli mon verre. On s’est excusé qu’il ne vienne pas, comme moi, de Bordeaux. Je l’ai bien bu quand même. Sans trop savoir pourquoi. Pour m’égayer. Pour m’occuper. Pour faire un peu comme elles·eux. On l’a rempli une nouvelle fois.

Le temps mettait de plus en plus de temps à passer. Il faisait chaud aussi. Les gens étaient de plus en plus gais. Comme c’était l’anniversaire du cousin, c’est à lui qu’il·elle·s ont apporté la tête du cochon pour lui faire sa fête. Le cousin fêtait ses quarante ans. C’est pour ça qu’on était là. C’est pour ça aussi que, quand on m’a demandé combien je donnais pour son cadeau, j’ai dit “quarante euros parce qu’il a quarante ans”. Donc il·elle·s lui ont apporté la tête du cochon. Je dis “il·elle·s”, car je ne sais pas bien qui la lui a apportée, parce que moi je n’avais d’yeux que pour la tête du cochon. On voyait encore ses paupières — closes — malgré sa peau brûlée. Son air était très calme, comme s’il méditait. Sa tête était coupée un peu derrière les oreilles. Elle n’était pas tranchée bien nettement. On voyait des bouts de chair, ou peut-être des bouts d’os, qui dessinaient une forme irrégulière. Dans sa bouche, il·elle·s ont enfoncé un verre, le fond en premier, laissant le haut du verre apparaître entre les lèvres ouvertes du cochon mort. Dans le verre il·elle·s ont versé du vin. Et puis il·elle·s ont dit au cousin qu’il devait le boire. À vrai dire je ne suis même plus sûr qu’il·elle·s le lui aient vraiment dit, car cela semblait aller de soi. Les gens riaient. Peut-être qu’il·elle·s chantaient aussi, je ne sais plus bien.

Photo : Pinterest de Claire Pebeyre → https://www.pinterest.fr/pin/329185053991515728/

Le cousin et sa femme sont éleveur·euse·s de cochons. Leurs cochons, je crois que c’est surtout une employée spécialisée qui s’en occupe. Il·elle·s en ont changé parce que la précédente, il·elle·s m’ont dit qu’il·elle·s ne pouvaient pas lui faire confiance. À deux cents mètres du jardin, il y a deux grands hangars. Il y a quatre ans, il·elle·s m’avaient fait visiter le premier. Le premier, c’est celui où se trouvent des dizaines et des dizaines de truies dans des cages si petites qu’elles ne peuvent pas se retourner. Je n’ai pas visité le [second] hangar, celui où on engraisse les porcelets nés de ces truies. Nous entendaient-ils faire la fête ? Sans doute pas, car ils n’ont pas de fenêtres, et la climatisation du hangar fait beaucoup de bruit. Il y a deux ou trois ans, la climatisation est tombée en panne un week-end. Le cousin a dit que ça avait été dur de voir tous ses animaux morts. Ça a dû lui faire bizarre en entrant dans ce hangar, bruyant d’habitude, que tout y soit calme, et de voir dans ces cages des truies transformées en cadavres, bien alignés les uns à côté des autres.

Donc, le cousin a fait ce qu’on attendait de lui : il a porté le verre de vin rouge à sa bouche, et comme le verre de vin était dans la bouche du cochon, c’était comme s’il embrassait le cochon mort sur la bouche. Certain·e·s criaient des encouragements, d’autres s’esclaffaient bruyamment. Certain·e·s prenaient des photos. Je crois me [rappeler] qu’il·elle·s ont applaudi quand il a eu fini de boire le verre. Les gens riaient bien. Entre-temps, je m’étais levé du banc. Je sentais mon [cœur] battre très fort : on ne se contentait pas de l’avoir tué, de s’amuser à côté de son cadavre et de le manger, mais il fallait aussi qu’on humilie encore une fois ce cochon pourtant mort, comme on profane la tombe d’un juif inconnu.

Il y a une dizaine d’années, j’ai assisté à une corrida à Pampelune en Espagne. En voyant ce qu’on faisait subir au taureau, en ressentant qu’il s’agissait de quelque chose de grave, de sacrilège, je croyais percevoir un peu de l’émotion que les aficionados se payent en achetant leur billet. Mais en regardant autour de moi, je ne voyais plus que les buveur·euse·s de sangria qui chantaient à tue-tête les airs joyeux des fanfares des tribunes. Je croyais assister à une cérémonie de sacrifice animal, et j’étais dans les tribunes d’un stade de football.

En regardant le cousin embrasser cette tête de cadavre coupée, si mon cœur battait fort, je pense que c’est aussi que j’avais un peu peur : s’il·elle·s étaient capables de cela, ne pouvaient-il·elle·s pas faire aussi un peu n’importe quoi à un peu n’importe qui ?

Je regardais les enfants qui regardaient ce spectacle. Il y avait devant moi une petite fille de cinq ou six ans avec des cheveux longs et bouclés. J’ignore si Guillaume regardait aussi. Vincent, lui, dormait dans le salon. À l’abri.

Ils ont ensuite appelé la femme du cousin pour qu’elle vienne à son tour embrasser ce cadavre et boire de sa bouche le vin rouge sang.

Ensuite, je ne sais pas ce qu’il·elle·s ont fait, parce que je suis parti à pied.

Au moment où je passais le portail, Guillaume m’a rejoint en courant pour savoir où j’allais, et quand [...] je reviendrais. Il n’a pas demandé pourquoi je partais.

J’ai marché dans la campagne, arraché un panneau “chasse gardée”, et me suis allongé·e deux heures dans un bosquet au bord d’un [pré] de vaches.

Quand je suis revenu parmi elles·eux, il·elle·s étaient redevenu·e·s normaux·ales. Il·elle·s mangeaient paisiblement de la tarte aux pommes normale, faite normalement d’œufs de poules survivant en cage et du lait des vaches dont on tue normalement les veaux pour les manger. Quand quelqu’un·e est revenu·e à la table, rigolard·e, avec la tête du cochon mort — le verre toujours enfoncé dans la bouche — je suis rentré dans la maison pour m’asseoir auprès de Vincent et le regarder dormir paisiblement en pensant qu’il avait eu de la chance d’être né humain. »

Le texte original est d'Antoine Comiti, il est à retrouver dans le numéro 25 des Cahiers antispécistes.

L’auteur n’a pas autorisé les commentaires sur ce billet

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