Les poussières d’étoiles

Ce deuxième épisode de la chronique "Ségur de la santé pour tous" nous invite à découvrir Chantal, accueillie depuis 3 années en Maison d'Accueil Spécialisée

Il est 8h.

Chantal est réveillée depuis plus d’une heure. Elle n’a pas attendu le passage des Aides-Soignantes (AS) et Aides Médico Psychologiques (AMP) pour se laver puis s’habiller.

Chantal ne sait pas quelle paire de boucles d’oreilles choisir. Elle les aime toutes. Et pourtant, la collection est grande. Aussi, elle décide de mettre de côté toutes celles qui ne portent pas les couleurs de ses vêtements. Puis, elle sélectionne les paires qui « pendouillent ». Chantal aime bien sentir la boucle d’oreille taper dans son cou quand elle marche. Son regard est attiré par une paire de boucles d’oreilles en forme d’étoiles, rose fluo. Assurément, elle les portera ce matin car c’est un grand jour.

Aujourd’hui, Chantal se rend sur le marché et elle veut être la plus belle.

Chantal sort de sa chambre triomphante. Vêtue d’une robe à fleurs et de bas de contention sous le genou, les étoiles accrochées aux oreilles, des escarpins vernis roses aux pieds, Chantal se rend dans la salle commune de sa maisonnée pour y prendre son petit déjeuner. Marylou, l’Aide-Soignante, après l’avoir salué, lui susurre à l’oreille « Chantal, t’y allée fort sur le rose aujourd’hui quand même ». Mais Chantal s’en moque. Elle aime le rose et puis c’est tout.

Aujourd’hui, Chantal se rend sur le marché et elle veut être la plus belle.

Derrière son immense « charriot de médicaments », décoré de ponpons et autres fabrications maison, l’infirmière coordinatrice des soins, Sonia, apparaît dans la salle commune. Elle se dirige vers Georges qui chante du Johnny Hallyday. Comme chaque matin, elle lui tend les quelques gélules qui endorment ses troubles. Mais Georges a décrété, en se levant, qu’il ne nécessitait d’aucuns médicaments à présent. Sonia sait pertinemment que les piluliers pleins à craquer pourraient être allégés. Mais elle reconnaît également que les conditions d’accueil, autant humaines que matérielles, ne peuvent permettre ce genre de tergiversations.

Il y a encore quelques années, lorsque l’effectif infirmier était de quatre au lieu des trois dorénavant, elle pouvait troquer le chariot de médicaments contre la baguette du Bao Pao. Aussi, lorsqu’elle évaluait que certains résidents nécessitaient un « sas » pour décharger leurs émotions, elle les invitait à se rendre en salle de musique. Des arcs en demi-lune trônaient au milieu de la pièce et, grâce aux baguettes, les résidents pouvait marquer la musique en les dirigeant sur le faisceau passant à travers l’arc.

Il fut même une époque pendant laquelle des spectacles étaient organisés, en lien avec d’autres institutions médico-sociales. Durant plusieurs mois, résidents et professionnels s’entrainaient avec rigueur pour proposer un moment joyeux et convivial, effaçant les différences, pour partager un but commun.

Mais, depuis quelques années, avec le départ de leur quatrième collègue infirmière et son poste qui ne sera plus jamais pourvu, la direction leur a demandé de se concentrer sur leurs missions de coordination des soins. Prises de rendez-vous médicaux, réception et distribution des médicaments, gestion des équipements et accompagnements normalement dévolus à l’ergothérapeute, disparue avec la 4ème infirmière, préparation des visites du médecin, de la diététicienne et des professionnels paramédicaux, soins et écoute des résidents, pédagogie auprès des professionnels AS et AMP autour de la mise en œuvre de certains soins ou accompagnements (etc.) sont alors devenus leurs priorités. Dépossédées de leur possibilité de mener des « activités thérapeutiques », les coordinatrices des soins ont alors dû déléguer ces missions à leurs collègues AS et AMP (les mêmes attendus autour des soins d’hygiène et disposant de beaucoup moins de formation quant à l’animation d’activités thérapeutiques ou éducatives).

