Corse : En revenant de Matignon...

en-revenant-de-matignan en-revenant-de-matignan
A lendemain de l’entrevue de Matignon, le bulletin officieux du nationalisme corse qu’est devenu notre quotidien régional exhalait, sous la plume de son directeur, une déception que les deux « présidents de la Corse » essaient de dissimuler, après leur tête-à-tête avec le Premier ministre d’un pays dont ils ont pu mesurer qu’il est celui auquel ils appartiennent et aux règles desquelles ils doivent se plier, non pas un pays étranger, fût-il ami, comme l’un d’eux a eu l’impudence ridicule de l’affirmer (sans doute au grand dam de l’autre, qui se serait bien passé d’une telle provocation…).

Ramenés à la réalité, nos duettistes ont essayé de faire contre mauvaise fortune bon cœur non parce qu’ils voulaient ménager leur interlocuteur mais parce qu’ils cherchaient à masquer leur échec. Echec qu’ils semblent avoir anticipé – au moins pour Gilles Simeoni – tant leurs propos d’avant départ étaient mesurés. On était loin des déclarations fracassantes dans lesquelles ils exigeaient la pure et simple transcription, dans la loi, des délibérations votées par l’assemblée territoriale avec changement de la Constitution dans l’éventualité, confinant à la certitude, où celle-ci ne permettrait pas cette transcription.

C’est que, désormais, les nationalistes sont en situation de responsabilité, incompatible par nature avec un comportement fondé sur l’irresponsabilité. Ce qui est ennuyeux quand on a fait son beurre avec ce lait. D’où le dilemme qui se pose aux dirigeants nationalistes : comment acquérir la crédibilité nécessaire à un très large assentiment populaire sans perdre la pugnacité grâce à laquelle on a obtenu la meilleure des minorités électorales ? Déclarer la guerre, même avec des mots pour munitions – puisqu’on a, promis-juré, remisé le plastic – c’est sans doute satisfaire les troupes que l’on a acquises mais c’est décevoir celles que l’on veut conquérir dans le but de pérenniser, dans deux ans, son pouvoir. Car la population attend que ses élus administrent la collectivité à la tête de laquelle ils ont été placés, pas qu’ils se comportent en chefs de guerre.

Le duo présidentiel sait probablement qu’il serait extrêmement difficile, aujourd’hui, de mobiliser dans l’île, au-delà du noyau compact des militants, sur des thèmes comme la « coofficialité », le « statut de résident », l’inscription de la Corse dans la Constitution (où elle rejoindrait les îles Clipperton comme le souhaitait le roi déchu de Venaco) ; et que la population attend tout autre chose que ce qu’elle considère (à tort) comme des gadgets qui ne méritent même pas que l’on perde une minute de son temps et une goutte de sa salive pour s’y opposer. Tout comme le duo sait, au-delà des déclarations martiales faites pour intimider, que le résultat obtenu par leur liste ne les autorise pas à se prévaloir d’une quelconque volonté ou d’un quelconque mandat des Corses.

D’où, apparemment et actuellement, la volonté des duettistes de po-si-ti-ver en présentant la création des trois groupes de travail comme le début du dégel et même l’amorce d’un dialogue au cours duquel, comme l’a dit G. Simeoni, ils espèrent convaincre le gouvernement de la pertinence de leurs arguments sans craindre d’être, eux-mêmes, convaincus par lui de l’inanité de leurs positions. Ce qui révèle une conception du dialogue qui, du coup, ressemble furieusement à un pur et simple monologue. En somme, dans cette manière de penser, je suis ouvert puisque j’accepte de partager mon point de vue avec mon interlocuteur et même qu’il le reprenne tout entier à son compte.

Cette tactique, au demeurant, ne saurait être mésestimée.

Certes, il est d’une improbabilité confinant à l’impossibilité de voir les groupes de travail sur la langue et le foncier parvenir à la conclusion que la « coofficialité et le « statut de résident » sont seuls à même de sauver la langue corse et de procurer des logements décents et bon marché à toute la population. Mais on peut craindre qu’à titre de compromis, pour prouver sa bonne volonté, le gouvernement ferme les yeux sur des dispositions purement administratives qui violeraient en douceur et sans cris la Constitution et même les lois.

C’est surtout vrai dans le domaine de la langue où les autorités de l’Etat font, depuis longtemps, preuve d’une complaisance qui transcende les clivages politiques : songeons à cette violation insidieuse de la Constitution et à ce pied-de-nez éhonté aux décisions du Conseil constitutionnel qu’est l’obligation pour les élèves qui ne veulent pas suivre des cours de corse dans le secondaire de le faire savoir explicitement, alors que c’est l’inscription à ces cours qui devrait être la règle. Comme l’a dit le président d’une association très active dans la défense de la langue corse, même en dehors de la « coofficialité », il existe des moyens d’avancer.

Le chef de file officiel des indépendantistes le démontre lorsque, dit-on, il récuse les candidats à des emplois dans son secteur de responsabilité s’ils ne parlent pas corse, quelles que soient leurs compétences et capacités (il est vrai que son choix d’un profeu-de-corse comme directeur de cabinet en dit long sur les priorités de la présidence de l’assemblée territoriale quand on connaît le profil souhaité pour cette fonction délicate.)

Mais le duo présidentiel sait aussi – c’est surtout vrai pour Talamoni – que cette partie de sa base dont le QI se promène beaucoup plus près de la cave que du grenier, n’a que faire des raisonnements subtils, des prévisions alambiquées, des calculs savants, et se complaît avant tout dans la bagarre frontale, à coups d’injures virulentes et de jugements simplistes ; il suffit de se promener, à ses heures – vraiment – perdues, sur certains sites ou « réseaux sociaux » pour s’en convaincre.

Il faudra donc à la dyarchie présidentielle de solides qualités de slalomeur pour éviter les embûches, et parvenir à satisfaire à la fois ceux qui attendent d’elle le sens des responsabilités et de l’administration, et ceux qui rêvent d »en découdre pour imposer leur idéologie à la Corse mais aussi à Paris, enivrés qu’ils semblent être par un succès électoral dont ils veulent profiter à plein.

France-Corse

Pour consulter tous nos textes et faire connaitre votre point de vue : www.france-corse.fr  

Pour nous écrire :   redaction@france-corse.fr

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.