Tapo Aloïke, autochtone Wayana : « nous réclamons un peu de justice »

France Libertés s’est opposé en 2015 à un brevet de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). Ce brevet, portant sur les propriétés antipaludiques de la plante Quassia Amara identifiées en Guyane grâce à l’apport de savoirs traditionnels, constitue un cas flagrant de biopiraterie.

Tapo Aloïke devant l'Office Européen des Brevets Tapo Aloïke devant l'Office Européen des Brevets
Par ce brevet, l’IRD s’approprie des savoirs médicinaux et ne reconnait pas l’apport des populations autochtones et locales. Le 21 févier 2018, l’Office Européen des Brevets (OEB), chargé de trancher l’affaire, a considéré de manière surprenante le brevet comme valide. Cette décision montre à quel point les droits des peuples sont aujourd’hui encore loin d’être respectés. Tapo Aloïke, amérindien Wayana et représentant des communautés autochtones de Guyane, a accompagné les opposants au brevet devant l’OEB. Voici son plaidoyer.

« Aujourd’hui nous, amérindiens, sommes confrontés à un cas de biopiraterie, un cas que nous continuons à dénoncer malgré le maintien du brevet par l’Office Européen des Brevets.

Le Couachi est une plante amazonienne qui est notamment utilisée en Guyane pour ses vertus médicinales depuis très longtemps par la population. La connaissance des utilisations de cette plante relève du savoir traditionnel amérindien qui remonte à des temps immémoriaux. Nous avons ainsi découvert ses propriétés antipaludiques. Cette utilisation du Couachi par les amérindiens provient non pas du hasard mais d’une expérimentation par laquelle ils ont constaté son pouvoir curatif. Il s’agit d’un savoir transmis de générations en générations et de peuples en peuples. Cela relève d’un héritage culturel dont nous sommes très fiers et auquel nous tenons énormément. Cela fonde notre identité, notre culture, notre paradigme.

Avant d’être un enjeu administratif, c’est dans un souci de considération, de reconnaissance et de respect de nos droits que nous irons jusqu’au bout de notre entreprise.

Car si nous défendons nos droits, si nous défendons nos vies, nous défendons la nature, n’oublions que de fait nous sommes la nature. Nous vivons tous sur cette terre. Nous, les êtres humains, forts de notre prédisposition à raisonner, avons pourtant une fâcheuse tendance à ne pas respecter la nature et la dignité humaine.

Nombreux sont les défauts de l’Homme ; son désir est illimité, son égo est démesuré. Au cours de l’histoire, les grandes civilisations ont toujours cherché à étendre leur pouvoir et à dominer leurs semblables. Nous les autochtones, les peuples premiers, les natifs du présent Amérique subissons les plus diverses formes de persécutions et de dépossession, depuis l’arrivée des européens sur le continent, en 1492. Nous subissons jusqu’à aujourd’hui une marginalisation qui ne fait que persister sous différentes formes.

Alors qu’il est évident que les savoirs traditionnels des différents peuples autochtones ont grandement contribué au développement des nouvelles technologies et de la science européenne, il est souvent malheureux de constater que ces échanges se font au détriment des peuples autochtones ; sans reconnaissance ni respect des droits.

C’est ainsi le cas du Couachi où l’IRD est venu en Guyane s’approprier le droit d’utilisation exclusive de la propriété antipaludique de cette plante. Cela nous apparait absolument injuste et égoïste de leur part.

Ce que nous demandons ici est tout simplement le respect. La demande de brevet de l’IRD sur nos savoirs sur cette plante est pour nous un affront du fait de son caractère exclusif, qui plus est, suivi d’aucun signe d’une quelconque reconnaissance.

Si nous avons toujours partagé nos savoirs avec les différents peuples de la Guyane, cela n’implique absolument pas que d’autres personnes puissent se les approprier ou déposer des brevets basés sur nos savoirs.

Dès lors, quand les chercheurs de l’IRD en 2003 se sont rendus en Guyane pour y mener des recherches basées sur les remèdes traditionnels utilisés contre le paludisme, ils auraient dû avertir les populations concernées de leurs intentions précises et les tenir informées des suites des recherches. En posant un brevet sur les propriétés antipaludiques du Couachi sans demander le consentement et sans associer les populations ayant partagé leurs connaissances, l’IRD s’est donc permis un acte de biopiraterie en toute connaissance de cause. C’est un mépris de la part de l’IRD qui se matérialise par la négligence de notre participation aux avancés technologiques et scientifiques.

Les droits des peuples autochtones, et notamment les droits liés à leurs savoirs traditionnels sur la biodiversité, existent depuis de nombreuses années. L’équipe de l’IRD n’était pas sans connaitre ces droits fondamentaux. Ils étaient d’ailleurs réaffirmés en 2010 dans le protocole de Nagoya qui est un instrument de droit international contraignant. L’IRD disposait donc d’un large délai pour repenser ses démarches. Pourtant aucune mesure n’a été prise en ce sens. 

C’est pourquoi nous nous sentons aujourd’hui, et à juste titre, délaissés, négligés. De ce fait nous nous permettons et continuons, légitimement, de nous opposer au brevet de l’IRD ; car nous souhaitons nous faire entendre et faire respecter nos droits.

Ce qui n’a finalement pas été possible lors de l’audience à l’OEB car l’IRD s’est permis de me refuser le droit à la parole et par ce fait de pouvoir représenter les amérindiens. Ce qui ne fait que renforcer le peu de considération envers les droits des Peuples autochtones.

La stratégie adoptée par l’IRD avançait que nous n’avons jamais découvert et baptisé la molécule aux propriétés antipaludiques de la plante Couachi. Même si nous n’avons jamais baptisé un tel élément, car cela n’est pas effectif dans notre médecine traditionnelle, d’une chose nous sommes sûrs : le Couachi possède des propriétés antipaludiques et c’est nous qui les avons découvertes, et en effet cela sans aller dans les connaissances scientifiques, moléculaires, protéiques.

Nous dénonçons ces jeux de subtilités, mis en œuvre jusque-là, visant à réfuter notre démarche comme un mépris car ils consistent à nous humilier et à nous déposséder de nos savoirs en plus de nier complétement notre participation au développement d’un acquis scientifique.

Comme affirment les grands chefs coutumiers, nous ne sommes pas contre le développement d’un médicament basé sur nos savoirs, bien au contraire nous en serions fiers. Toutefois, cela ne peut pas se faire de n’importe quelle façon, il faut respecter nos droits.

Chaque homme a droit à la dignité, exigeons la juste et appliquons donc le droit. Ecartons le colonialisme de toute sorte, même du savoir et mettons un peu d’harmonie dans ce monde car, « Nulle haine n’habite aujourd’hui l’esprit et le cœur des amérindiens de Guyane ; seulement la colère du juste » comme Félix Tiouka le prononçait lors de son célèbre discours de décembre 1984 à Awala, en Guyane."

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