Après avoir réussi à négocier avec Georges autour de son besoin de prendre ses médicaments, Sonia s’approche de Chantal. Un léger sourire vient illuminer son visage fatigué. Bien qu’elle n’aurait surement pas, pour elle-même, opté pour ces choix vestimentaires, elle doit reconnaître que Chantal, elle, ose. Et, finalement, l’extravagance de la résidente n’est pas plus choquante que celle de certains de ses collègues. Elle se permet seulement de proposer à Chantal de porter des bas de contention mi-cuisse afin qu’ils cachent les genoux et laissent penser qu’elle porte des collants. Chantal accepte.

Il est 9h30. Chantal sait que la coordinatrice de l’action socio-éducative, qu’elle appelle l’Educatrice puisque c’est son métier, est arrivée. Munie de son sac, bien évidemment rose et de son « manteau en fourrure », Chantal se dirige vers les bureaux, du côté de l’administration, afin de demander son argent de poche. Elle frappe à la porte. Babeth vient lui ouvrir. Elle la complimente sur le soin que Chantal a apporté aux choix de ses vêtements et lui exprime qu’elle est ravie de constater que Chantal assume son look.

Car il y a 3 ans, lorsqu’elle fut admise dans la Maison d’Accueil Spécialisé, Chantal ne portait aucune attention à son hygiène, encore moins à son image.

Toute petite déjà, ses parents ressassant, chaque jour, qu’elle était « moche et débile », Chantal avait intégré qu’aucun morceau de tissu ne pourrait jamais la rendre moins moche. Son père la nommait « la fiental » tandis que ses frères et sœurs lui avaient trouvé le surnom de « Chiantal ». Lorsqu’elle était adolescente, en service de soins pour enfants, « les autres » la traitaient de « grosse vache ». Sauf certains grands qui lui faisaient des chatouilles quand tout le monde dormait.

Quelques semaines après ses 15 ans, son ventre avait commencé à s’arrondir mais, puisqu’elle ne portait que des vêtements amples pour cacher ses bourrelets, les adultes ne s’aperçurent de rien. Et puis, dans les années 80, on ne parlait pas des trucs de filles.

À la suite d’une violente dispute avec ses parents un week-end de permission, elle fugua. S’ensuivirent de longs mois d’errance, entre malencontreuses rencontres et recrudescence des hallucinations visuelles et auditives. Chantal faisait la manche avec succès, à mesure que son ventre grossissait. Elle avait bien compris qu’elle avait un polichinelle dans le tiroir mais elle ne voulait jamais retourner à l’hôpital ou chez ses parents.

Alors qu’elle ramassait le carton sur lequel elle dormait derrière un abri de bus, Chantal fut saisie d’une douleur épouvantable, comme si on lui lançait un million de couteaux dans le ventre. Chantal resta pliée ainsi quelques minutes, sans pouvoir se relever. Dès que la douleur disparue, elle sentit un poids entre ses jambes qui empêchait toute tentative de marche. Chantal se mit à sangloter. Le bébé arrivait sans qu’elle ne puisse rien faire. Une nouvelle onde lui transperça le ventre, la douleur était telle que Chantal perdit connaissance.

Sans qu’elle ne sache comment elle y était arrivée, elle se vit allongée dans une salle minuscule aux lumières éblouissantes, face à des femmes qui la suppliaient de « pousser ».

Quelques minutes plus tard, un être d’une cinquantaine de centimètres était pendu à son sein, lui infligeant de nouvelles douleurs.

Lorsque le minus eut fini de l’aspirer, les dames l’installèrent dans un lit en plastique auprès d’elle. Puis elles lui demandèrent son prénom et son nom, l’adresse de ses parents. Exténuée, Chantal déclina chacune des informations relatives à son identité et au moyen de retrouver ses parents.

Le lendemain, son père se rendit à son chevet, après avoir parcouru les 500 kms qu’elle avait étiré depuis ces quelques mois. Il ne la regarda pas, ni elle, ni son bébé. Il lui indiqua seulement qu’elle devait le donner pour l’adoption car elle était incapable de s’en occuper et qu’il était hors de question qu’un autre mouflet vienne l’emmerder.

Chantal accepta. Plus précisément, elle ne s’y opposa pas. Le traitement qui lui avait été attribué ralentissait sa pensée, la faisant flotter sans qu’elle ne puisse chercher à raisonner.

