La Corse, île des Justes ?

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Corse-Matin et son hebdomadaire Settimana ont consacré plusieurs articles à la remise d'une "Menora d'or" à la Corse par B'nai B'rith Moshe Dayan, une des 65 "loges" françaises d'une organisation internationale représentée à l'ONU et qui a fait de la défense inconditionnelle d'Israël son objectif comme le montre son site internet.

On comprend que cette association ne se soit pas montrée très regardante sur les motifs réels qui pouvaient justifier cette "récompense" et, selon un journaliste local, la "reconnaissance du titre de Juste à travers les nations pour la Corse" exhumée à l'occasion.

Il faut donc rappeler que s'il n'y a quasiment pas eu de juif déporté en Corse cela tient à trois raisons successives :

1) Le préfet de la Corse Paul Balley auquel le gouvernement de Vichy a demandé comme aux autres préfets, de recenser les juifs de son département, a prétendu qu'il n'y en avait pas dans l'île ; le seul juif déporté l'a été à l'initiative de son secrétaire général et pendant son absence ; et le préfet a profité d'une erreur que ce fonctionnaire a commise ultérieurement pour le faire sanctionner. Ce qui ne l'a pas empêcher de lutter contre la Résistance lorsqu'il a été affecté sur le continent.

2) A partir de novembre 1942, les Italiens ont occupé la Corse et ils n'y ont procédé, comme dans les sept autres départements du sud-est de la France qu'ils occupaient, à aucune déportation ; le général en chef de l'armée italienne ayant même dit que ce serait contraire à l'honneur de cette armée. Ils ont simplement procédé, pour calmer un peu la colère d'Hitler,  à quelques rassemblements sans conséquences en Haute Vésubie ou à Asco. Ce qui ne veut pas dire qu'ils n'aient pas pratiqué, à partir de 1938, une politique antisémite avec des moyens administratifs, en Italie comme dans les territoires qu'ils ont occupés. 

3) Les Allemands n'ont pas occupé la Corse après la défection des Italiens le 8 septembre 1943, puisqu'ils se sont contentés de la traverser pour rejoindre la péninsule, à la différence des départements du sud-est. Simone Veil écrit, dans ses mémoires, que la Gestapo est entrée à Nice le ... 9 septembre 1943.

De fait, si les conditions matérielles et la volonté politique avaient existé, les juifs résidant en Corse auraient été déportés comme les autres. A commencer par la soixantaine de juifs rassemblés à Asco, sans que personne ne s'y oppose.

Car on a dénoncé dans l’île, comme ailleurs, contrairement à ce que répètent, sans vérification, certains Corses que le chauvinisme aveugle. Mais les délateurs y ont été, comme ailleurs, une minorité. En Corse, comme ailleurs, les journaux autorisés ont parfois publié des articles antisémites. Et on trouve dans le Bulletin diocésain un article justifiant les persécutions des juifs … qui n’ont pas reconnu Jésus comme le Messie. Tout comme, à l’opposé, en Corse des gens qui ont hébergé des juifs ; mais sans risquer, comme ailleurs, la déportation ou la mort.

Cette glorification injustifiée d'une population qui n'a ni plus ni moins de mérite n'est pas sans arrière-pensée sans doute.

Car en insistant toujours ce les déportations qui ont eu lieu "partout ailleurs" (mais pas dans les départements d'outre-mer évidemment !), on suggère (et c'est un euphémisme !) que "les autres" sont tous des salauds, tandis que "nous" sommes tous des héros, comme dans cet éditorial de Paroles de Corse (juillet-août 2013) : « tandis que là-bas ils applaudissaient Pétain, on se libérait seuls et avant les autres du joug nazi. Lorsque la délation remplissait les trains plombés, ici les juifs étaient cachés et protégés. » (passons charitablement sur la référence au "joug nazi" dans une île occupée par les Italiens ...)

Or il y a eu en France, le pays d'Europe occupé par les Allemands où les juifs ont payé le plus faible tribut, des gens qui ont caché des juifs au péril de leur vie. Dans tous les départements métropolitains on trouve des "Justes parmi les nations" parfois par dizaines. Sauf dans deux départements : ceux de Corse (voir le site internet AJPN pour Anonymes, justes et persécutés durant la période nazie dns les communes de France). Une délégation israélienne aurait été envoyée en Corse pour y chercher des candidats éventuels - sans succès et pour cause : il était inutile de cacher des gens qui n'étaient pas recherchés - mais pas dans le but d’une reconnaissance de la Corse toute entière.

 Mais l'opposition entre "partout ailleurs" et "ici",  "là-bas" et "on", est-elle innocente ? On a du mal à le croire. Pas plus que n'est probablement innocent le choix fait par la presse locale d'imprimer la légende plutôt que la réalité, comme dans un western célèbre, et à censurer toute information sur cette réalité. Sauf à prendre "innocent" dans son sens le plus cruel ...

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