Jour après jour, l’actualité nous entraîne vers davantage d’horreur, de terreur, et repousse les limites de nos capacités à intégrer toutes ces nouvelles tragiques. Catastrophes climatiques, mouvements inter raciaux, pandémie, et plus récemment décapitation d’un enseignant… avec toutes ces images violentes, l’esprit du spectateur du 20h (ou du simple lecteur des actualités Facebook) est mis à rude épreuve.
Face à cette escalade de faits bruts qu’on lui présente en continu et à toutes les sauces, l’esprit humain est poussé dans ses retranchements, jusqu’aux confins de la folie : le risque est celui de sombrer dans une sidération, dans un abîme au fond duquel il devient impossible de penser, de réagir, et de survivre. Noyé dans l’enchaînement sordide et angoissant d’évènements et de chiffres qui n’ont plus de sens, paralysé devant une vague d’impuissance, l’esprit cède alors à la morosité, au désespoir et au désœuvrement mélancolique.
Heureusement, pour éviter cela, l’esprit peut s’appuyer sur des stratégies plus ou moins efficaces et des mécanismes de défense, lesquels auront pour mission d’éloigner la menace mélancolique et de rester en vie, tout simplement.
Parmi ces mécanismes de défense, il y en a des rudimentaires, comme le déni (il n’y a pas de problème), le clivage (il y a nous et il y a les autres), la persécution (c’est un complot), la projection (c’est l’autre qui a un problème),
et il y en a des plus élaborés, comme le refoulement (j’y pense et puis j’oublie), la manie (mieux vaut en rire qu’en pleurer, non ?), les TOC (à force de rituels, le problème finira bien par disparaître) ou la sublimation (et si on se servait de l’angoisse pour créer ?).
La radicalité semble être une réponse tentante à la folie qui nous guette, un remède à la mélancolie, qui emprunte tous ses codes aux mécanismes les plus archaïques : le déni, le clivage, la persécution et la projection y sont représentés, dans une reconstruction du monde rigide et sans nuance, qui pointe du doigt l’ennemi, le Mal, et s’auto proclame garant du Bien.
Or, la tentation radicale est aujourd’hui partout, de toutes les luttes et de tous les partis. Bien sûr, quand on parle de radicalité, on pense d’abord aux radicalismes religieux, qu’il soit musulman ou catholique, avec des groupuscules intégristes qui imposent une vision unique du monde et établissent toute une liste de contraintes et d’interdits. Si l’on brave ces interdits, on devient l’ennemi à abattre. Mais il existe aussi un radicalisme politique, avec des idées extrêmes et des solutions extrémistes, qui offrent une place de choix à la violence et à l’exclusion. Le radicalisme politique accuse son adversaire de communautarisme, et deux radicalités s’affrontent alors, dans un combat sanglant pour… tenter de survivre psychiquement à l’abominable tragédie du monde moderne.
La tentation radicale est partout et nous y sommes partout renvoyés, par d’autres radicaux : si on parle de patrimoine et de terroir, n’est-on pas devenu un suprémaciste blanc ? Si on défend les musulmans, ne peut on pas être accusé d’être un islamiste radical ? Comment savoir si de simple vegan on n’a pas glissé vers un intégrisme alimentaire, jusqu’à l’anorexie ? Et si on est féministe, n’est-on pas un peu sexiste sur les bords ?
La radicalité comme système de défense est un risque pour l’individu, comme pour nos sociétés. S’isoler des autres, se sentir persécuté par les autres et se battre constamment contre un ennemi qui nous veut du mal, c’est fatiguant et peu efficace. Pourtant, bien qu’il soit prouvé que la solidarité soit plus efficace que la compétition pour lutter contre une menace imminente, nous semblons ne pas pouvoir faire autre chose que de nous embourber dans la radicalité, en réponse à d’autres radicalités. Face aux épreuves qui les dépassent, face aux dangers multiples que sont la crise, l’effondrement, la maladie, ou globalement l’idée d’une fin anticipée, les humains semblent peu à peu perdre leur humanité, et se tourner préférentiellement vers des méthodes plus animales, plus instinctives : tuer l’autre avant qu’il ne nous tue. Ainsi, on peut craindre que l’alternative proposée par un régime nationaliste, radical, soit privilégiée pour mettre fin à la crise écologique et à la menace terroriste.
Le point commun à toutes ces radicalités est qu’elles sont sans nuance, autoritaires, et qu’elles n’hésitent pas à prendre les armes face à une menace identifiée à l’extérieur du groupe. Puis, à une radicalité répond une autre radicalité, tout aussi violente. Occupés alors à s’entre-tuer pour des valeurs arbitraires, coincés dans un clivage irréconciliable où le Bien affronte inlassablement le Mal, et inversement, les esprits radicalisés ont moins le temps de réfléchir à leur condition de mortel et à leurs tourments existentiels. A la question « qu’allons nous devenir ? », la radicalité répond « nous allons nous battre contre ceux qui ne pensent pas comme nous ! ». Et si nous insistons en demandant « mais eux comme nous vont mourir, non ? », les radicaux répondront « oui, mais ils mourront avant nous ! ».
Dans cette perspective, le confinement ne serait-il pas une solution radicale, parce que autoritaire et sans nuance, face à une menace sanitaire intolérable ? Et le mouvement des anti-masques, anti-vaccins et complotistes, serait elle une réaction toute aussi radicale ?
Mais alors, qu’allons nous devenir ? Eh bien, si on abandonne la tentation radicale, et que l’on fait face à la menace avec objectivité, ce n’est pas folichon : il y aura beaucoup de morts à cause du covid, la vie sera de plus en plus difficile à cause du réchauffement climatique, la crise économique nous fera beaucoup souffrir… et je ne vous cache pas que nous allons tous mourir, un jour ou l’autre, et peut être plus vite que prévue.
Ça veut dire que tout est perdu ? Bien sur que non ! Je vous rappelle que face au "malaise dans la civilisation", face au désespoir qui nous guette, il nous reste, merci Freud, tout un tas de mécanismes de défense plus élaborés et sans doute moins dangereux : le refoulement (oui c’est grave, mais j’y pense et puis j’oublie), la manie (une bonne blague vaut mieux qu’une bonne dépression, non ?), les TOC (à force de me laver les mains et de porter un masque, le covid finira bien par disparaître...) ou la sublimation (et si on se servait de toute cette angoisse pour créer, ou regarder les créations des autres ?).
Allez, zou, on écoute de la musique, on écrit, on lit, on dessine, et on va au cinéma, bande d’islamo-gauchistes !