A son arrivée en MAS, Chantal avait 51 ans. « Patiente modèle » du Dr Capot, elle avait remporté haut la main les sélections d’admission, sans nécessité de stage préalable voire même d’informations quant au projet qu’on avait décidé pour elle. Mais après tout, Chantal s’en fichait. Après avoir connu les chambres d’isolement, les contentions pieds et mains attachés au lit avec ceinture ventrale pour l’empêcher de se courber, la bave sur les commissures des lèvres et les patients qui bouffaient leur merde, Chantal n’imaginait rien pour elle. Elle regrettait les demandes en mariage que David Pujadas lui formulait en direct à la télé mais préférait être assommée pour ne plus avoir à le désirer.

Elle avait été admise dans une maisonnée de personnes « semi-autonomes ». La première professionnelle qu’elle rencontra était Babeth. La petite bonne femme lui affichait un grand sourire qu’elle ne put recevoir qu’avec un « qu’est-ce qu’elle me veut cette conne ? ». Babeth lui proposa une visite de la MAS et l’accompagna dans sa chambre. Babeth lui expliqua qu’elle était à présent chez elle, qu’elle pouvait accrocher des posters aux murs, s’acheter sa propre télévision et un poste de musique où tout autre objet qui lui permettrait de se sentir « comme à la maison ».

Comme à la maison… Chantal ne connaissait pas ce concept. Entre ses parents qui ne cessaient de lui répéter «t’es chez nous, tu fais ce qu’on te dit », et à l’hôpital où les infirmiers lui rappelaient « t’es pas chez toi, t’es à l’hôpital là !!! ».

Durant plusieurs mois, Chantal ne quittait sa chambre que pour se rendre aux repas dans la salle commune. Elle ne supportait pas ces « gros débiles » en fauteuil roulant qui ne parlaient pas, pas plus Georges et son micro lui cassant les oreilles avec ses chansons de Johnny, les professionnels qui n’avaient de cesse de lui demander comment elle allait, lui proposant des ateliers pour « gogols » à base de macramés ou autres collages.

Plusieurs fois par jour, elle faisait son lit « au carré », veillant à ce qu’aucun morceau de tissu ne dépasse. Puis, délicatement, elle glissait ses pieds sous le pliage de draps et de couvertures en prenant soin de ne rien défaire. Il ne fallait plus qu’elle bouge ensuite afin de ne pas fâcher « les voix » qui sinon, l’insultaient, exigeant qu’elle se livre à des attitudes qu’elle ne supportait plus. Quand elle ne voulait plus entendre « les voix », Chantal coinçait sa tête sous l’oreiller puis criait, insérant ses index dans les oreilles. Parfois, cela suffisait pour que sa tête retrouve le calme. D’autres fois, elle devait utiliser la mie de pain qu’elle cachait après les repas, et l’insérer dans le moindre orifice de son corps pour étouffer ces ricanements incessants.

Durant ces périodes, Chantal ne pouvait prendre seule la décision de se laver et de s’habiller. Aussi, chaque matin, les professionnels lui proposaient de l’accompagner dans la salle de bains. Usée de tenter de contrôler ses usurpatrices, Chantal n’avait plus la force de passer le gant sur son corps qui s’échappait sous l’eau savonneuse.

Un après-midi, alors que la télévision regardait Chantal, Babeth frappa à la porte de sa chambre. A peine autorisée à rentrer, la résidente vit « la naine » se diriger vers son armoire de vêtements. Elle en sortit un K-Way qu’elle proposa à Chantal. Cette dernière, stupéfaite par l’apparent manque de politesse de la professionnelle, refusa catégoriquement la proposition et intima l’éducatrice de sortir de sa chambre. Têtue comme une mule, le petit bout de femme ne quitta pas la chambre. Elle expliqua à Chantal qu’il lui devenait nécessaire d’aller s’acheter des vêtements, qu’elle avait obtenu de sa tutrice la coquette somme de deux cents euros et réservé le kangoo qui les mènerait dans les magasins. Une autre sortie étant prévue en fin de journée, elles devaient partir maintenant.

Babeth agaçait Chantal avec ses projets à la con. Et pourtant, Chantal reconnaissait le vide intersidéral de son armoire. Se redressant face à l’éducatrice, elle prit son k-way et la devança pour se rendre jusqu’à la sortie.

