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Billet de blog 21 déc. 2020

pour une lecture psychanalytique de la pandémie

Nous le savons, la psyché humaine mobilise des trésors d’ingéniosité lorsqu'elle est devant une situation traumatique. Grâce au prisme de la psychanalyse, nous pouvons penser les réactions individuelles et groupales face à la pandémie comme pouvant être l'expression de mécanismes de défense psychiques plus ou moins élaborés, en réponse à une catastrophe sanitaire mondiale d'une ampleur inédite.

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Dans la théorie kleinienne1, l'enfant puis l'adulte peut être amené à régresser à des stades infantiles plus anciens lorsqu'il est confronté à une forte angoisse. Il peut alors entrer dans une phase dite schizo-paranoïde pour se défendre de cette angoisse. Il s'agit pour l'esprit de compartimenter les émotions et les pensées, afin degarantir la continuité d'une partie saine qui sera donc coupée de la partie blessée, abîmée, attaquée.

Dans cette solution défensive primitive et plutôt coûteuse, une lutte s'engage contre l’angoisse, devenue persécutrice, et contre un envahissement de l'espace psychique par ces représentations contrastées. Le clivage, le déni et la projection sont utilisés pour permettre de circonscrire la menace à l'extérieur de soi.

Cette lutte se résout dans ce que Melanie Klein nomme la position dépressive, au cours de laquelle l'esprit devient capable de renoncer à une toute puissance infantile. Dans cette phase plus élaborée, l’esprit accède à la nuance, accepte la possibilité d’une faiblesse, d’un manque, d’une perte.

Aujourd'hui, nous constatons quelque chose qui ressemble à la phase schizo-paranoïde dans deux franges opposées de la population : que ce soit du côté de ceux qui nient l'existence de la pandémie, ou que ce soit du côté de ceux qui luttent contre une angoisse de mort omniprésente, ces deux groupes semblent se répondre et procéder des mêmes stratégies pour maintenir les contenus persécutants à l'extérieur de leur cercle. Dans les deux cas, les émotions agressives imputées au camp d’en face sont une façon de se préserver de leurs propres mouvements agressifs intérieurs. Les médias relaient et alimentent ces deux stratégies, réseaux sociaux pour les premiers, télévision pour les seconds.

Les complotistes tentent de projeter toutes leurs angoisses et leur agressivité sur des figures identifiées comme malveillantes, lesquelles seraient à l’initiative d’un complot mondial. Le sentiment de persécution éloigne la question de sa propre responsabilité dans le drame qui se joue, et donne une cible à la charge émotionnelle anxiogène. Hélas, la menace devient souvent une idée obsédante, et l’esprit n’est pas débarrassé de l’angoisse.

Chez les hygiénistes, l’angoisse s’est peu à peu transformée en phobie, et la sécurité psychique est garantie par le fait de s'isoler du monde et de se barricader chez soi. Les protocoles peuvent être compris ici comme des objets contra-phobiques, sorte de totems magiques imprégnés de superstitions. Les gestes barrières appliqués de façon obsessionnelle permettent pour certains de se rassurer suffisamment pour maintenir l’angoisse à l’extérieur de leur foyer. Mais la menace est sans cesse renouvelée, dans un quotidien qui reste très anxieux.

En revanche, ceux qui ne parviendraient pas à appliquer les protocoles et gestes barrières prescrits, par exemple lorsque ceux-ci ne sont pas applicables (dans les écoles maternelles et crèches, avec des personnes démentes ou déficientes qui ne peuvent comprendre et donc appliquer ces gestes...), risquent de se sentir à la merci du danger, dévalorisés, incapables de faire les choses correctement. Privées de la possibilité de projeter l’angoisse et de s’en préserver, ces personnes s'exposent à de fortes tensions psychiques, ainsi qu’à de potentielles sanctions, qu’elles soient réelles (contraventions) ou imaginaires (sort, malchance).

L'hdroxychloroquine semble quant à elle former une solution mystique providentielle pour ceux qui l’ont adoptée, qu’ils soient complotistes ou hygiénistes.

Du côté des décideurs, à tous les niveaux hiérarchiques, ces processus de défense semblent également à l’œuvre. En témoignent ces passages à l'acte, où le clivage, le déni et la projection semblent avoir supplanté la réflexion et l'élaboration : protocoles sanitaires contradictoires (masques ? pas masques?), injonctions paradoxales (incitation au télétravail mais ouverture des écoles), arbitrages obscures sur la question de ce qui est nécessaire (chasse ? lieux de culte?) de ce qui ne l’est pas (marche à pied ? librairies?)…

Dès l'annonce du premier confinement, l'affirmation « nous sommes en guerre » et l'injonction de réagir en conséquence a eu pour effet de légitimer ces processus de clivage dont nous ne paraissons pas réussir à nous défaire. L’imminence du vaccin semble se heurter aux mêmes écueils, avec d’un côté ceux qui y voient un objet contra-phobique ultime, et de l’autre ceux qui craignent une manipulation malveillante supplémentaire.

Être privé de la liberté de bouger et d'interagir avec son entourage peut provoquer des effets psychologiques à long terme, comme dans ce que Spitz nomme le syndrome de l'hospitalisme2 : des enfants privés de soins affectifs développent des troubles autistiques, la constitution d'une bulle protectrice qui devient étanches aux échanges avec le monde. Heureusement, si l'on s'y prend à temps, le retour vers l'autre et la confiance vers le monde reviennent.

Une question se pose : lorsque nous serons déconfinés, à nouveau libres de circuler et de partager l'espace et le temps avec nos semblables, serons-nous encore capables de sortir de ce clivage ? En aurons-nous seulement envie ? Ne serons-nous pas habitué à désinvestir notre corps, le corps des autres, à force d’échanges virtuels et désincarnés ? Aurons-nous le courage et l’énergie pour sortir de notre bulle et se risquer à la rencontre avec l'altérité ? Si nous y parvenons, ne serons-nous pas déçus de ne pas retrouver ce que nous aurons peut-être trop fantasmé ?

A force de considérer l'autre ou l’extérieur comme une menace, nous prenons le risque de voir surgir de nouveaux maux sociaux, de nouvelles souffrances, issues de l'isolement des corps et des esprits, et du recours à ces processus psychiques primaires. Ces souffrances sont parties pour s’installer sur le long terme, le temps que durera la pandémie.

Pour garder un peu d’espoir et d’optimisme, nous devons nous en remettre à la capacité de l'esprit de trouver des ressources, et d'y puiser sa force pour se sortir de situations traumatiques. La résilience, ou simplement la pulsion de vie et le besoin primaire de contact, se réveilleront sans doute, comme la solidarité et l'entraide le sont déjà dans certaines zones de la collectivité.

Il faudra sans doute du temps, de la patience et de la persévérance pour que les effets traumatiques de la période actuelle s'estompent, pour que le clivage cède, pour que nous acceptions à nouveau le risque lié à la rencontre, la possibilité d’une séparation et d’une perte. C’est à cette condition que nous sortirons de l’angoisse, et que nous retrouverons le plaisir et la complexité des moments partagés.

1Hanna Segal, Introduction à l'oeuvre de Melanie Klein, PUF, 1969.

2 René A. Spitz, « Hospitalism: An Inquiry into the Genesis of Psychiatric Conditions in Early Childhood », The Psychoanalytic Study of the Child, vol. 1,‎ 1945, p. 53-74

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