Cette Europe ne peut pas grand chose, pour les Roms, les émigrés,... pour elle-même

Article de Bernard SORDET :

Cette Europe ne peut pas grand chose, pour les Roms, les émigrés,... pour elle-même

Nous, Européens, non encore réellement citoyens, avons été pris au jeu des identités. L'élargissement a invité l'Europe à caractériser, ses valeurs, ses origines judéo-chrétiennes, non sans controverses d'ailleurs. La chute du mur a célébré le succès du libéralisme, du capitalisme, de la social-démocratie et répudié le socialo-communisme. L'Union des Républiques Socialistes Soviétiques ne devait, en aucun cas, pouvoir se reconstituer et l'Union européenne ne pouvait pas lui ressembler, même de loin, en régnant sur une fédération ou un empire. Celle-ci n'était encore qu'un moyen de réconciliation, après les guerres mondiales, afin qu'elles ne puissent pas resurgir. Elle ne précise pas de perspectives d'avenir suffisamment claires, étant surtout à la remorque des Etats-Unis, quoi qu'elle s'en défende, après des ajustements décalés incessants. Ceci explique la difficulté, voire l'impossibilité pour l'Europe, de se définir à terme soit, avec des frontières précisées en objectif, soit par une ouverture à d'autres Etats qui souhaiteraient s'associer, en partage de valeurs. Plus encore, les pays membres de l'Europe s'invitent dans la globalisation, se concurrencent, rivalisent en productivité et compétitivité. Le Royaume Uni se distingue tout naturellement, se charge de mener la danse, veillant surtout à maintenir un écart nécessaire, pour inspirer le moins d'Etat et l'obéissance à la Finance. La Commission européenne voit ses possibilités d'inspiration diminuer et se trouve dépassée par les Etats membres, en mimétisme de comportement, qui admettent sans le dire, l'emprise croissante de la Finance ; d'ailleurs l'euro, la BCE, l'eurozone les y aident considérablement. Le vacuum d'identité européenne et le déclin des nations, donc des identités nationales, engagent les "toujours pas citoyens" véritablement européens, à ne plus croire qu'en la Finance et à la réussite qu'elle permet.

 

Aussi, lorsque survient la crise ils applaudissent, sans compter les gestes et gesticulations des dirigeants, en mal de se distinguer autrement que par leurs tentatives de prendre les rênes de la Finance qui les appelle pour un temps, à la rescousse. La Présidence française a connu un succès tout particulier, grâce à l'hyper-médiatisation de ses prestations. Dans la réalité, une hémorragie des énergies d'Europe aura été masquée par le faux retour en force des Etats. Leur importance était orchestrée, pour l'occasion, par des effets Potemkine, parce que les Etats devaient mobiliser les fonds de leurs citoyens pour les sauver, et avec eux les banques. L'Europe peut être rassurée : lorsque la crise aura pris fin "le plus jamais comme avant," n'aura pas lieu. Elle trouve sa dynamique freinée, encadrée, entraînée par les autres institutions internationales. Les Etats auront, eux aussi perdu de leur importance, et en ce qui les concerne, seront emportés dans la spirale d'alignement des vingt sept et (bientôt) vingt neuf, vers le moins disant d'Etat et d'Europe. Cela se produit dans les faits, d'autant que la rigueur budgétaire est rendue obligatoire, vus les endettements. Après avoir perdu leur chair, les administrations européennes et nationales en sont venues à détruire leurs os et leur personnalité, les rendant difficilement identifiables, au sein du "tout marché" du conseil, du think tank et du lobby. Quant à nous, restés malgré tout citoyens nationaux, lorsque les problèmes nous sont présentés à des fins de gestion politique comme étant du ressort, non plus de la subsidiarité, mais du communautaire ; restons prudents. Nous sommes sûrs qu'ils seront traités de telle sorte que la Finance n'en souffre pas et que la globalisation se poursuive dans les meilleures conditions pour elle, abstraction faite des répercussions sur les Etats. Ne soyons pas surpris de reconnaître la faiblesse sociale, énergétique, industrielle de l'Europe (et de ses institutions), en contraste avec sa force de contrôle de la concurrence, de constitution des marchés intérieurs et de soutien des champions nationaux à l'international. A cette force indéniable, vient s'ajouter désormais celle de la fonction Relations extérieures, qui offrira aux Etats la possibilité de s'épier les uns les autres, sans trop engager l'Europe.

