Quand la lutte pour le climat mène à la violation des droits des peuples

Les Sengwer du Kenya, peuple autochtone de chasseurs-cueilleurs de la Forêt d’Embobut, ont été expulsés de leurs terres au nom de la protection de l’eau de la région. Cette éviction forcée a conduit à des violences graves causant la mort d’un membre de ce peuple.

Ce serait ironique si le cas n’était pas tragique : non seulement les communautés à faible empreinte environnementale sont les plus exposées au changement climatique mais elles subissent en plus les dérives des politiques climatiques se multipliant. Le prix peut être très lourd.

C’est le cas pour les Sengwer du Kenya, peuple autochtone de chasseurs-cueilleurs de la Forêt d’Embobut, expulsés de leurs terres au nom de la protection de l’eau de la région. Cette éviction forcée a conduit à des violences graves causant la mort d’un membre de ce peuple.

Membres du peuple Sengwer manifestant dans la forêt d’Embobut, 26 avril 2016 © Stanley Magut Membres du peuple Sengwer manifestant dans la forêt d’Embobut, 26 avril 2016 © Stanley Magut

Un peuple autochtone menacé au nom de la protection de l’environnement

Lors d’une descente dans la forêt d’Embobut mi-janvier dernier, les gardes du service forestier ont tué Robert Kirotich, 41 ans, et blessé d’autres membres du peuple Sengwer. Leur but : évincer les Sengwer de leurs terres pour y créer une zone de conservation des châteaux d’eau (des zones élevées qui alimentent en eau les bassins hydrographiques), au sein d’un programme financé par l’Union européenne.

Le projet, lancé en juin 2016, entend protéger ce bassin hydrographique majeur pour le Kenya en assurant la préservation des zones boisées situées sur ces hautes terres de l’ouest du pays. Le refus du peuple autochtone Sengwer de quitter la forêt d’Embobut, leur terre ancestrale, a mené à des affrontements importants. Le 15 janvier dernier, trois experts de l’ONU ont alerté sur la situation.

M. Knox, Rapporteur spécial sur l’environnement et les droits humains, Mme Tauli Corpuz, Rapporteuse spéciale sur les droits des peuples autochtones et M. Forst, Rapporteur spécial sur la situation des défenseurs des droits de l'Homme, ont tous les trois exprimé leurs vives préoccupations face aux attaques contre le peuple Sengwer. Les trois rapporteurs spéciaux de l’ONU appellent le Kenya et l’UE à « s’assurer que les droits de l’Homme du peuple Sengwer soient respectés ». En plus de souligner l’absence d’approche ‘droits de l’Homme’ dans la conception et dans le suivi du projet, ils déplorent l’absence d’un consentement préalable, libre et éclairé des Sengwer.

Le principe de consentement des peuples autochtones encore loin d’être respecté

A travers cet exemple on comprend l’importance d’intégrer une dimension ‘droits humains’ dans l’élaboration des projets visant à protéger l’environnement et lutter contre le changement climatique. Plus que la simple information des peuples autochtones des projets les concernant, il faut obtenir leur consentement libre, préalable et éclairé validant ou non l’essence et la mise en œuvre. Il semble que ce principe du consentement, pourtant central dans les textes internationaux reconnaissant les droits des peuples autochtones, soit encore trop peu respecté.

Depuis la recrudescence de la violence et surtout l’annonce de la mort Robert Kirotich, l’UE a suspendu son soutien financier au projet. Elias Kimaiyo, Sengwer, s’en réjouit mais appelle à ce que son peuple soit réellement écouté. Il souhaite que l’UE travaille avec les Sengwer « puisque nous vivons paisiblement sur ces terres ». Ce travail en partenariat réel permettrait « de nous assurer que nos droits sont respectés et que nous pouvons conserver nos territoires à notre manière ».

Les dérives de la lutte contre le changement climatique, au détriment des peuples autochtones

France Libertés alerte ici de la violation des droits des peuples autochtones au nom de la lutte contre le changement climatique. Défi majeur de ce siècle, le changement climatique ne doit pas mener à exclure les peuples dont l’empreinte environnementale est justement très faible ou à violer leurs droits. Les évictions forcées ou la mise sous cloche des territoires à travers la création de parcs nationaux sont des dérives fortes contre laquelle plusieurs peuples se battent à l’heure actuelle.

Une plainte a d’ailleurs été déposée par Survival International, ONG spécialiste des peuples autochtones, devant l’OCDE au sujet des activités mises en place par WWF Cameroun. Les Baka sont interdits d’accès sur les zones protégées créées, vivant désormais dans une grande détresse et étant régulièrement violentés par des brigades anti-braconnage. On peut aussi rappeler la violation des droits des Bushmen du Botswana par le gouvernement qui expulse de leur territoire ancestral ce peuple au nom de la protection de la nature. Les Bushmen sont forcés à vivre dans des camps gouvernementaux de relocalisation qu’ils surnomment ‘lieux de morts’, sont privés de moyens de subsistance et se voient arrêtés et torturés lors qu’ils chassent pour se nourrir.

Intégrer pleinement les peuples autochtones dans les politiques climatiques

Dans nos multiples échanges avec les peuples autochtones, nous constatons leurs connaissances de la biodiversité les entourant et notons une tendance nette à vivre en harmonie avec la nature. Les intégrer pleinement aux projets environnementaux fait partie des voies à poursuivre. Sachant que 80% de la biodiversité se trouve sur les 20% des territoires occupés par des peuples autochtones (tous ne sont pas reconnus officiellement par les États), il serait encore plus pertinent de respecter tout simplement leur droit à gérer leurs territoires, terres et ressources comme bon leur semble.

Marion Veber et Leandro Varison

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