#OccupyGezi : Une remise en question de « l’islam autoritaire de marché » ?

 

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Vues de loin, les manifestations pacifiques qui ont lieu depuis bientôt quinze jours en Turquie peuvent sembler à la fois tragiques et dérisoires. Tragiques : quatre manifestants sont morts, onze personnes ont perdu un œil et au moins quatre mille personnes souffrent de blessures causées par les salves de balles en caoutchouc, les décharges de gaz lacrymogènes tirés à bout portant et les incessantes allées et venues des camions lance-eau. Le degré de violence policière inégalé a amené les gouvernements européens et américain à appeler publiquement la Turquie à la modération. Plus de soixante-dix villes de Turquie sont en révolte : Ankara, Izmir, Bursa, Adana, Konya, le mouvement s’est étendu à tout le pays.

Dérisoires, si l’on considère les revendications initiales : préserver un parc au centre d’Istanbul, qui devait être réaménagé pour laisser la place à la reconstruction d’une caserne de l’empire ottoman qui s’y trouvait au siècle dernier. L’espace devait être ensuite utilisé pour y placer un centre commercial, des galeries d’art ou un musée. Le parc de Gezi est certes l’un des rares espaces verts encore présents dans la zone de Taksim, mais il était somme toute peu fréquenté. Par ailleurs, le projet d’aménagement prévoyait de son côté de replanter un certain nombre d’arbres. Comment en est-on arrivé là ? Quels sont les enjeux de ce mouvement social inédit ?

Pour de nombreux commentateurs occidentaux, il se jouerait une sorte de printemps arabe inversé. Il y aurait d’un côté le parti islamo-conservateur Justice et Development (AKP) du premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, représentant la Turquie religieuse et conservatrice des classes populaires des banlieues et des villes de province. Ce parti, issu des nombreuses mues du mouvement islamiste turc, a été systématiquement réprimé par le pouvoir politique et l’armée. Finalement élu en 2003, le parti a profondément transformé le pays en réduisant à néant le poids des généraux et en introduisant progressivement une série de mesures visant à dé-laïciser la société : restrictions sur la vente de l’alcool, restriction du droit à l’avortement, autorisation du port du voile dans les université, etc. D’autre part, les manifestants seraient les « perdants » du nouveau système : les jeunes professionnels aisés, urbains, libéraux attachés à l’héritage autoritaire mais laïc de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur et premier dirigeant de la république Turque moderne.

Si l’on écoute les voix des manifestants, la réalité de la mobilisation autour du parc de Gezi est bien différente. Certes, elle partage avec les printemps arabes le rôle central des médias sociaux : les manifestants se sont rués sur Twitter pour coordonner le mouvement à travers les hashtag #direngeziparki ou #occupygezi ; sur les Web TV telles que Çapul TV ou les web radios comme Gezi Radyo 101.9 pour parer à la désinformation des médias nationaux. Mais la diversité du mouvement révèle une toute autre réalité. Dès le 1er Juin des militants de groupes les plus opposés se sont trouvés unis face à la police. Les militants nationalistes ont protégé les militants kurdes. Les kémalistes laïcs ont veillé à ce que les islamistes anticapitalistes puissent faire leur prière sans être dérangés. Les activistes Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transexuels (LGBT) ont été respectés à la lettre quand ils ont demandé d’abandonner les insultes sexistes telles que « Tayyip, fils de pute », ou  « Tayyip, pédé ». Des designers branchés côtoient des ouvriers du bâtiment, des professeurs, des chauffeurs de taxi. Une mère de famille a pris la parole pour affirmer qu’à Gezi Park elle était « à la fois Turque, Arménienne, Juive, Kurde, Laz, Alévie, Circassienne » – énumérant ainsi les minorités marginalisées par un gouvernement qui promeut avant tout un islam sunnite. Un potager a été planté là où les premiers arbres ont été arrachés. Des grand-mères viennent distribuer gratuitement de la nourriture qu’elles ont cuisinée chez elles. Des cours de yoga sont organisés à l’air ouvert. Les slogans sont revendicatifs, mais beaucoup sont ironiques : « Assez, j’appelle la police », « Tu as interdit l’alcool, les gens ont dessoûlé », « J’ai demandé à Dieu quoi faire, il a répondu #direngezi ». Il règne à Gezi Park une atmosphère romantique et libertaire de fraternité, d’acceptation radicale des différences et d’espoir d’une société plus égalitaire.