Les dirigeants ont tôt fait de botter en touche pour décentrer les opinions nationales vers Bruxelles. Notons au passage, qu'il ne peut être question de mettre en cause la mise en œuvre mêmes réduites, des valeurs au niveau national. Il s'agit avant tout pour les pays, d'obtenir des concours financiers pouvant cautionner leurs décisions, prises à l'origine précisément par ces dirigeants. La spirale, dont nous venons de parler, n'est plus seulement réductrice des budgets sociaux qui visent à faire disparaître les Etats providence, elle aspire les valeurs jusque-là traditionnelles, mais aussi celles que l'Europe aurait pu faire naître, à partir de ses fondements. Osons ne pas garder pour soi les observations faites sur le terrain, à l'Ouest et à l'Est et dire ouvertement que l'Europe entretient pour éteindre les espérances, la "honte" et la "hantise" du passé, comme semble le dire Camille Toledo, dans son ouvrage "Le hêtre et le bouleau" (essai sur la tristesse européenne, paru aux éditions du Seuil 2009). Cela provoquerait un repli sur les nationalismes qui n'attendent pour resurgir, qu'une impossibilité d'Europe. La responsabilité des dirigeants est grande lorsqu'ils allument des feux, même sous le faux prétexte de propager la compréhension et le partage de leurs préoccupations. Ils forceraient l'Europe à devenir pompier de leur pyromanie. Sa juvénilité, qui justifiait en grande partie la subsidiarité, ne lui donne pas la capacité d'action rapide, sans qu'ait eu lieu la conduite d'une réflexion à long terme, selon la méthode communautaire. Elle n'est pas en mesure de porter un coup d'arrêt aux opérations de démolitions involontairement, espérons-le déclenchées par des dirigeants nationaux qui profitent de la réduction continue de l'épaisseur européenne, pour en faire leur victime facile. La situation est pire encore si les problèmes, rencontrés par ceux-ci, proviennent de l'extérieur de leur propre territoire. S'ils ont leur origine au sein de l'Europe, ils provoqueront la zizanie, la déconstruction toujours possible de l'Europe. S'ils ressortent de pays tiers à l'Europe, ils empêcheront toute politique des Affaires étrangères cohérente. L'Europe sera alors difficilement appréhendable par le monde. Elle deviendra inconsistante et inquiétante et sera très vite, mise à l'écart, hors jeu. Sa volonté d'élargissement ne sera plus encouragée, car incomprise et insoutenable. Le reste du monde ne sera plus à son écoute et elle ne sera plus considérée que partie prenante aux pools de financement des guerres et des reconstructions. Alors que l'Europe se proposait d'assurer et de servir la paix, elle risque si l'on n'y prend garde, d'accompagner les conflits et en tout cas de ne rien pouvoir faire, pour les prévenir. Elle est déjà parvenue à se voir dicter les conditions d'une coopération sans hostilité, par les pays extérieurs. Ils sont conscients de l'impossibilité qu'elle a, avec les Etats membres, d'honorer les droits de l'homme. La situation en est arrivée, à ce que l'Europe et ses membres se déchargent de leurs obligations sur les pays tiers, afin de conserver a minimum leur dignité. De ce fait, l'Europe et ses membres n'ont plus qu'à s'abstenir de commenter l'application des droits de l'homme à l'extérieur... Sans prétendre que l'Europe et ses membres ne contribuent pas à la paix mondiale, soulignons en tout cas, qu'elle le pourrait davantage. L'Europe glisserait vers la neutralité par manque total d'une vision d'avenir.

 