Le magasin dans lequel l’éducatrice l’accompagna ne pouvait pas proposer plus kitch que ces serpillères en guise de nipes. Pas question de ressembler à une pute avec ces jupes ras la moule ou ces pantalons en sky qui la boudineraient sans aucun doute. Babeth proposa à Chantal de l’attendre dans une des cabines. La naine revint avec une vingtaine de sapes, on se serait cru au carnaval de Roupérou le Coquet.  Elle présenta à Chantal une tunique à fleurs sur fond rose avec un jean. La femme lui ria au nez, jeta un œil dans le panier qui dégueulait la fringue de pouf et fit un tour dans les allées. Chantal se dégota un tee-shirt noir, à peu près trois tailles plus grandes que la sienne, deux jeans délavés, un pantalon de jogging, une chemise verte et quelques sweatshirts qu’elle glana çà et là. Quelques culottes premier prix, des chaussettes et deux soutiens gorges blancs vinrent compléter les emplettes. Pas question d’essayer, aussi les deux femmes se dirigèrent vers les caisses.

Dans la voiture, l’éducatrice tenta de discuter des choix de Chantal qui lui rétorqua qu’elle n’avait pas l’intention de changer de look. Babeth insista sur le fait que certains vêtements pourraient mettre en valeur sa poitrine plutôt que la dissimuler sous des couches « cache-misère », souligner ses formes généreuses sans qu’elles ne deviennent charitables. Elle essaya de proposer certaines pistes vestimentaires afin que Chantal perçoive que son corps n’était pas qu’un moyen de se mouvoir et qu’il pouvait proposer une couverture aux frasques de sa personnalité.

L’année qui suivi fut ponctuée, progressivement, de sorties dans les magasins, de rendez-vous chez le coiffeur ou l’esthéticienne, chez la masseuse et la manucure. Chantal savait à présent qu’elle ne pouvait plus opposer aucune résistance à la pugnacité de l’éduc postée à la porte de sa chambre. Au fur et à mesure, elle admettait que l’audace de la petite conne lui plaisait. Elle découvrait les doigts magiques de Françoise, le coupé décalé de Mathieu, le cynisme de Fabienne quand elle arrachait la bande de cire sur sa jambe. Petit à petit, elle acceptait d’essayer tantôt une chemise de couleur, plus tard une robe en velours et même une fois un pantalon en sky noir. Elle avait d’ailleurs, pour la première fois de sa vie, accepté de regarder son postérieur dans le miroir. Lui qui avait connu la guerre c’était comme s’il se retrouvait en stage qu’on proposait aux soldats avant le retour à la maison.

Dans la MAS, Chantal participait à l’atelier esthétique proposé par les AMP d’une autre maisonnée. Il s’agissait d’apprendre à se maquiller et se regarder. Sous les fards et les blushs, apparaissaient ses propres lignes et traits d’union avec le réel.

L’atelier couture lui permettait de créer ses propres vêtements et fuir ainsi les magasins qu’elle haïssait tant. Elle qui se sentait si morcelée, assembler et coudre ces morceaux de tissus était comme se rassembler elle-même. Chantal n’avait d’autre choix que de comprendre son corps pour choisir le patron le plus adapté à sa morphologie.

Puis, Chantal avait découvert le marché. N’étouffant pas dans des allées bondées de magasins, elle pouvait se rendre devant l’étal de tissus de Marcel. Chaque semaine, le commerçant proposait des soldes imbattables. Responsable de l’approvisionnement de l’atelier couture, Chantal choisissait tantôt les tissus dédiés aux créations de coussins, tantôt ceux qui serviraient à confectionner les vêtements ou les tapis sensoriels pour certains résidents.

Avec Babeth et Marcel, elle avait appris l’art du négoce et parvenait à constituer des lots que le budget de l’atelier couture pouvait supporter.