En face, le premier ministre refuse de reconnaître le caractère politique du mouvement : dès les premiers jours, il a qualifié les manifestants de « casseurs » (çapulcu), un terme depuis repris comme un slogan par ces derniers. Il affirme que « ceux qui boivent de l’alcool sont des alcooliques », que « twitter est un fléau ». Il menace de mettre « un million de personnes dans les rues » là où les manifestants en apporteraient cent-mille, en rappelant qu’il est un dirigeant démocratiquement élu, et que les projets urbains décidés par la « majorité », qui comportent également la construction d’une grande mosquée place Taksim, s’impose aux demandes de « quelques pilleurs », qui par ailleurs sont en train de « ruiner l’économie » du pays par leurs manifestations.

Cette posture intransigeante, caractéristique de ces dernières années de gouvernement, est précisément ce que contestent les manifestants. Au cours des dix dernières années, outre l’islamisation « par le haut », le pays est en effet en marche forcée vers une marchandisation des espaces publics, une combinaison que l’on pourrait appeler « l’islam de marché » : les centres commerciaux se sont démultipliés, les forêts et les espaces verts ont été sacrifiés au profit de nouvelles routes et de grands projets immobiliers, les inégalités entre riches et pauvres se sont creusées à une vitesse inégalée au sein des pays de l’OCDE. Toute forme de mobilisation politique est réprimée : accusés de « terrorisme », des étudiants et des enseignants disparaissent en prison pendant un, deux ans, avant d’être relâchés faute de preuves. La liberté de la presse est virtuelle, les journalistes sont arrêtés et condamnés à des peines de prison pour « insultes à Mahomet » ou « soutien au terrorisme »[8]. Le 12 juin, en plein jour, la police en uniforme a arrêté et placé en garde à vue de façon illégale 73 avocats au sein du tribunal d’Istanbul – (selon l’association d’avocats Çağdaş Hukukçular Derneği) pour  « soutien les manifestants ». Ils ont tous été relâchés le lendemain. Les chaînes de télévision qui ont choisi de montrer les manifestations (contrairement à CNN Türk, qui a préféré les premiers jours du conflit montrer un documentaire sur les pingouins, ce qui est devenu une blague récurrente) ont été condamnées à des amendes par le haut conseil de l'audiovisuel pour « incitation de la population à la violence ».  Le projet même de construction du centre commercial à Gezi Park a continué malgré une décision contraire du tribunal. Tous ces éléments conduisent les protestataires à accuser Erdoğan de se comporter comme un « petit sultan ». Bien au delà de la division laïcs-islamistes, on trouve donc au cœur du mouvement le rejet de l’imposition par la force d’une vision conservatrice et marchande, néo-libérale, de la société par un gouvernement autoritaire.

 Si la Turquie a un pied en Europe, elle est également une référence pour de nombreux mouvements sociaux et politiques dans le monde musulman. Il est évidemment trop tôt pour connaître l’issue du conflit social, et il est bien probable qu’une « majorité silencieuse » se présente en masse aux meetings convoqués par Erdoğan les 15 et 16 juin. Mais ce qui est déjà sûr, c’est que quelque chose s’est brisé à Gezi Park : les manifestants n’ont plus peur de la police et des autorités, et entrevoient une issue alternative à celle de la combinaison d’un islam imposé, d’une économie dérégulée et d’une organisation stérile de l’espace public. S’il est un parallèle que l’on peut établir avec les printemps arabes, c’est donc sans doute celui-ci : les mêmes mouvements qui ont permis aux partis Islamistes de prendre le pouvoir en leur offrant le soutien et la légitimité populaire, sont en mesure de la leur reprendre, et d’en demander plus.

 (Merci à Onur Engin et Alper Ünal pour leur aide dans la rédaction de ce post)

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