Arrêtons la démolition de l'idée européenne, de sa générosité et de son exemplarité, à coup de chocs à répétition. Ils sont si gros et si violents comme le renvoi des Roms et la suppression des aides aux demandeurs d'asile et aux migrants, qu'ils sont mis sur le compte de l'énervement et des insuffisances de maîtrise et de culture des dirigeants. Plus encore, ils sont la manifestation d'un climat de montée du nationalisme qui se poursuit par carence d'Europe. Il est temps d'aborder avec sérieux sa reconstruction, car si elle décline, c'est surtout du fait de l'accroissement des écarts de richesse ; entre d'un côté les riches, plus facilement apatrides parce qu'ils peuvent investir de n'importe où et partout, en se délocalisant ou non, mais toujours en se détachant des territoires et, d'un autre côté, les classes moyennes et les pauvres, écartés du monde de la Finance et maintenus sous domination. Il faut à l'Europe, un double bouclier, fiscal et sécuritaire, afin d'anesthésier les tensions provoquées par les inégalités, manifestement outrancières. Dans le même esprit, il lui faut endiguer l'immigration, non pas celle des riches apatrides, mais de ceux qui viendraient accroître le nombre de pauvres, car les classes moyennes craignent pour leur avenir. Ceci n'est pas spécifiquement français, mais mimétiquement européen. L'Europe se détruit par globalisation des intérêts de sa Finance et par crainte politiquement orchestrée d'accueillir l'étranger. Elle se défait aussi par accroissement de l'émigration, rendue nécessaire pour suivre l'argent ou pour fuir et ne pas avoir à trahir ses convictions. Elle ne renaîtra, et avec elle ses pays membres, que si elle sait recréer l'espérance, non avec un œil dans le rétroviseur, mais en regardant l'avenir, si différent de celui qu'avaient en tête nos pères fondateurs.

 

D'emblée, cet avenir s'inscrit dans le partage, nécessaire pour donner une place à chacun des futurs six à neuf milliards de citoyens du monde. Le partage est d'abord celui de la vie, avant celui nécessaire au maintien du système capitaliste, contraint de réorienter l'usage des ressources et de protéger la planète de la destruction. Le partage de la vie conduit à l'abolition du droit d'exclure, fut-il par charter. Il interdit de relocaliser, comme le faisait Staline pour les ethnies désignées "boucs émissaires," afin qu'elles ne contrarient pas l'œuvre, traduite et interprétée de ses idéologues favoris. Le partage de la vie oblige à se reconnaître dans l'autre, Européen ou non Européen. L'Europe est un exercice exemplaire qui l'oblige à considérer la place qu'elle doit prendre dans le monde. Elle se trouve être au tournant de l'histoire. Les progrès technologiques sont rendus partout accessibles, à la faveur de la place prépondérante occupée par les pays émergents. Ils conduisent à l'abandon des échanges libres pour assurer un développement harmonieux du monde, de préférence à partir de la proximité des populations. Les hommes se rendent responsables à nouveau de territoires du monde, mais en solidarité. Pour cela, ils s'interdisent d'infliger la double peine aux pays tiers européens ou extra-européens, celle qui consiste à les contraindre à pratiquer des bas salaires, pour avoir des réserves de délocalisation et de sous-traitance afin de confirmer la réussite de leurs fleurons boursiers, celle aussi qui soumet les populations à résidence et à détention dans leur propre pays d'origine. C'est au prix d'un tel engagement que l'Europe progressera vers l'universel et produira alors des effets d'entraînement, sans occidentalo-centrisme, voire même sans anthropo-centrisme, en considérant toute la nature, à juste titre.

 

Ces considérations ne sont pas une invitation de plus à la décroissance du système actuel, mais une invitation à sortir de son enfermement qui conduit inévitablement à la folie de la guerre et de la destruction totale. Nous partageons la crainte de beaucoup, y compris de dirigeants, quant au risque de prolifération massive des armes de destruction dont l'Europe, avec d'autres, continue de partager la production, mais nous y incluons plus généralement toutes les armes qui détruisent la vie sociale, c'est à dire l'exercice de l'indispensable solidarité. Le monde (et l'Europe entre autres) résoudra ses tensions, s'il sait propager des outils de solidarité. L'Europe a besoin de se projeter dans la réalité qui vient. Elle doit construire son unité sur un véritable projet monde qui mette en dialogue les cultures pour la prise en charge solidaire du monde. Pour cela, la diversité des solutions, adaptées aux conditions spécifiques des territoires, doit être encouragée, contre la globalisation qui détruit l'emploi, les possibilités et facultés d'expression, donc la démocratie. L'Europe, en Union des Etats solidaires, ne se recroqueville plus sur ses traditions, à la recherche de formulation d'une identité dépassée. Elle n'a plus besoin alors de se raidir et d'appeler à toujours plus de sécurisation. Elle convie simplement chacun, à opérer la conversion nécessaire pour renaître et construire le nouveau monde, sur d'autres bases.

 

Bernard SORDET est l'auteur des "Cahiers d'un Européen solidaire" : Tome I (En face) et Tome II (De l'intérieur) aux éditions L'Harmattan (2009) ainsi que d'autres ouvrages (7) sur le monde et l'Europe, en cours de publication.

 

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