Turquie: une nuit de violences policières sans précédent. Et après?

Il est difficile de comprendre en ce moment la stratégie du premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan. Samedi, les négociations entre avec la Plateforme de Solidarité de Taksim (les représentants des protestataires réunis à Gezi Park) semblaient avoir débouché sur un compromis.

Divan Otel'in icine gaz bombasi © Berkan Cesur
Il est difficile de comprendre en ce moment la stratégie du premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan. Samedi, les négociations entre avec la Plateforme de Solidarité de Taksim (les représentants des protestataires réunis à Gezi Park) semblaient avoir débouché sur un compromis.

Le gouvernement s'était engagé à attendre et respecter la décision de justice sur la légalité du projet de construction de la caserne. De leur côté les militants s'étaient engagés à progressivement mettre fin à leur action. De retour à Gezi Park, les représentants n'ont cependant pas réussi à convaincre les militants de mettre fin entièrement à l'occupation. La base a voté la continuation de l'occupation, tout en montrant des signes de bonne volonté en démontant certaines barricades. Le but était de maintenir, in fine, une présence symbolique avec une seule tente. Mais le premier ministre a interprété ces hésitations comme un signe de trahison. Hier soir, une heure après avoir déclaré, dans un meeting de son parti à Ankara, que la place devait être évacuée ou elle le serait par les forces de l'ordre, la police est entrée brutalement dans le parc. L'action policière a marqué le début d'une nuit de violences inégalée dans toute Istanbul.

Sans trop de sommations, la police a mis en marche son attirail de gaz lacrymogènes, canons à eaux et grenades assourdissantes pour prendre le contrôle du parc. Beaucoup de familles et leurs enfants s'y trouvaient. Prise de panique, une partie de la foule, ainsi que de très nombreux blessés se sont réfugiés dans l'hôtel Divan, situé à l'extrémité opposée du parc par rapport à la place  Taksim. Tout au long de la nuit, on a vu passer sur les réseaux sociaux des photos et des vidéos témoignant de l'intervention de la police dans l'hôtel, où notamment elle a utilisé des gaz lacrymogènes – un choix extrêmement dangereux dans un espace fermé: les gens n'ont pu se réfugier à l'étage, ou subir de plein fouet l'effet condensé des gaz. Certaines personnes ont été arrêtées, les blessés et les enfants étaient en panique toute la nuit. Une vidéo qui circule sur Twitter montre l'entrée de l'hôpital allemand - un hôpital situé près de la place de Taksim -  attaqué par la police à coups de canons à eau. De nombreux représentants du mouvement ont été arrêtés. Les lieux d'arrestation n'ont pas tout été communiqués, ce qui a empêché aux avocats de s'y rendre pour les défendre.

Par ailleurs, des marches spontanées vers Taksim ont commencé dans de nombreux quartiers d'Istanbul au début de la nuit, les autorités ont dû fermer les ponts qui permettent de traverser le Bosphore pour interrompre les marches. Les services de bus ont été suspendus. Certaines rumeurs circulent comme quoi la police utiliserait des gaz de type CR (abandonnés aux Etats-Unis à cause de leur propriété cancérogène) au lieu des gaz CS habituels (cela reste à confirmer). D'autres rumeurs qui elles semblent se confirmer - photos à l'appui - font état de gaz mélangé à l'eau des canons à eau, qui créeraient des inflammations sur la peau. Débordée, la police a dû appeler la gendarmerie en renfort, elle et a soutenu la police avec des canons à eau. 

Le meeting de Erdoğan à Istanbul aujourd'hui ne devrait pas avoir lieu à Taksim, mais sur la route proche de l'aéroport, afin d'éviter une confrontation directe entre ses partisans et les manifestants. L'enjeu est de montrer la "majorité silencieuse" et de contraster la légitimité populaire du premier ministre avec celle des istanbuliotes d'hier soir. Dans les manifestations précédentes, notamment lors du retour d'Erdoğan de sa tournée au Maghreb, l'horaire de fermeture du métro d'Ankara menant à l'aéroport avait été prolongé pour permettre aux sympathisants d’AKP de s’y rendre, et certains chauffeurs de taxis avaient été fortement "encouragés" à venir soutenir le premier ministre sous peine de sanctions. Il y a tout à parier qu'un dispositif semblable sera mis en place aujourd'hui pour faire en sorte que la foule soit la plus nombreuse possible. Une contre-manifestation a été convoquée par les militants à 16h00, place Taksim. La stratégie d’Erdoğan semble donc celle de passer en force et de miser sur une division du mouvement. Mais l'intervention d'hier paraît avoir eu l'effet inverse.

Pour suivre sur Twitter: @fragazzi (principalement en anglais). L'article a été réalisé avec l'aide de Bleda Kurtdarcan et Alper Ünal.

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