Deuxième journée de déchaînement policier en Turquie. Erdoğan et la stratégie du pire

Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan a donc choisi, il n’y a plus de doute, une stratégie du pire : écraser, physiquement et politiquement, sans compromis, le mouvement né le 31 mai dernier.

999541_10152929793665581_517027080_n.jpg

Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan a donc choisi, il n’y a plus de doute, une stratégie du pire : écraser, physiquement et politiquement, sans compromis, le mouvement né le 31 mai dernier. Les affrontements entre la population d’Istanbul et une police déchaînée, commencés lors de l’évacuation du parc le samedi 15 juin au soir, ont continué toute la journée et la nuit du dimanche 16. Alors que les principaux journaux français semblent déclarer la fin du mouvement social et politique de Gezi Park, loin des médias officiels, la police s’est livrée et se livre encore en ce moment même à des opérations d’une brutalité inédite, à des arrestations de masse et à la violation élémentaire du principe de neutralité médicale. La stratégie du premier ministre s’est développée en trois temps.

D’abord, le grand événement officiel de la journée était le meeting officiel du parti, qui avait pour but de faire apparaître la fameuse « majorité silencieuse » dont le gouvernement n’a cessé de parler. Les autobus et bateaux affrétés par le parti pour faire venir ses militants n’ont apparemment pas suffi : des images de bus de la ville (donc publics) ont circulé sur les médias sociaux, laissant entendre que les services publics ont été mis au service du meeting politique. D’autres images ont circulé de SMS incitant les gens à venir au meeting, promettant de 30 Livres Turques (15 euros) pour chaque personne présente. Difficile de faire la part des choses entre les montages et la réalité. Il est cependant évident que le parti a bénéficié d’une infrastructure bien rodée pour acheminer ses militants. Selon les médias officiels, le meeting aurait réuni environ un million de participants. Devant un public acquis, Erdoğan a réaffirmé une position dure, demandant « en quoi » il était un dictateur, et affirmant que « la Turquie n’est pas un pays qui peut être condamnée par des parlements qui ne connaissent par la Turquie », affirmant que l’Union Européenne doit « savoir quelle est sa place ».

De l’autre côté, loin des caméras officielles, mais sous les yeux de milliers d’istanbuliotes connectés à Facebook, Twitter, Vine ou Instagram, la police est montée d’un degré dans la brutalité. Renforcée d’un millier de policiers anti-émeutes venus de villes aussi lointaines que Diyarbakir ou Sirnak, elle semblait n’avoir reçu aucune consigne de retenue. La place Taksim était inatteignable, malgré la persévérance de nombreuses marches pacifiques, attaquées systématiquement à grandes rafales d’eau pressurisée, de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes. Les gaz, déversés par hélicoptère aux alentours de Taksim, ont également été tirés dans les bars ou les gens se réfugiaient et dans les appartements d’où les habitants tapaient sur leurs casseroles en signe de protestation. En certains endroits la police confisquait systématiquement masques à gaz et solutions anti-lacrymogènes.

Fait plus grave, la police a violé à deux nombreuses reprises le principe fondamental de neutralité des espaces de soin. A l’hôtel Ramada, sous prétexte qu’il s’agissait, selon les déclarations du préfet d’Istanbul, de personnes avec « un casier judiciaire, déguisés en médecins pour infiltrer les groupes » la police a arrêté et placé en garde à les médecins qui assistaient les blessés dans ce qui était devenu une infirmerie de fortune. L’hôpital d’Ilkyardim, près de Taksim, à également été victime d’attaques de gaz, et les médecins et aides soignants qui s’y trouvaient ont été maltraités par la police à la recherche de manifestants à arrêter parmi les blessés.

Les arrestations de médecins et de manifestants se sont poursuivies pendant la journée et la nuit. Selon un correspondant d’Amnesty International, environ 400 personnes ont été arrêtées, dont plus de 200 sans accès à un avocat faute de connaître leur lieu de détention. Selon l’Association des Avocats Progressistes (Çağdaş Hukukçular Derneği), 3 bus de personnes arrêtées sont arrivées à la préfecture de police. On ne sait rien de précis sur les conditions de détention. En revanche, douze membres du groupe de supporters du club de football de Beşiktaş – un groupe qui a été très actif pendant les affrontements – ont entamé une grève de la faim pour dénoncer les mauvais traitements qu’ils ont subi en garde à vue.

Si la violence policière ne suffisait pas, troisième volet de la journée, des groupes issus de la manifestation pro-AKP, armées de battes et de bâtons, se sont mis à « chasser le manifestant » dans les rues d’Istanbul, notamment devant le bâtiment de la télévision turque TRT à Taksim et dans les quartiers d’Aslmalimescit et Eminönü. De nombreux blessés ont été signalés. Il reste à établir si ces groupes sont une émanation spontanée d’un mouvement de soutien au gouvernement ou s’ils font partie d’une stratégie délibérée de tension pilotée par l’AKP.

La stratégie du gouvernement est donc claire : il s’agit de réprimer le mouvement, d’isoler les meneurs, et décourager la population de continuer la mobilisation en poussant à la confrontation entre protestataires et militants pro-AKP. Dans tous les cas, Erdoğan a symboliquement repris la main et a tout à gagner. En ayant initialement accepté de négocier avec la plateforme qui représentait le mouvement de Gezi Park, le premier ministre avait montré sa volonté à trouver un compromis. En refusant de libérer le parc, les manifestants ont cependant légitimé une ligne dure, et donc permis à Erdoğan de justifier l’intervention brutale de la police. Sans le symbole du parc, il est maintenant beaucoup plus simple pour Erdoğan de faire passer les contestataires pour des extrémistes et des radicaux en leur ôtant leur capital de sympathie écologiste, et en réduisant la contestation à ce qu’elle est devenue: une contestation politique du pouvoir et de l’idéologie de l’AKP. Comble du cynisme, mais élément révélateur de l’intelligence politique du premier ministre turc, lors du meeting d’Istanbul, Erdoğan a déclaré que Gezi parc était enfin redevenu propriété de tous, que les arbres étaient sains et saufs et que de nouvelles fleurs avaient été replantées pour remplacer celles détruites par les occupants. En posant la question à la foule : « qui sont les vrais écologistes, sinon l’AKP ? »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.