Aux côtés de Marcel, Jérôme, son employé, mesurait et découpait. Jérôme avait le sourire de Patrick Swayze, le regard d’Alain Delon et des petites fossettes rien qu’à lui qui faisaient fondre Chantal. Dès que l’homme lui adressait la parole, Chantal faisait mine de ne rien entendre, tant elle redoutait de bégayer en lui répondant. Il suffisait de lancer un coup de coude à l’éducatrice pour que Babeth comprenne qu’elle devait prendre le relais de la commande. Pourtant, Chantal n’aurait manqué pour rien au monde l’occasion de croiser le regard de ce bel homme au moins aussi vieux qu’elle. Les paniers débordant d’étoffes, Chantal se dirigeait vers le véhicule flottant sur une nuée d’étoiles. Un jour, elle saurait répondre à Jérôme et, peut-être, l’inviter à un goûter.

Ce matin, lorsque Chantal se prépare à demander son enveloppe d’argent à Babeth pour se rendre sur le marché, elle repense aux premiers mots de l’éducatrice « Tu es ici, et maintenant, chez toi ». Elle se souvient qu’il y a trois ans, elle n’avait aucun moyen de se représenter ce que pouvait être une maison, un chez soi.

Son regard vient de croiser son reflet dans le miroir du couloir. La femme qu’elle y perçoit n’est pas tout à fait belle, pas tout à fait moche non plus. La période de Noël qu’elle vient de passer lui a laissé quelques guirlandes de graisses autour du ventre et des hanches, resserrant davantage le tissu de sa robe sur sa peau. Une des voix tente de l’insulter et se moquer de cette image, Chantal lui répond, à haute voix « Ta gueule ». Babeth se retourne, interloquée, Chantal explose de rire.

Le regard que les deux femmes partageront ensuite en dira long sur le travail qu’elles ont accompli, ensemble, depuis trois ans. Il laissera apparaître l’itinéraire que Chantal aura su prendre malgré le chemin de vie sinueux, boueux et sombre qui lui était réservé.

Babeth y devine la force avec laquelle Chantal déjoue les diaboliques desseins des voix qui ne la quittent jamais vraiment. Elle ne sait pas ce qu’il faut comme courage pour continuer à vivre malgré ces continuels assauts de l’esprit. Pourtant, elle n’a jamais voulu voir Babeth comme une simple « folle », convaincue que ses troubles n’étaient qu’une ténébreuse partie d’elle-même. Dès leur première rencontre, elle avait remarqué l’humour de cette femme qui avait l’âge de sa maman. Elle appréciait la manière qu’avait Babeth de dire les mots comme ils lui venaient, rendant les situations les plus compliquées à gérer, en scènes cocasses. Du haut de ses 155 centimètres, la jeune professionnelle ne s’était jamais laissée impressionnée par les 200 millimètres de plus de la résidente. Peut-être parce qu’elle n’avait jamais considéré Chantal comme une patiente attendant qu’on la soigne, mais comme une femme à révéler à elle-même.

Avec ses collègues, ils avaient travaillé pour que Chantal puisse formuler des choix et des attentes, des remarques et des critiques. Ils lui avaient proposé des pistes pour que Chantal s’essaye à être elle-même durant les différents ateliers et sorties. Chaque activité, créative ou du quotidien, était un nouveau prétexte pour eux afin que Chantal découvre en elle de nouvelles compétences qui puissent la valoriser et gonfler une estime d’elle-même aussi éclatée que sa personnalité.

Chantal observe le bout de femme qu’elle a appris à accepter. Elle est tellement insupportable lorsqu’elle lui rabâche ses phrases à la con comme « L’essentiel n’est pas de tomber mais savoir se relever » ou encore « si ta tête peut créer des voix, elle peut aussi les faire taire » et la pire de toutes « l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ». Elle se rappelle à quel point elle lui en a voulu, à elle comme aux autres blouses jaunes aussi, de croire en elle quand Chantal en était incapable. Comment pouvaient-ils se permettre de lui attribuer des qualités qui ne lui appartenaient pas ? Plus d’une fois elle s’est retenue de leur envoyer une gifle pour qu’ils se taisent enfin bien que plusieurs soient parties malgré tout. Et le pire dans tout cela, c’est que malgré ses insultes et malencontreux coups, ils continuaient à revenir auprès d’elle et parler de leur voix mielleuse. Jamais ils ne lui avaient foutu la paix.

