L’eau paye l’eau: l’hérésie d’un système à bout de souffle

Depuis plus d’une décennie, le service public de l’eau en France est régi par le dogme : « l’eau paye l’eau », c’est-à-dire par le principe que les usagers paient, à travers les factures d’eau, l’intégralité du financement des équipements et de l'entretien des réseaux d'eau potable et d'assainissement.

Si l’on peut comprendre la volonté de l’État de réduire le niveau des subventions pour le service public de l’eau, il est essentiel d’aller plus loin qu’une simple approche financière qui met en péril la distribution de l’eau en France.

Commençons par le commencement : l’eau n’a pas de prix. Le fait d’affirmer que « l’eau paye l’eau » fait perdre la vision de l’eau comme un bien commun essentiel, devant être partagé pour permettre à chacun de vivre dignement. Notre combat contre les coupures illégales a montré combien il était difficile pour les acteurs de l’eau de prendre en compte cette évidence que les juges ont su rappeler avec force.

Pour comprendre le présent, il faut relire l’Histoire. Le service public de l’eau ne s’est pas mis en place par la facture. Il a été mis en œuvre grâce à d’innombrables subventions publiques qui ont permis des investissements colossaux pour que tous les habitants de notre territoire puissent avoir accès à une eau potable chez eux. Nombre d’entre nous se souviennent des pompes à l’extérieur de nos maisons et des toilettes au milieu du jardin. Si nous avions dit à l’époque « l’eau paye l’eau », que serait-il advenu ?

Quand l’Etat dit « l’eau paye l’eau », il cherche à limiter ses dépenses. Il profite de la facture d’eau pour ponctionner  le budget des agences de l’eau, comme c’est le cas depuis maintenant plusieurs années. Comment croire à l’idéologie de ce système si même l’Etat profite de la facture d’eau pour récupérer quelques dizaines voire centaines de millions d’euros par an, participant un peu plus chaque jour à la mise en péril du service public de l’eau ?

De même, comment nous faire croire à « l’eau paye l’eau » quand les multinationales de l’eau engrangent les profits pour leurs actionnaires ? L’eau paye qui ? Les salariés qui agissent sur le terrain, d’accord. Les services financiers qui maximisent les profits au détriment de la mise en œuvre du service public, pas d’accord. Les services juridiques qui essaient de contraindre ou de piéger nos élus, pas d’accord.

C’est principalement à cause des multinationales de l’eau que les plus démunis sont devenus les victimes de « l’eau paye l’eau ». C’est ainsi qu’apparaissent les limites du système, par des situations inadmissibles de précarité où l’eau n’est traitée que comme une simple marchandise alors qu’elle est absolument nécessaire à une vie digne.

Je me dois de poser la question : comment la mise en œuvre d’un service public d’intérêt général peut-elle n’être fondée que sur une dimension économique ?

Avec « l’eau paye l’eau », l’Etat a participé au fait que l’ensemble des acteurs de l’eau oublient trop souvent l’approche sociale de ce service public. Ils vous diront tous qu’ils « font du social » oui, mais à la marge.

Au contraire, le service public de l’eau doit d’abord être mis en œuvre dans l’intérêt général pour permettre à chacun de vivre dignement et, ensuite, on doit veiller à l’équilibre économique. Une fois encore, l’exemple des coupures d’eau illégales a montré qu’il était impossible de faire valoir cette idée sauf devant les tribunaux.

On pourrait encore décliner longtemps l’hérésie de « l’eau paye l’eau ». Qu’en est-il de l’eau payée en ville et de l’eau payée en milieu rural ? Ces deux prix et ces deux services appartiennent-ils à deux mondes séparés dans un système devenu inéquitable tant sur la qualité que sur le prix du service ?

Un autre exemple, celui du renouvellement de nos réseaux vieillissants dont chacun sait qu’il se heurtera bientôt au mur de « l’eau paye l’eau », même si les Assises de l’eau en ont fait une priorité en laissant le reste au bord du ruisseau.

L’urgence est plus que jamais de repenser et refonder notre service public de l’eau. Il nous faut sortir de « l’eau paye l’eau » avant qu’il ne soit trop tard pour préserver ce service public essentiel qui fait la richesse et la force collective de notre pays d’eau.

Chacun aura ses solutions, les miennes sont résolument publiques et citoyennes, mais pour que nous puissions avancer, l’Etat doit mettre fin à l’hégémonie de ce système et porter des Assises de l’eau qui en soient vraiment, durant lesquelles tous les acteurs pourront faire valoir une politique de l’eau résolument sociale, pilotée par les usagers et les citoyens.

Emmanuel Poilane, directeur de la Fondation France Libertés

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