Et pourtant, malgré leurs surnoms débiles parfois, leurs attentions « too much » toujours et leur bonne humeur dès le matin, Chantal doit admettre qu’elle se sent bien à leurs côtés et que, finalement, c’est peut-être ça, se sentir chez soi. Avec le temps, Chantal a créé des amitiés avec des voisins des autres maisonnées qui l’invitent, de temps à autres, à dîner avec eux. C’est sur qu’elle aurait préféré avoir son appartement. Mais réflexion faîte, elle n’aurait jamais su se préparer à manger et s’occuper seule d’un logement.

A la MAS, dès qu’elle rencontre une difficulté, elle peut demander de l’aide et quelle prouesse pour Chantal. En fait, Chantal réalise qu’imparfaite ne veut pas dire « moins que rien » : avouer ses limites rend même plus fort. Chez soi, on peut s’isoler comme chercher à partager des moments avec d’autres. 

Elle aime sa chambre qu’elle a pu décorer elle-même. Elle s’est acheté sa propre télévision qui la soulage de toute négociations qu’elle devait mener en salle télé à l’hôpital. Chantal a pris l’habitude de regarder « scènes de ménages » sur la 6 après le dîner. Elle s’imagine parfois à la place de José et Liliane, avec Jérôme. Dans son placard, elle peut dissimuler tous les petits bonnets pour bébé qu’elle achète, tous les mardis, sur le marché. Personne ne lui dit rien, ni ne pose de questions depuis qu’elle a refusé de leur répondre. Parce qu’être chez soi, c’est aussi s’autoriser à cultiver son jardin secret sans qu’un idiot de jardinier ne vienne, sans arrêts, retourner la merde.

Aujourd’hui, Chantal se rend sur le marché et elle veut être la plus belle.

Dans son sac, son porte-monnaie trône aux côtés de ses cigarettes. Pour la 28ème fois depuis son lever, Chantal vérifie que la liste de courses, qu’elle a préparé la veille avec Maïté, l’AMP qui anime l’atelier couture, se trouve dans la poche intérieure de son sac.

Chantal s’avance vers le coffre dans lequel l’Educatrice protège l’argent de tous les résidents. Elle sait compter jusqu’à 22 mais la suite lui est compliquée. Aussi Babeth l’aide à rassembler les 30 euros nécessaires à ses projets d’achats. Aujourd’hui, Chantal veut s’acheter des CD sur le marché.

Babeth terminant de rassembler la pochette du véhicule et l’argent des autres résidents, Chantal s’installe dans un des fauteuils de l’accueil. Une odeur de gâteau qui cuit vient lui chatouiller les narines. Elle aperçoit Antoine et ses 17 sacs trônant autour de son cou. Louise, sa voisine de chambre, s’approche de la porte vitrée qui sépare les lieux de vie du pôle administration. Elle se tape la tête contre la porte puis se retourne, et s’en va.

Chantal porte son regard vers l’extérieur de la MAS. Dans quelques minutes, personne ne saura qu’elle est handicapée. Elle se noiera dans la foule du marché, baignée dans un anonymat qui la rend digne. Elle pourra déambuler dans les allées, loin des cris et des sorcières, seule bien qu’accompagnée. Ils sont tellement rares ces moments durant lesquels elle ne porte aucune étiquette. Pour les passants, elle ne sera personne et c’est justement cela qui lui rappelle qui elle est. Elle pourrait être une femme qui rassemblerait les denrées de la famille comme une autre en quête de son repas du midi.

Aujourd’hui, Chantal se rend sur le marché et elle veut être la plus belle. Elle espère que Jérôme la servira, qu’elle pourra observer son reflet dans les yeux de l’homme. C’est ce qu’elle aura découvert depuis trois années en MAS. Projeter son image dans le regard d’autrui comme moyen d’exister.

A l’intérieur des murs, elle aura créé son monde dans lequel elle est tout autant semblable que différente. Elle aura apprivoisé les contours d’une réalité qui la rassure et qui, en cas de doute, pourra toujours lui être contée par les professionnels en blouses jaunes ou blanches.

Chantal a terminé de trimballer des valises bien trop lourdes pour elles. Rangées au fond de son armoire, débordant à présent de vêtements en tous genres, elles peuvent accueillir une multitude de petits bonnets et quelques poussières d’étoiles.

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.